Macron, Gucci et Mélenchon : les chiens de garde sont de sortie

En traitant abondamment de « l’affaire Mélenchon » tout en assurant une discrétion médiatique à François Pinault, touché par les révélations d’une gigantesque fraude fiscale de son groupe Kering via sa filiale Gucci, les journalistes confirment leur rôle de « chiens de garde » du système.

« Ils sont venus, ils sont tous là »… voir mourir la Mama ? Non, voir et filmer les 100 policiers qui ont débarqué au siège de la France Insoumise. Toute la presse était là, s’était donné rendez-vous, les « chiens de garde » du Petit Journal en tête, pour filmer la détresse des militants et la colère des cadres de la France Insoumise.

Forcément, cela a donné de belles images pour le 20 h, celles d’un Jean-Luc Mélenchon furieux du traitement infligé au parti et aux cadres de la FI. Des images où l’on voit l’ancien candidat à l’élection présidentielle se plaindre de la perquisition qui a lieu chez lui et interpeller avec colère les policiers présents chez ses camarades et dans les locaux du parti.

Pour les éditocrates, l’occasion était trop belle de fustiger le « populisme de gauche » finalement pas si différent « du populisme de droite » et de pointer du doigt les prétendus relents « autoritaires » ou « séditieux » de la gauche antilibérale. Les éternels poncifs autour de Robespierre et de la Terreur ont été ressortis. Une attitude finalement prévisible : puisque les journalistes n’ont rien à dire sur le fond de cette perquisition (le dossier est vide, les comptes de la FI sont publics) ils attaquent la forme et la réaction de Jean-Luc Mélenchon.

Yann Barthès, goguenard, ne fera aucune référence à l’étrange absence de séparation des pouvoirs de l’appareil judiciaire français et au soutien unanime, si l’on excepte les membres de LREM, de l’ensemble de la classe politique française à Jean-Luc Melenchon. De Olivier Besançenot à Marine Le Pen en passant par Benoit Hamon ou Guillaume Larrivé des LR, tous ont apporté un soutien à la France Insoumise face à ce qui s’apparente à un coup de pression de l’Élysée contre la principale force d’opposition démocratique au pouvoir de Macron. Les journalistes ne rappelleront pas non plus que la Fi a reçu des soutiens du monde entier, des tweets de Pablo Iglesias, leader du mouvement Podemos en Espagne, de Cristina Fernández de Kirchner, présidente de l’Argentine entre 2007 et 2015 ou encore de Rafael Correa, président équatorien de 2007 à 2017.

Nous sommes ici dans un cas typique de « lawfare », un terme anglais utilisé pour dénoncer l’utilisation abusive des ressources juridiques à des fins de persécution politique, une méthode bien connue de l’opposition de gauche en Amérique latine.

Un brouhaha médiatique qui masque une affaire autrement plus grave, celle de l’immense fraude fiscale organisée par François Pinault et son entreprise Gucci.

Kering, Pinault et Gucci, les voleurs aux abris

« Révérence face au pouvoir, prudence devant l’argent : cette double dépendance de la presse française crée déjà les conditions d’un pluralisme rabougri. Mais on ne peut s’en tenir là. Tout un appareillage idéologique conforte la puissance de ceux qui déjà détiennent autorité et richesse. La somme des sujets tenus à distance et des non-sujets matraqués en permanence étend le royaume de la pensée conforme. » Dans « les nouveaux chiens de garde », Serge Halimi avait déjà parfaitement saisi la vacuité du « pouvoir médiatique », un pouvoir au service du pouvoir, au service des puissants en surexposant certains sujets et en occultant d’autres.

Ces derniers jours ont été un cas d’école : l’énergie déployée par les médias pour traiter de la réaction de Jean-Luc Mélenchon à cette perquisition (et même pas pour traiter des motifs de la perquisition eux-mêmes) est inversement proportionnelle aux retombées de l’affaire Pinault/Gucci.

Il y a plusieurs semaines Mediapart, en partenariat avec l’European Investigative Collaborations (EIC), a disséqué les comptes de Gucci, propriété du groupe Kering et du milliardaire français François Pinault. Les journalistes d’investigation ont découvert que la majorité des bénéfices du géant du luxe, notamment ceux effectués en Italie, étaient déclarés… en Suisse. Une manière d’échapper au fisc à hauteur de 1,3 milliard d’euros ! Un montage financier dans lequel François Pinault se serait personnellement impliqué.

Un scandale majeur qui touche un milliardaire français, ami des puissants (Anne Hidalgo, François Hollande…), qui devrait faire les gros titres de la presse depuis des semaines. Mais les médias dominants se content du service minimum (25 minutes dans le Cash Investigation du 9 octobre dernier, et depuis, plus rien).

Un « deux poids, deux mesures » qui illustre bien l’hypocrisie de la caste médiatique. Faible avec les forts, forte avec les faibles, la presse se garde bien de sonner la charge contre un individu et une multinationale qui volent de l’argent à l’État français.

Pour rappel, en 2018, le coût de la fraude fiscale en France est estimé à près de 100 milliards d’euros par ans. Quand on sait que le déficit budgétaire s’élève en France à 82 milliards d’euros, ces 100 milliards qui manquent dans les caisses de l’État pourraient assurer un budget à l’équilibre. Ce sacro-saint équilibre budgétaire au nom duquel on casse les services publics et l’on accable les catégories populaires depuis des décennies.

Mais que François Pinault et les cadres de Kering dorment tranquilles : les chiens de garde médiatiques veillent, et ils n’ont pas l’air motivés pour dénoncer sérieusement les privilèges de l’hyperclasse mondialisée.

 

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