SARS-CoV-2: Réflexion critique sur le monde de maintenant (3/4)

Au beau milieu de ce second confinement, ce texte cherche à la fois à interroger les causes qui nous ont menés à la catastrophe en cours, et à proposer une perspective critique de l'épidémie qui ne cède pas aux injonctions à l'unité de la société. Il se propose de souligner au contraire le caractère de classe de la crise en cours, et les réponses particulières qui doivent en découler.

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Même nos lecteurs peu enclins à reconnaître les lumières du marxisme pourront l’admettre : la réponse que nous nous sommes proposée d’apporter à la crise en cours dans cette première partie n’aura pas franchement fait appel à une quelconque analyse de la séquence nécessitant que l’on y reconnaisse la centralité de la lutte des classes. Nous voulons en expliquer les raisons. Sans doute y a-t-il dans cette crise un intérêt commun qui transcende toutes les catégories sociales de la population - à l’exception, peut-être, des actionnaires de Zoom - c’est l’arrêt de l'épidémie, et avec elle, des conséquences sociales et sanitaires qu’elle entraîne. C’est précisément l'ambition immédiate des Asiatiques, qui vivent aujourd’hui une existence à peu près normale ; c’est aussi celle plus lointaine des Européens, sous réserve de pouvoir vacciner efficacement une partie suffisante de la population. C’est cette étrange convergence des intérêts, comme il ne s’en produit pas souvent, qui permet à des militants communistes de tomber d’accord avec les politiques menées par des gouvernements contre lesquels ils ont l’habitude de se dresser. Notons, tout de même une limite à cela : si “l’arrêt de l’épidémie” est un terme sur lequel nous nous accordons tous, nous n’y mettons pas tous la même chose, et aux mêmes conditions. Quand les conspirationnistes adeptes de Hold-Up nous expliquent qu’il est temps que la mascarade qu’est l’épidémie s’arrête, d’autres considèrent qu’il est simplement souhaitable que l’épidémie revienne à un niveau maîtrisable par nos hôpitaux ; quand la petite-bourgeoisie commerçante souhaite pouvoir revenir au travail, les familles précaires et monoparentales s’impatientent du retour permanent des enfants à l’école. Quant à nous, nous avons déjà fait savoir que nous considérons que seule une suppression de l’épidémie était souhaitable, et pour quelles raisons. Il y aurait donc bien des limites à parler d’une volonté commune de mettre fin à la séquence en cours ; enfin, nous pouvons au moins nous entendre sur le souhait imprécis que cela s’arrête, et sommes donc disposés à faire des efforts en ce sens - ce qui explique que très peu, au final, contestent le confinement, y compris ceux qui le vivent très mal - tant que nous avons le sentiment que ces efforts portent leurs fruits.

Une volonté générale de voir tout cela s’arrêter, certes. Mais la convergence s’arrête là, et, avec elle, la possibilité d’une réponse qui soit pleinement unitaire, pour la bonne raison que la dynamique de l’épidémie et des réponses qui lui sont faites ne touche pas toutes les classes de la même façon. La pauvreté, c’est l’inégalité devant les soins - bien qu’en France, elle soit plus atténuée qu’ailleurs, aux Etats-Unis par exemple - devant la possibilité de maintenir la continuité scolaire de son enfant, devant l’accès à la verdure et à des plans d’eau pendant le confinement, devant les conséquences de l’épidémie sur son emploi, etc. C’est aussi, pour les populations racisées, une plus grande exposition aux violences policières, les contrôles d’attestation s’effectuant de façon totalement arbitraire - et dans ces cas-là, on sait qui trinque, car la police ne se balade pas en centre-ville. Nous ne sommes donc égaux ni devant le virus, qui tue majoritairement les plus pauvres (plus exposés à sa transmission, et plus sujets à des co-morbidités), ni devant le confinement, qui ne fait pas peur à ceux qui ont la chance de ne pas le passer dans les conditions difficiles qui sont celles de la grande majorité du prolétariat. Nous pouvons donc dire que SARS-CoV-2 est, pour le prolétariat, une affaire plus grave que pour la bourgeoisie, dont il sortira plus ébranlée qu’elle - la crise psychiatrique qui frappe actuellement l'hôpital français en est un bon exemple (1). Cela explique peut-être pourquoi les premières études sociologiques sur l’origine sociale des fameux anti-masques semblent attester qu’ils sont majoritairement composés de cadres et de petits patrons - bien que ces données doivent être prises avec des pincettes. Se payer le luxe de se moquer de l’épidémie n’est pas donné à tout le monde (2). Nous laissons ici de côté la question plus large du conspirationnisme, qui nécessiterait de se pencher plus profondément sur ses racines matérielles, et que d’autres analyseront mieux que nous. (3)

 

