Comment le lobby catho-conservateur s’est invité dans la politique française

A quelques semaines des élections présidentielles, les sujets abordés par les candidats reflètent les marqueurs culturels élémentaires de l'évolution de la société. Or, il apparait que les lobbys catho-conservateurs ont réussi à imposer leurs thèmes traditionnels. Ont-ils d'ores-et-déjà remporté la bataille culturelle précédent la victoire politique, suivant à la lettre la théorie de Gramsci ?

C’est un phénomène courant : lorsque les élections approchent, les différents  groupes d’influence font en sorte d’imposer leurs idées dans le débat public afin d’obtenir des promesses et des engagements des candidats. Le lobby catholique-conservateur n’échappe à cette règle. Néanmoins, sa structuration renouvelée grâce au débat sur le « mariage pour tous » lui donne un nouvel essor qu’il convient d’analyser.

L’année 2013 marquée par le débat sur le « mariage pour tous » a permis aux mouvements conservateurs et catholiques de France de se constituer en groupes de pression politique opérationnels tels que « Sens commun », « la Manif pour tous », « les Survivants », « Eveilleurs de conscience » ou encore la « Marche pour la vie ». Autant de groupements d’intérêt dont le but est de promouvoir les valeurs chrétiennes dans la sphère publique.

Depuis lors, ces lobbys catho-conservateurs ont réussi le coup de force médiatique en imposant leurs thèmes de prédilection dans les débats politiques : IVG, PMA, GPA, euthanasie, mariage homosexuel, « théorie du genre ». Aussi, ils ont trouvé des relais d’opinion extrêmement efficaces pour diffuser leurs idées : Eugénie Bastié (journaliste au Figaro et à Causeur, rédactrice en chef de Limite) ou Geoffroy Lejeune (directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles) en sont l’exemple. Dans un contexte électoral prégnant, tous les candidats sont amenés à se positionner sur au moins l’un de ces thèmes, droite et gauche confondu. Aucun n’y échappe malgré le penchant catholique-conservateur de ces questions, qui pourraient pourtant faire l’objet d’un rejet idéologique tant elles appartiennent aux dogmes conservateurs. Il n’en est rien.

Il suffit d’entendre François Fillon, le candidat de la droite à l’élection présidentielle, revendiquer sa foi chrétienne pour comprendre qu’il y a là une nouvelle donne dans la politique française. En effet, dans l’un des seuls pays au monde où la laïcité (séparation des institutions publiques et des organisations religieuses) est consacrée par une loi, il est étonnant qu’un prétendant à la plus haute fonction de l’Etat fasse de sa foi catholique un argument politique de conquête du pouvoir. D’un point de vue électoral cette stratégie a été payante pour François Fillon, qui a su traduire la contestation catho-conservatrice des rues en une mobilisation dans les urnes.

Or, quatre ans après la « manif pour tous » et l’adoption de la loi Taubira, la mobilisation des catholiques conservateurs est certes plus faible mais ne disparaît pas. Le 22 janvier 2017 plusieurs milliers de personnes manifestaient contre l’IVG alors que l’Assemblée nationale votait une proposition de loi pour étendre le délit d’entrave à l’IVG. Il y a là un vivier de militants à séduire auquel les candidats à la présidentielles auront du mal à résister.

Face à cette réserve de voix, les promesses politiques électoralistes vont bon train : Nicolas Sarkozy souhaitait réécrire la loi « Taubira ». Jean-Frédéric Poisson voulait l’abroger purement et simplement. François Fillon affirme qu’il abrogera la possibilité d’adoption plénière pour les couples de même sexe, il s’est aussi engagé à ne pas ouvrir la PMA pour les couples homosexuels au même titre que la GPA. Même Jean-Luc Mélenchon s’est prêté à l’exercice en confiant à « Famille Chrétienne » que l’utilisation du mot « mariage » prêtait à confusion dans le cadre du mariage homosexuel.

Plus grave, il arrive que des décisions politiques soient prises dans cette même logique électoraliste : la réduction des subventions régionales au planning familial en Auvergne-Rhône-Alpes et aux associations LGBT dans plusieurs régions de droite en est l’exemple le plus accablant. Ce populisme propre à l’Amérique de Donald Trump nous menace plus que jamais, il est peut-être même déjà là.

La député PS, Catherine Coutelle, que nous avons contacté, lutte depuis son élection en 2007 contre l’influence de ces lobbys conservateurs. Aujourd’hui elle s’inquiète de la dérive démagogique de certains élus et nous rappelle que « l’IVG n’est pas un droit acquis. ». Selon elle, « depuis les années 1990 les associations pro-vie se sont organisées progressivement en Europe. Elles ont adopté les mêmes moyens de communication partout, elles se sont rajeunies, elles ont adopté des logos presque identiques, elles se sont trouvées des porte-paroles dans chaque pays. Elles se sont fédérées avec la résurgence des réseaux catholiques et sans doute avec l’aide du Vatican ».

Pour cette parlementaire, la résurgence des lobbys catho-conservateurs sur internet et dans les médias est la conséquence directe d’une lourde défaite pour eux : la bataille du droit. Selon la députée, présidente de la délégation aux droits des femmes à l’Assemblée nationale, « dans les années 90, après la suppression de l’infraction d’avortement dans le code pénal, ces lobbys ont privilégié l’action directe et investi le web ». Elle dénonce notamment la « campagne de désinformation » sur l’IVG menée par des sites internet tels que IVG.net, avortement.net, afterbaiz.com, testpositif.com, ecouteivg.org, sosbebe.org ou encore sosfemmesenceintes.fr.

Lorsque qu’on l’interroge sur l’avenir du combat pour l’égalité homme-femme, après un court silence, elle nous confie avec circonspection qu’elle est « inquiète de l’action des lobby pro-vie au sein du Parlement européen où ils trouvent une audience très favorable auprès des groupes politiques conservateurs. ». A ce titre, après dix ans d’engagement politique et alors qu’elle ne souhaite pas se représenter, Catherine Coutelle veut alerter les prochaines générations « sur les risques que font peser ces lobbys sur les citoyens français et européens ». Pour éviter une « régression sociale », elle suggère de « se structurer et constituer des lobbys « pro-droits des femmes » influents », et de conclure pleine d’espoir « l’opinion doit s’organiser, les mouvements féministes, se structurer pour répondre à ce danger ». Un appel à la riposte cruellement indispensable.

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