Le film documentaire Tout est possible (The biggest little farm)

Une des traductions plus littérales possible pourrait être : “La plus grande des petites fermes”. Les distributeurs français ont préféré "Tout est possible". Pourquoi pas. Le synopsis annonce que l'on suivra pendant 7 ans les aventures d'un couple ayant décidé de lancer leur ferme en partant de rien.

Pour qui s'intéresse à l'agro-foresterie et la permaculture, le sujet semble a priori intéressant. Le cadre temporel est posé et on est garanti de suivre une évolution pendant un temps relativement long. Pour de la permaculture, 7 ans c'est un minimum. Mais au rythme où va l'actualité quotidienne et pour la temporalité des médias “traditionnels”, c'est une éternité. Le visionnage de la bande annonce est rassurant : vache, cochon, mouton, et autres animaux seront présents. On est plus ou moins sûr de n'être pas tombé sur un exercice de propagande de plus, d'une des quasi-secte de la branche vegan de l'écologisme. Malgré le ton assez “bon sentiments” qui règne – il en faut bien quand même un peu dans la période de déprime actuelle - et l'évidente photogénie des protagonistes qui semblent s'être mis en scène, on se dit que si un film a été réalisé de tout cela, et qu'en plus il a été présélectionné pour les Oscars, cela doit bien valoir le coup.

La réalisation est plutôt très bonne. Et pour cause, l'homme, John Chester, est réalisateur, notamment de reportage sur les animaux sauvages. Rythme du montage, humour, alternance de séquences privées amateurs et professionnelles, aisance vis à vis des caméras. La femme, Molly Chester, vient aussi du monde audio-visuel, tournée vers la nourriture et l'alimentation. Ils se présentent comme partant de zéro et étant étrangers au domaine de l'agriculture. Ils partent cependant de beaucoup moins loin que l'absolu commun des mortels de la ville qui voudrait mettre les mains dans la terre après avoir passé 10 ou 20 ans à travailler dans le tertiaire. Avec toute l'intuition de deux entrepreneurs déjà bien conscients du monde dans lequel ils vivent, c'est sur 80 hectares laissés à l'abandon en Californie qu'ils décident de mettre la main. En plus du climat quasi-tropical et d'un verger de citronniers mal en point, le lieu dispose aussi de ses mémoires : Raul et Sergio, les deux hispaniques qui ont connu tous les propriétaires passés auparavant, sont sûrement l'une des clés de la réussite. En plus d'avoir compris leur sujet d'étude, nos deux héros ont aussi su très bien s'entourer, à tous les niveaux. Les sols sont complètement morts. Sans vie. Et pour réanimer le patient, une pointure mondiale de la permaculture a été appelée pour prodiguer ses soins : Alan York. Les ingrédients ? Vermicompostage, arbres fruitiers, animaux d'élevage. Beaucoup, beaucoup, beaucoup d'animaux. Mais aussi, créativité, acceptation la perte de contrôle. La touche magique ? La bio-di-ver-si-té ! C'est Alan qui le leur répète à toutes les sauces. Et c'est vrai que pour tous ceux plus ou moins néophytes, cela peut être déstabilisant dans notre océan de monoculture. Mais heureusement, ils lui font confiance. Et là, on respire.

Loin, très loin de tout ce que l'on peut entendre concernant l'écologie et le développement durable façon “croissance verte” et “transition énergétique”. Pas un seul prêche pour l'énergie éolienne ou solaire, ni pour le végétarisme. Remarquable. Pas de prêche non plus pour tel ou tel courant religieux ou pseudo-spiritualité, même sous-entendu ou à moitié caché. Pour un projet se déroulant aux États-Unis, qui plus est dans le domaine l'écologie, c'est plutôt notable. Pas de pamphlet non plus contre les énergies fossiles. Forcément, elles sont sous-tendues dans toutes les activités nécessaires à un projet de la sorte. Mais peu importe, tant la situation est aujourd'hui critique : les films spectaculaires de Yann Arthus Bertrand sont derrière nous, il commence à faire assez chaud, le politique est aveugle car trop loin de la terre, l'écologie peine à dessiner un modèle d'équilibre et prodiguer des solutions simples et low-tech, et les défenseurs de la cause animale -malgré leur nécessaire combat face à des conditions d'élevage trop souvent atroces- empêchent aussi parfois malgré eux une agriculture paysanne de s'exprimer, au risque même de brusquer une partie du monde agricole. Cette agriculture dite “conventionnelle” qui n'accepte pas, et à juste titre, que l'on s'en prenne à elle aveuglement alors qu'elle n'est que le résultat d'une économie capitaliste et ultra-libérale qui place la recherche du profit au-dessus de toute autre valeur humaine, sociale ou environnementale. On respire vraiment.

Car pendant 90 minutes, c'est à un véritable loft story à la campagne et à ciel ouvert auquel on assiste. Les protagonistes : les animaux d'élevage et sauvages. Car on en est sûr maintenant, notre futur passe par eux. Et c'est sans aucun doute. Alors oui, il y en a beaucoup. Oui, malgré l'apparente difficulté de savoir comment gérer tout ce petit monde et les coyotes qui viennent effectuer quelques prélèvement sur la ressource en volaille, on se dit nos deux amis ont quand même accès à profusion de vie, de façon assez facile. Oui, on sait aussi que pour restaurer des sols existe aussi la rotation des parcelles cultivées et d'élevage avec seulement une seule espèce d'animaux, par exemple des bovins. Oui, ça sent aussi parfois légèrement la fausse modestie saupoudrée d'une mise en scène évidente. Mais la pédagogie nécessaire pour faire comprendre le sujet à toute une partie de la société qui n'a pas encore chaussé ses bottes et mis les mains dans la terre passe par une forme de spectacle et de divertissement. Après tout on est quand même chez les Nord-américains, nos lointains cousins. Et oui, aussi, on aurait aimé que le mot permaculture soit prononcé au moins une fois, même à la fin dans une phrase de conclusion, en expliquant aussi par exemple que son apprentissage est à la portée de tous et de façon absolument gratuite avec un peu de curiosité et une connexion à Internet. Mais vraiment, on respire, quand même bien content que le mot biodiversité soit autant répété alors qu'il est trop peu associé à l'autre cheval de bataille qu'est la réduction des émissions gaz à effet de serre, omniprésent à cause de l'intérêt évident qu'il représente pour secteur de l'énergie et une grande partie de l'industrie, notamment minière.

 Et puis enfin, on ressort de la projection avec quand même une bonne dose espoir et d'envie. Espoir en la vie, dans le sauvage, car c'est aussi de cela dont il s'agit. Espoir aussi que ce film se propage quand même un peu. Pas tant jusqu'aux décideurs actuels, car pour eux c'est malheureusement trop tard, sauf peut-être pour cultiver un petit jardin potager à l'heure de la retraite, ou du chômage technique. Mais surtout pour la plus jeune génération. Les très jeunes en tout premier, mais aussi les ados qui sont traversés par tant de questionnements et de doutes, et qui devront être plus qu'inspirés pour garder confiance, créer, rêver, cultiver.

Bande annonce en VF: https://www.youtube.com/watch?v=zNV6EgDbIkM

Bande annonce en VO: https://www.youtube.com/watch?v=daB6ync3Ytg

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