Affaire Benalla : mensonges au sommet de l'Etat

Comment résumer cette « affaire Benalla » ? À une simple affaire individuelle comme l'a expliqué Mme Belloubet ce 21 juillet à l'Assemblée nationale ? Contrairement à ce qu'affirment depuis des heures les députés LREM, ainsi que certains responsables de l'exécutif, il ne s'agit pas d'une simple affaire privée. Cela s'apparente de plus en plus à une affaire d’État.

Il s'agit tout de même d'une affaire dans laquelle cinq personnes ont été placées en garde à vue : des proches du Président de la République - les principaux intéressés - mais aussi des hauts fonctionnaires de la police nationale, qui sont soupçonnés d'avoir soustrait des images de vidéosurveillance afin de prévenir Benalla de leur existence (rien que ça).

Il s'agit aussi de plusieurs représentants de l’État, hauts placés dans la hiérarchie, qui ont menti délibérément (devant l'évidence), se contredisant les uns les autres.

Exemple de mensonge, ou de contradiction : le badge donnant à Benalla l'autorisation d'accéder à l'hémicycle de l'Assemblée nationale a été désactivé à partir de sa garde à vue d'après le Président de l'Assemblée nationale, et non au moment du début de l'affaire contrairement aux affirmations d'un proche de la présidence qui a affirmé que ce badge avait été retiré dès la publication de l'article du journal Le Monde.

Au fur et à mesure des révélations dans la presse, Benalla apparaît de plus en plus comme un très proche (un ami ?) du couple présidentiel davantage que comme un simple agent de sécurité. En tout cas, cette affaire prend un tour assez curieux.

Un tour d'autant plus curieux lorsque nous savons que le code de procédure pénale obligeait les supérieurs de Benalla a déclaré les faits au procureur de la République et à prendre des sanctions autrement plus sévères qu'une mise à pied de quinze jours (sans doute le temps que l'exécutif jugeait suffisant pour étouffer l'affaire).

Autre mensonge. Benalla, selon le cabinet de l’Élysée, avait été rétrogradé à un service de sécurité à l'intérieur du palais après sa mise à pied de quinze jours, à l'exception de la cérémonie de panthéonisation de Simone Veil et celle de la célébration de la victoire de l'équipe de France de football. Or, de nombreuses images et témoignages contredisent ces déclarations. Un mensonge de plus, dont les preuves sont irréfutables.

La presse, notamment le Paris-Normandie, montre clairement que Benalla apparaît lors des célébrations du 14 juillet ou encore lors d'une visite privée du couple présidentiel à Giverny en tant que chargé de sécurité.

Le ministre de l'Intérieur lui-même a menti devant le Sénat en affirmant qu'il n'était pas au courant de l'affaire, alors même que d'autres responsables du pouvoir affirment le contraire. Un mensonge de plus par un ministre d’État.

Les ministres concernés directement par les événements survenus le 1er mai où en ayant eu connaissance par la suite, refusent depuis le début de l'affaire de venir s'expliquer devant les députés. Seuls se sont exprimés le ministre de l'Intérieur, Collomb, devant le Sénat, et Belloubet, la ministre de la Justice, devant les députés, présente dans l'hémicycle car elle représente le gouvernement dans le cadre de la discussion du texte constitutionnel.

Enfin, pour avoir regardé l'intégralité des prises de paroles à l'Assemblée nationale le 21 juillet, à la fois des députés de l'opposition (gauche et droite confondue) et des députés de la majorité, j'ai trouvé extrêmement choquantes les déclarations de ces derniers :