Premièrement, il est flagrant que la stratégie gouvernementale contre SARS-Cov-2 a littéralement pris les apparences d’une réponse bourgeoise. On l’a souligné plus haut, l’Etat français n’a pas particulièrement souhaité associer sa population à ses prises de décisions, se contentant de déléguer à certaines autorités locales la patate chaude à la sortie de l’été, quand il est devenu évident que la situation se dégradait. Les députés de l’opposition, de droite comme de gauche, s’en sont d’ailleurs indignés début novembre, outrés par le refus du gouvernement d’ouvrir le débat sur l’état d’urgence sanitaire avec eux. L’exécutif a préféré établir avec sa population une relation parent-enfant, dictant les directives sans se justifier et envoyant sa police (qui, décidément, lui aura rendu de grands services !) punir à grands coups d’attestations les réfractaires. Il en résulte un fait que nous avons souligné en introduction. Beaucoup de choses sont dites sur la séquence en cours, mais pour pas grand chose, puisque dans ce pays, c’est l’Etat qui prend, seul, les décisions. Or, au sommet de l’Etat trône incontestablement, si ce n’est la bourgeoisie, au moins des bourgeois ; le conseil scientifique lui-même, bien loin de représenter l’ensemble du corps médical, est composé de médecins, d'épidémiologistes, de professeur.e.s ayant fait les plus grandes études. On y trouve autant d’infirmières, de sages-femmes que l’on trouve de prolétaires à la tête de l'État : zéro. Certes, on se demandera ce qu’elles pourraient bien y faire ? Et bien, apporter le point de vue d’une autre composante du champ social. On y trouvera pas non plus de sociologues, voire de philosophes de l’éthique médicale, à même de penser les décisions du Conseil au regard d’autres enjeux psychologiques ou sociaux. Mères célibataires ayant des enfants à charge et accumulant les petits boulots pour joindre les deux bouts, enfants d’ouvriers issus de l’immigration galérant à trouver du travail et vivant d’aides sociales, travailleur.euses précaires risquant à tout moment de se faire licencier… bref, tou.te.s celles et ceux qui, par-delà leurs situations particulières, risquent à tout moment de basculer dans la catastrophe, ceux-la n’ont pas voix au chapitre, doivent simplement rester confinés ou aller travailler sans se plaindre, pendant que des bourgeois prennent des décisions décisives pour eux. 

 

Certes, que la bourgeoisie se soit arrogé le droit d'émettre seule la réponse collective à SARS-CoV-2 n’implique pas forcément que cette réponse soit exclusivement favorable à ses propres intérêts. Peut-être, nous répondra-t-on, ces dirigeants agissent-ils avec le souci de tous, en prenant en considération les problèmes que soulèvent tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par la catastrophe qu’est la séquence en cours pour le prolétariat. En effet, nous ne pouvons l’exclure. Poursuivons, donc. La politique sanitaire française s’axe depuis février autour d’un objectif : le maintien de la vie économique, en attendant le retour à la normale. Ces deux termes, qui ne paraissent rien, en disent pourtant très long. Le premier, fréquemment utilisé par le Président de la République, aura finalement assez peu interrogé les commentateurs, et l’auteur n’a pas souvenir qu’un journalisme ait apostrophé M. Macron sur ce qu’il entendait par là. Tout se passe comme si la vie économique était un concept limpide, comme si tout le monde comprenait immédiatement ce qui se cachait derrière lui, et, il faut le reconnaître : on l’entend tellement dans les médias qu’il nous paraît désormais comme allant de soi. Le corollaire de cette fameuse vie économique, c’est que tout le monde a intérêt à ce qu’elle reparte, justifiant qu’il faille donc, à l’appel de M. Macron, tout.e.s se remettre sur le chemin du travail, et accepter de sacrifier le reste de sa vie - voir ses amis, sortir après le travail. Il faut travailler, pour que la société ne s’effondre pas.

Il s’agirait, en chemin, de ne pas oublier les enseignements de plus de 150 ans de critique de l’économie politique. Le cours normal de l’économie, c’est le cours de la lutte des classes à laquelle nous participons tou.t.e.s, et ce que nous soyons employé.e.s non qualifiés, petits commerçants, professeurs ou grands industriels. L’économie, c’est le terme par lequel nous fétichisons tous un état de la société objectivement favorable à la bourgeoisie, puisque c’est elle qui capte la plus-value issue de la production et de la diffusion de marchandises. La société toute entière, par son travail, participe de l’accumulation du capital, et celle-ci a été mise en danger par SARS-CoV-2. Vouloir revenir à l’état normal de l’économie - bien que l’exploitation n’ait jamais cessé, évidemment - en acceptant de faire prendre des risques aux travailleur.euses, c’est donc vouloir revenir à une situation favorable à la bourgeoisie. C’est surtout ne pas profiter de la situation pour transformer radicalement le monde, et se contenter de traiter le virus comme un élément exogène plutôt que comme la manifestation de la folie d’une société tout entière fondée sur le travail, l’argent et la circulation de marchandise. C’est donc considérer l’épidémie d’un point de vue exclusivement bourgeois, en se fixant pour objectif le retour à la normale d’une économie qui constitue le cœur de la société sur laquelle la domination des intérêts de la bourgeoisie est totale, par le retour au travail en présentiel des exploité.e.s, puisque l’on sait que ce sont majoritairement les ouvrier.e.s, les employé.e.s, les professions intermédiaires ainsi que les petits commerçants, qui sont amenés à travailler en présentiel, devenant donc de facto plus exposés au virus que celles et ceux qui sont en télétravail.

