Ce qu'il nous est permis d'espérer (4/4): Conclusion

Conclusion de notre article consacré à l'Election Présidentielle 2022; aujourd'hui, une dernière partie plus courte, en forme de mot d'ordre adressé à toute la gauche, appelant à changer de regard sur le cours des choses politiques.

A lire: 

https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/070920/ce-quil-nous-est-permis-desperer-14-la-presidentielle-un-etat-des-lieux 

https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/140920/ce-quil-nous-est-permis-desperer-24-la-presidence-encore-faut-il-en-vouloir

https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/210920/ce-quil-nous-est-permis-desperer-34-lelection-une-affaire-si-particuliere

 

Notre tentative aura visé ici à parler à tous ceux qui se considèrent, de près ou de loi, de Gauche, et à leur apporter un point de vue particulier sur la posture unitaire à adopter vis-à-vis de la prochaine élection présidentielle. Ce point de vue fut assurément paradoxal, assurant du même coup la nécessité de l’union de la gauche autant que les raisons structurelles de son échec probable, ou du moins des déceptions qu’elle ne manquera pas de nous offrir. Pour le dire autrement, si nous attendons du vainqueur de la présidentielle qu’il transforme radicalement la société en vue d’une rupture avec le capitalisme, nous nous mettons le doigt dans l’oeil. 

Pour autant, nous voudrions, en guise de conclusion ouverte, inviter nos lecteurs à voir par-delà cette seule échéance électorale, en vue de dégager un horizon politique général pour les années à venir, qui ne se tracasse pas de tactiques bassement opportunistes et puisse ouvrir un véritable horizon de possibilité. Bien plus qu’une production philosophique ou scientifique, cette tentative sera résolument politique, c’est-à-dire tournée vers l’action et la pratique - elle ne pourra donc être trop longue et devra aller à l’essentiel, faire guise de mot d’ordre.

 

Pour toute organisation, individu ou collectif cherchant à influer sur le corps social, le principal objectif doit être - et c’est le sens de cet article - de coller le plus profondément aux réalités politiques en cours, plutôt qu’à ses propres fantasmes - dans notre cas précis, de ne pas vouloir faire de la présidentielle le lieu de nos rêves. Notre première exhortation sera donc d’essayer, en toute situation, d’y voir clair en désobscurcissant de notre regard les fantasmes d’unité de la société, de vivre-ensemble, de fraternité républicaine qui ne sont jamais que des tentatives pour établir a priori une communauté humaine qui n’a pas cours dans la réalité de notre monde. Il nous faut suivre le précieux conseil du vieux Machiavel : regarde le monde tel qu’il est et non tel que tu voudrais qu’il soit. Or, la réalité politique de notre société est celle d’une lutte, et non d’une réunion immanente de consciences amies. Cela ne signifie pas que la guerre soit partout entre les acteurs du monde social, mais que ceux-ci sont constamment mis en concurrence dans la société dans laquelle nous vivons, sur la base de leur position dans le processus de production, de leur identité sociale, du lieu où ils habitent : c’est ce qui explique qu’il puisse exister dans la société humaine une conflictualité prenant de multiples visages - guerres, manifestations, échanges virulents, concours, rivalités amicales et amoureuses - basés non pas sur la simple appétence à la confrontation, mais bien sur des intérêts matériels divergents. Par conséquent, prendre position politiquement pour une réforme, une idée, une conception de l’organisation sociale, c’est prendre position pour un groupe d’individus plutôt qu’un autre. Ce n’est pas grave, c’est ainsi que cela fonctionne, et c’est d’autant plus vrai pour la gauche, une force qui veut transformer le monde. Il est donc urgent de cesser d’adopter une ligne faussement universaliste pour adapter sa position politique à chaque lutte structurant le corps social. Dans le cadre de l’élection présidentielle, il est acceptable et stratégiquement viable de vouloir parler pour tout le monde - et donc, dans une société conflictuelle, pour n’en contenter pas beaucoup -, dans le courant des luttes politiques, il faut au contraire assumer la conflictualité en prenant partie pour le camp que l’on aura choisi. Où faut-il donc se tenir? C’est ce sur quoi nous allons maintenant conclure.