  • d'une part, les députés de LREM semblent inconscients de la gravité de la situation, cherchant à banaliser et minimiser les faits, récitant une leçon apprise par cœur d'un communiqué qui leur a été distribué dans leurs casiers, accusant les oppositions de faire de l'obstruction en refusant de reprendre les débats sur la discussion du texte constitutionnel. Ils sortent l'excuse de la procédure judiciaire en cours, cherchent à faire traîner la mise en place de la commission d'enquête, envisageant même dans la nuit du 20 au 21 juillet le huis clos pour l'ensemble des auditions (avant de se rétracter sous la pression du Président de l'Assemblée, apparemment), etc.
  • d'autre part, les députés LREM semblent se considérer comme la seule représentation nationale légitime, parlant des députés de l'opposition comme des "preneurs d'otages" - oubliant que ces derniers ont été aussi élu au suffrage universel direct - se montrant même menaçants à mots couverts, affirmant à qui veut les entendre "qu'ils iront jusqu'au bout" (au bout de quoi ?). Ils ne comprennent pas pourquoi les députés de l'opposition, finalement, ne sont pas soumis à la majorité qu'ils représentent. Ils ramènent la situation à une simple obstruction politicienne, alors même que les oppositions, de la FI à l'extrême-droite, tiennent un discours à peu près identique sur la gravité de ce que semble révéler cette affaire : à savoir, l'existence d'une force de sécurité parallèle dans l'entourage du Président, protégée et couverte par des hauts responsables politiques et de la police nationale.

Je suis personnellement sidéré par l'attitude de la majorité. Pourtant habitué à regarder les débats parlementaires depuis au moins une dizaine d'années, je n'ai jamais vu ça. Même lors de l'affaire Cahuzac - qui avait menti aussi devant la représentation nationale - l'exécutif n'avait pas été aussi loin dans la langue de bois, le mensonge et le soutien sans failles face à l'évidence (à l'exception d'amis personnels du ministre). Le Président Hollande, ainsi qu'une partie du gouvernement et de la majorité, avaient préféré faire profil bas et laisser se dérouler une commission d'enquête et la procédure judiciaire.

Aujourd'hui, l'affaire Benalla est bien plus grave que celle Cahuzac. Si elle vise en premier lieu l'adjoint du chef de cabinet de Macron - ce n'est déjà pas rien - elle tend surtout à faire apparaître que le mensonge et un certain sentiment d'impunité de la part de l'exécutif et des députés LREM ont été érigés en système de gouvernement. Elle montre aussi que le Président de la République était certainement au courant et que la loi n'a pas été respectée. Benalla risque lui une mise en examen pour des violences volontaires et usurpation de fonction.

Mais la majorité continue de parler d'affaire individuelle, de fait-divers... Les députés LREM et le gouvernement affichent clairement un mépris de l'opposition et de l'Assemblée nationale en générale, usent à volonté d'une mauvaise foi et d'une rhétorique menaçante, s'arrogeant le monopole du pouvoir.

À écouter les députés LREM, ce sont eux qui sont majoritaires, donc ce sont eux qui prennent les décisions et les oppositions ne sont là que pour se taire, reprendre les débats et obéir.

En réponse à ces discours, le député communiste, Chassaigne, a évoqué la Haute Cour pour le Président de la République, et même la présidente du Rassemblement National, Le Pen, a affirmé que la France allait devenir un régime totalitaire si seul LREM a le droit de décider de tout et n'importe quoi.

J'ai donc trouvé nauséabond le climat à l'Assemblée nationale. Cela rappel des heures bien sombres de l'histoire de France. Cela évoque des régimes qui, de la monarchie absolue à Pétain, en passant par Napoléon Ier, possédaient une police politique qui défendait les intérêts particuliers du chef de l’État, s'arrogeant le droit de ne pas respecter la loi au nom de la raison d’État.

Ce spectacle pitoyable que je vois, moi simple citoyen, se dérouler au sein de l'Assemblée nationale, m'inquiète réellement sur la direction que prend le régime, au premier rang duquel se trouve le Président de la République Macron (impliqué au moins indirectement). Je suis en colère de voir que le Président de la République n'a pas trouvé mieux que le silence comme réponse face à la polémique.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.