SARS-CoV-2 et politiques de suppression / Précisions en vrac

Le présent article revient sur une notion abordée un peu vite dans mon précédant papier, la "politique de suppression". De quoi s'agit-il, à quoi s'oppose-t-elle, comment la mettre en oeuvre... autant de questions auxquelles nous répondons ici brièvement.

Ces dernières semaines, j’ai consacré un article - relativement long - à la séquence épidémique en cours. Je vous remercie des retours constructifs et pertinents que vous êtes nombreux à m’avoir adressé. Si je n’avais pas prévu de revenir sur la question avant un moment, il m’a semblé intéressant, après avoir échangé avec certains d’entre vous, de revenir brièvement sur une question précise, celle de la fameuse politique de suppression, abordée dans la deuxième partie de mon papier. Je souhaite ici répondre à quelques perplexités qu’elle a pu susciter, et m’étendre un peu plus longuement sur le comment de cette politique. Je précise à nouveau que je ne suis évidemment ni épidémiologiste ni médecin, et que toutes les préconisations adressées dans cet article sont basées sur mes lectures et recherches du travail d’autres, bien plus qualifiés que moi. 

 

Rappelons brièvement ce que nous entendons par “politique de suppression”. Face à SARS-COV-2, différentes réponses étaient possibles, selon l’intensité de l’épidémie, et les objectifs assumés des pouvoirs publics de chaque gouvernement ou organisation supra-nationale. Résumons-les grossièrement:

 

  • On pouvait feindre qu’il ne se passait rien, et ne rien faire. C’est plus ou moins ce que préconisaient Donald Trump ou Jair Bolsonaro au Printemps, c’est ce que braillent encore quelques fervents guignols qui se veulent subversifs. Il est devenu aujourd’hui difficile de défendre une telle position, aussi nos amis adoptent-ils une variante: il ne se passe pas grand-chose. Ceux qui défendent cette conception considèrent donc qu’il n’y a pas grand-chose à faire hormis porter son masque à l'hôpital et éviter les discothèques. C’est une politique du néant : le virus prolifère sans que l’intervention humaine n’y change rien, et il fait des dégâts très difficiles à prévoir. Il n’y a pas vraiment d’autres portes de sortie que la vaccination, ou l’extinction potentielle du virus. Cette position est évidemment minoritaire, et n’est défendue par personne d’un peu sérieux. La Suède, totem des anti-confinements, a elle-même fini par reconnaître ces derniers jours que sa stratégie était inopérante. 
  • Les Européens ont adopté une autre stratégie - quelques nuances tactiques persistant entre les pays - , celle de l’atténuation, que nous pouvons résumer par la fameuse exhortation d’Emmanuel Macron “Il faut vivre avec le virus”. L’épidémie est là, c’est indéniable, elle est meurtrière, il faut s’en protéger. Néanmoins, nous ne pouvons pas sacrifier notre économie, aussi devons-nous trouver un compromis, contrôler le virus pour éviter les débordements, tout en maintenant notre vie sociale. La porte de sortie est la vaccination, qui peut théoriquement prendre son temps, puisque l’épidémie est censée être contrôlée. Cette stratégie, on l'a vu, est un échec, les Européens étant dans l'incapacité de l'appliquer réellement : en réalité, ce qu'il se passe, c'est une parodie d'atténuation, laissant-faire le n'importe quoi tant que la situation n'est pas catastrophique.
  • La dernière stratégie, celle que nous préconisons, est la politique de suppression. Elle refuse de vivre avec le virus, exige de faire tomber le taux d’incidence de celui-ci à un nombre ridicule de cas, de telle sorte que tous puissent être tracés (donnons-nous un objectif réaliste de 90%). Elle affirme qu’il n’y a pas de vie possible avec le virus, et que la politique d’atténuation n’est qu’une vue ultra-court termiste qui finit toujours en catastrophe. La porte de sortie est la suppression par la société de l’épidémie, accompagnée d’une stratégie vaccinale qui entérine la victoire sur le virus. Ce n’est pas un fantasme : l’Asie du Sud-Est, dans sa grande majorité (Vietnam, Corée du Sud, Japon) mène de fait cette politique. 

 

Devant la situation dans laquelle se trouvait la France le 15 décembre dernier (un peu plus de 10.000 cas recensés par jour, sans doute plus en réalité), quelles politiques ces trois stratégies nous invitent-elles à appliquer ? Ne nous attardons pas sur la première, qui n’est que pitrerie. La deuxième, celle qui ambitionne d’atténuer le virus, devrait considérer qu’il est encore un peu tôt pour lever le confinement, puisqu’il est manifeste que l’épidémie n’est clairement pas encore contrôlée. La dernière, enfin, rit jaune devant les chiffres, et ferme tout, radicalement, pour plusieurs semaines, jusqu’à ce que l’épidémie soit redescendue à un stade particulièrement bas. Quant à la tenue de Noël, elle fait rire toute la salle. 