Répondons d’emblée à un contre-argument qui nous sera sans aucun doute adressé : oui, bien sûr, les prolétaires aussi ont intérêt à ce que l’économie se rétablisse et que le retour au travail soit possible, puisque s’ils ne peuvent travailler, ils ne peuvent manger. Cependant, cela n’enlève rien à ce que nous avons dit précédemment. Imaginez qu’un homme, appelons le Geoffroy, propose à son ami Philippe de partager un gâteau en cinq parties, d’en garder quatre pour lui, et de ne lui en donner qu’une ; mettons que, par ailleurs, ce soit Philippe qui doive produire le gâteau. Vous ne diriez pas que la situation est favorable à Philippe. Maintenant, voilà qu’un troisième ami, appelons le SARS-CoV-2, surgisse et vole le gâteau. En considérant la seule situation de Philippe, nous pourrions effectivement dire qu’il aurait intérêt à retrouver le gâteau, récupérant au moins une part ; mais, considérant la situation dans son entièreté, nous ne pourrions sérieusement dire qu’un simple rétablissement de la situation initiale soit réellement favorable à Philippe. D’autant que, en poussant l’analogie jusqu’au bout, ce n’est pas Geoffroy qui se met en danger pour récupérer le gâteau, puisqu’il… cuisine en télé-travail, mais Philippe, qui doit bien plus souvent se rendre en cuisine, à la merci de SARS-CoV-2.

Mettons un terme à cette drôle d’analogie pour en tirer les conséquences. Le concept même de réponse unitaire contre l'épidémie est dénué de sens, puisque chaque classe sociale subit différemment l’épidémie et les réponses qui lui sont faites. La réponse gouvernementale - qui ne voit pas à plus de deux mètres et n’a pour seul horizon que le rétablissement d’une situation qui, pour le prolétariat comme pour la planète, est déjà bien souvent catastrophique - est clairement une réponse qui ne se positionne que par rapport aux intérêts de l’ordre social, au-dessus duquel trône la bourgeoisie, et refuse de voir le prolétariat comme autre chose qu'une classe qui doit travailler, prendre des risques au travail et rentrer chez elle à temps pour le couvre feu, quoi qu’elle en dise à vingt heures. Ironiquement, on l’a dit, cette réponse bourgeoise est doublée d’une incompétence maladroite qui rendrait le tableau comique, s’il n’était tragique pour des millions de personnes.

 

Il est donc nécessaire de formuler une réponse de classe, c’est-à-dire une réponse qui ne soit pas adressée comme une prière au gouvernement, mais adressée à celles et ceux qui essaient de lutter dans le camp des exploités, qui s’intéressent au sort des sans-papiers, des réfugiés, des foyers précaires ; bref, de tous celles et ceux qui sont oubliés dans la crise. Cependant, cet article est loin d’avoir la légitimité de produire une telle théorie, et préférera, plutôt que de donner des injonctions hors-sol, s’intéresser à la réponse qu’offrent déjà, au quotidien, différents militants qui, à leur échelle, essaient d’organiser la solidarité de classe contre le coronavirus.

 

La semaine prochaine: dernière partie, consacrée à la réponse qu'offrent des militant.e.s sur le terrain pour organiser la solidarité de classe.

 

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/26/a-l-hopital-robert-debre-les-soignants-face-a-l-explosion-des-troubles-psychiques-chez-les-enfants_6061143_3244.html

(2) Si la jeunesse, elle aussi, est globalement moins méfiante vis-à-vis du virus, c'est notamment lié à l'échec relatif de la prévention sur les formes graves chez les jeunes. C'est un autre problème.

(3) http://sortirducapitalisme.fr/emissions/320-par-dela-conspirationnisme-et-anti-conspirationnisme-conservateur-une-analyse-materialiste-critique-des-conspirationnismes?fbclid=IwAR0LwHC0_bFM0FYT4Q3X-4QtNqndmKNBc3ln5hYOAzNWFRq7z31xhQqbmWE



 

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