 

La place de toute organisation politique de gauche, qu’elle soit communiste, socialiste, écologiste ou que sais-je, est aux cotés de ceux qui, dans le corps social, sont opprimés, exploités, tués; car c’est en eux que réside le potentiel de transformation de la société. Pour illustrer ce fait, l’exemple du mouvement des Gilets Jaunes, en France, est absolument frappant. Il n’y a qu’à se souvenir comment, au début du mois de novembre 2018, la gauche toute entière se méfiait des quelques coquins qui voulaient tout bloquer sous prétexte d’avoir vu leur budget essence augmenter; méfiance légitime, mais amenée à disparaître au fur et à mesure que la réalité de la lutte apparaissait: une lutte de classe, résultat d’une alliance entre un prolétariat peinant à joindre les deux bouts et une classe moyenne déclinante et inquiète. Là ou les traditionnels mouvements sociaux orchestrés par la gauche avaient échoué, la plus pure expression de la détresse d’une classe sociale - aux velléités idéologiques floues et contradictoires, mais qu’importe - permit une relative victoire, en se payant le luxe de faire trembler la bourgeoisie. Quoique incomplète, insuffisante et défaite, la séquence politique de l’hiver 2018-2019 est pour toute la gauche un exemple de ce que doit être notre stratégie politique : suivre et humblement tenter d’orienter le combat d’une fraction opprimée du corps social qui lutte pour de meilleures conditions d’existence. 

Il s’agit de dire : la lutte, ses enjeux matériels et les populations qui y participent doivent toujours primer sur les préjugés idéologiques et les fantasmes universalistes, d’autant que les processus de luttes existants dans notre société peuvent se révéler contradictoires, voir inconciliables. Il ne faut pas, dès lors, activer ses grilles de lectures hiérachisantes et particulières, mais comprendre la société comme un tout dont la substance est d’être en lutte, dans laquelle différents individus et groupes sociaux vivent des sources de domination croisées - un tel agent peut, dans la même journée, connaître l’exploitation et le racisme policier - afin de lutter sans cesse, en tant qu’organisation ou que militant politique, vers l’abolition de ces conflits.

 

Cette exhortation n’est pas une doctrine en l’air, mais une ambition à mettre sans cesse en pratique, et ce tant qu’il le faudra; c’est-à-dire quand il n’y aura plus aucune lutte à mener - ce qui s’appelle le communisme, mais c’est une autre histoire. Elle vaut, bien sûr, pour les luttes structurantes de la société capitaliste : féminisme, antiracisme, mouvement ouvrier; ici et ailleurs, hier et demain. Mais elle vaut, plus généralement, comme principe moteur de toute notre action politique contemporaine, et ce que nous ayons à nous positionner dans la grève la plus minime des employés du théâtre du quartier comme dans la crise climatique toute entière. 

Par-delà l’apparente compromission et la tentation de « l’unité sociale » qui n’a pour seul objectif que d’empêcher la politique de se réaliser, saisir les luttes, les affrontements, les tensions. Se mettre en position de transformer le monde avec, et en tant que groupe opprimé dans le corps social; non pas parce que ceux qui sont dans cette situation serait plus « gentils » ou plus « moraux », mais parce qu’ils sont toujours les seuls à n’avoir rien d’autre à perdre que leurs chaînes, et donc les seuls à pouvoir initier une transformation radicale de la société. Cela, il importe à la gauche de le saisir, mais il semble qu’elle ne pourra le faire que débarrassée des fantasmes dans lesquelles elle ne cesse de nager, maladie bien plus profonde que l'apparente querelle de ses égos. 

Militant.e.s de gauche, il s’agit de faire un choix : idéologisme béat ou matérialisme historique, compromission ou lutte de classes, défaites et déceptions incessantes... ou possibilité de la victoire. 




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