A ce titre, la décision de M. Macron de lever le confinement pour les fêtes paraît aussi étonnante que celle de son homologue M. Johnson, et ne fait pas grand sens sur le plan sanitaire - ce qui la fout mal, après 2 mois d’efforts. Tous les commentateurs médiatiques ont l’air de trouver parfaitement saine la stratégie du stop and go, qui empêche totalement de se projeter à plus de deux semaines, et ne sait qu’exhorter à faire attention. Mais bon, il faut bien fêter Noël.

Nous ne reviendrons pas outre mesure sur les décisions prises par M. Macron: elles sont démagogiques, absurdes et risquent de provoquer une nouvelle flambée de contaminations, qui nous mèneront très probablement à un nouveau confinement (mAiS nOuS nE pOuViOnS pAs nOuS y aTtEnDrE !!). Deux objectifs nous animent : exposer brièvement les bases d’une contre-politique, qui soit suppressive, et répondre à quelques objections qui ont pu nous être faites à son sujet.

 

Imaginons donc que, pour une raison quelconque, Jupiter doive abandonner ses fonctions, et que, par un mystérieux tour de force, nous nous trouvions investi des pouvoirs adéquats à mener notre entreprise ; imaginons même qu’un tel cas de figure se présente en même temps dans toute l’Europe au crépuscule de cette année 2020. Se poserait alors la question de Lénine : Que Faire ? Le programme sanitaire que nous proposons d’appliquer, nous le tirons d’un article publié récemment dans la revue scientifique The Lancet, qui résume assez bien la situation ; cependant, ces idées ne sont pas nouvelles, et nous ne les présentons sous cette forme que pour leur caractère concis. Par ailleurs, nous ne nous attarderons pas ici sur le volet social de ces politiques sanitaires, bien qu’il soit absolument fondamental : nous l’avons déjà suffisamment fait dans le premier article, et il ne s’agit ici, rappelons-le, que de courtes précisions.

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I) Rompre la vague

 

Il est crucial de reprendre le contrôle réel sur l’épidémie, et non l’illusion du contrôle. La situation dans laquelle nous nous trouvons n'aurait jamais du pouvoir se produire, et il est urgent de la supprimer. L'Europe, et donc la France, croit atténuer le virus, mais elle n'y arrive même pas : elle se laisse dicter ses choix par SARS-CoV-2, et ne peut même pas se vanter d'avoir réussi à atténuer le virus (ce qui n'est arrivé qu'en Mai-Juin). Par un confinement strict, qui implique de fermer tous les lieux de socialisation, du travail aux écoles, il faut baisser le taux d'incidence au niveau européen à moins de 1, ce qui, en France, signifierait moins de 500 cas par jours au total. Cette politique, quoique très contraignante à court terme pour tous, permettrait de tuer la vague épidémique partout en Europe, de rouvrir plus vite le système scolaire pour les plus petits et les plus en difficulté qu’en laissant le virus se balader, de réduire le nombre de morts (directes, mais aussi indirectes, puisqu’on s’épargne des dizaines de milliers de cas graves affaiblissant le système sanitaire sur le long terme), et de rouvrir également plus vite commerces et lieux de vie en public. Il ne s'agit pas que de confiner ; d'ailleurs, nous avons exprimé notre désapprobation du système répressif de l'attestation. Au plus fort des restrictions, il est nécessaire de venir massivement en aide aux classes moyennes et populaires, aussi bien financièrement que psychologiquement. C'est surtout le travail en présentiel qui doit s'arrêter, parce qu'il n'y a pas le choix, mais c'est la bourgeoisie qui doit en payer le prix, et non le prolétariat.

Notre stratégie refuse donc simplement de réessayer de mener une vie normale tant il est clair que cela est impossible. Les pitreries comme le couvre-feu, qui portent gravement atteinte aux libertés fondamentales sans produire de résultats probants, ne l'intéressent pas. 

 

II) Maintenir la vague au plus bas

 

Tous les scénaristes de film d'horreur vous le diront : il faut tuer le monstre qui git, pour ne pas le laisser reprendre ses forces. Mener une politique de traçage généralisé totalement gratuite, sans attendre le volontariat, pour déceler les clusters cachés et les éliminer. Évidemment, une telle politique est beaucoup plus facile à mener une fois l’épidémie ramenée à un état embryonnaire, là où la tâche est plus complexe au plus fort de la crise… Dès lors qu’un cluster est repéré, mettre en place des mesures locales brèves pour faciliter le traçage - impossible avec notre fausse politique d'atténuation. 

 

III) Vaincre l’épidémie

 

En attendant que le vaccin ait été pleinement développé, et la vaccination généralisée à toute la population à l’horizon été-automne 2021, maintenir la suppression de l’épidémie par un effort collectif. Un tel effort collectif n’est possible qu’à condition d’impliquer réellement les populations dans la lutte contre l’épidémie, qu’à condition de cesser de les traiter comme des enfants qu’on cherche à dresser. 

Vivre une vie à peu près normale - à ceci près que la vigilance est constante sur la recrudescence de l’épidémie, et que les mesures sont immédiates dès le moindre signe de remontée - en attendant le vaccin, c’est ce qui est rendu possible par une politique de suppression. Ce n’est pas un vœu pieux, c’est ce que font aujourd’hui les Asiatiques, notamment le Vietnam, qui s’est attaché il y a peu à supprimer sa vague épidémique à l’aide de grandes campagnes de tests - qui n’ont rien à voir avec celles basées sur le volontariat tentées il y a quelques jours en France, dont l’échec était contenu dans ses prémisses. Il n’y a qu’à voir comment la Corée du Sud a pris au sérieux la remontée du taux d’incidence à 10 - en fermant les écoles ! - pour voir que nous ne vivons pas sur la même planète.

 

Quelques réponses, pour conclure…

 

C’est une différence culturelle ! Les Asiatiques étaient déjà masqués avant l’épidémie ! Nous ne fonctionnons pas comme cela

 

Il est vrai que notre article ne s’est pas focalisé sur la prétendue différence culturelle, expédiant un peu vite celle-ci. Elle est néanmoins inopérante pour analyser les événements de la seconde vague. La France est, elle aussi, depuis juillet, devenue une société hygiéniste, dans laquelle le lavage de mains et le port du masque se sont généralisés, comme en témoignent la baisse drastique du nombre de bronchiolites et de gastros. Aucune étude n’a montré que la recrudescence des cas était liée à un mauvais respect de ces gestes, qui sont dans l’ensemble très bien appliqués. Nous vivons donc comme des Asiatiques, au moins depuis juillet. Nous ne pouvons pas expliquer ainsi la seconde vague.

 

C’est l’hiver ! On ne pouvait pas s’attendre au facteur froid, qui a accéléré l’épidémie ! 

 

Oh ! L’épidémie la plus scrutée de l’histoire de l’humanité se transmet par voie respiratoire, et il était impossible de prévoir les effets du froid sur elle ? D'autant plus que les effets du chaud, nous les avions très bien vus cet été…

 

On ne peut pas demander aux gens de se confiner préventivement !

 

En revanche, il semble qu’on puisse leur demander de se confiner un peu, puis beaucoup, puis couvre-feu, puis un peu, puis non, à moins que. On refuse de croire qu’une politique de suppression soit possible, parce qu’on refuse de croire que les populations puissent accepter quoi que ce soit d’autre que le fait accompli. Or, c’est précisément l’inverse qui est vrai : c’est cette façon de prendre la décision et de l’appliquer d’en haut qui pose problème. Une décision est toujours plus facile à assumer pour le corps social dès lors que c’est lui qui l’a prise. C’est la décision prise sans que l’on comprenne pourquoi par un pouvoir dont on ne comprend pas les objectifs qui passe mal. 

Cela rejoint l’idée que la démocratie empêcherait la prise de décision. Pourtant, ça n’est pas le processus de décision collective en lui-même qui empêche la bonne gestion de l’épidémie, mais bien l’état de déliquescence total de la société de classe, qui empêche logiquement toute organisation collective. Un mélange d’incompétence et d’arrogance de classe, couplé à une situation dans laquelle personne n’a plus envie d’écouter M. Macron, ce qui se comprend très bien. En résumé, il n’y a pas d’adhésion aux décisions, parce qu’il n’y a pas de concertation ; il n’y a pas de concertation possible, parce que le corps social est atomisé.

 

Votre choix ne prend en compte que le facteur sanitaire, en oubliant le facteur politique ! En confinant préventivement, vous allez saper l’économie !

 

Une politique de suppression de l’épidémie, si elle impose des efforts sur une période donnée, permet justement de vivre une vie plus normale après coup. En refusant de prendre des décisions radicales, comme nous le faisons aujourd’hui, nous restons dans la panade pendant de longs mois. Et les conséquences psychologiques et économiques n’en font qu’empirer, comme en témoigne le fait que les Néo-Zélandais et les Sud-Coréens se portent bien mieux que les Européens sur tous les plans. Il n’y a pas de politique sociale de long terme sans suppression de l’épidémie. Faire croire l’inverse, comme le font MM. Macron, Castex et Véran, c’est pure démagogie. 



Personne ne pouvait prévoir la seconde vague ! 

 

Si. Marche aussi avec la troisième. Cet argument est une variante de celui, plus général, qui affirme que personne ne sait rien sur le virus, et que ses évolutions sont imprévisibles. C’est faux : si on ne peut évidemment pas tout déterminer à l’avance, nous savons aujourd’hui immédiatement quand les indicateurs repartent à la hausse, nous sommes capables de calculer le taux de reproduction du virus, etc. Le niveau de l’épidémie n’est pas lié au hasard, il est le résultat d’une volonté politique qui décide de le laisser prospérer doucement vers une phase critique. 

 

Vous n’auriez pas fait mieux à leur place !

 

On peut essayer, suffit de nous donner le pouvoir vous savez… 

 

Simon Deroude

Vendredi 19 Décembre 2020




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