Premier mort du virus au village...

J’étais à genoux dans le potager à fourrer les patates en terre, une terre sèche comme un coup de trique, expression de mon père qui avait goûté à celle du commandant SS au camp de Schirmeck. Le ciel était encore bleu clair, étonnamment bleu depuis le confinement et qui virerait au gris une fois les fauves lâchés.

J’étais à genoux dans le potager à fourrer les patates en terre, une terre sèche comme un coup de trique, expression de mon père qui avait goûté à celle du commandant SS au camp de Schirmeck. Le ciel était encore bleu clair, étonnamment bleu depuis le confinement et qui virerait au gris une fois les fauves lâchés. Le potager me permet l’évasion, vers les souvenirs, de revisiter un peu tout ça, à ma manière. A la manière de ceux dont la mémoire est percée et qu’on racabasse avec du pas vraiment authentique. J’étais tout juste redressé, paumes aux reins avec une grimace quand l’adjoint m’a fait sursauter. Je t’ai fais peur, pardon. Mais c’est important, Clément est parti en rien de temps. Le jardin est situé derrière la maison, en passant par la grange, et comme tout est ouvert du matin au soir, il se peut qu’on me surprenne, comme il y a quelques jours. Habituellement, ici, avant de demander quoi que ce soit, on cause, souvent sans rien dire, histoire de ne pas passer pour un sauvage, mais ce jour-là l’adjoint était pressé de m’apprendre la nouvelle, et pis, en prime, de solliciter mézigue pour une tâche dont personne au village ne voulait s’acquitter. D’aucune façon. C’est qui clément, que j’y demande, tout juste bourru pour qu’il comprenne que mes patates étaient plus urgentes que ces histoires de mairie. De plus, en froid glacial avec le maire qui jamais n’aurait osé franchir le portail, je lui lance l’œil noir. C’est lui qui t’envoie ? Vas pas croire ça, c’est la femme de Clément. La pauvre, tu sais une toute petite, timide comme une gamine. Et il ajoute. Clément c’est celui près de l’abbaye, avec une petite moustache blonde. Le pauvre, ça a pas traîné. En moins d’une semaine, il est parti. Là, j’ai deviné ne pas m’en sortir comme ça. Il est parti… et ne sachant comment finir ma phrase, j’ajoute, il est parti où ? Fais pas l’andouille, c’est pas le jour ! Il est mort en moins d’une semaine, du virus, le coronaro. On se demande qui a bien pu lui refiler ça, tous deux ne sortent jamais. Enfin c’est comme ça. Je suis là, debout à frotter les mains sur mon pantalon, et je sors du potager pour rejoindre l’adjoint, car je sens que sa demande est au bord des lèvres qu’il lèche d’un coup de langue, comme pour graisser les mâchoires, favoriser le passage. Dis, Sokolo, qu’il commence, on a quelque chose à te demander. Au ton, je sens que c’est du lourd, je suis sur la défensive tandis que je l’entraine vers la cuisine où je lui sers du café. C’est trop tôt pour l’apéro et comme il est tard, je noie le café car il est sujet aux insomnies. Juste une goutte, je dors mal, et avec ce qu’on entend, j’ai les cauchemars en prime. Si tu dors pas t’as des cauchemars quand même ? Oui qu’il fait, des drôles d’aventures, tout éveillé, c’est pire ! Il doit avoir, à la louche, trois ans de plus, aussi parfois il se permet de s’adresser à moi comme à un enfant. Je hausse les épaules. C’est quoi, que vous me voulez ? Il trempe ses lèvres, me regarde par en-dessous. C’est de la lavasse, ton breuvage… C’est ce que tu voulais, non ? Ici, au village, le moment venu, on tourne autour comme pour demander la main de sa fiancée, dans la crainte d’une rebuffade. C’est sa femme qui veut, on peut pas lui refuser. Dans le bulletin t’as lu ses poèmes, non ? Dès cet instant j’y comprends rien et impossible d’avouer que leur bulletin municipal vire direct à la poubelle située tout à côté de la boite aux lettres. Alors, je fais oui, un peu inquiet… Pendant qu’il hésite à poursuivre, je cherche en vain qui est ce foutu Clément qu’est passé, première victime du virus tant redouté. Sauf de moi, si c’est l’heure, c’est l’heure, ma vie est derrière et souvent en enterrant mes patates ou rangeant mon bois pour l’hiver je me dis, si ça se trouve, ce sera un ou une autre qui en profitera. Mais pas question d’aborder ça avec les gens d’ici. D’un coup d’un souffle, il déballe tout. La femme à Clément voudrait qu’on dise un de ses poèmes sur sa tombe, ou plutôt avant la première pelletée. Non pas qu’on lise, mais le dise, elle a bien insisté, avec donc l’obligation de l’apprendre par cœur. Ayant travaillé dans mon jeune âge à la morgue, je connaissais les lubies de certaines familles, qui nous faisaient rire sous cape, nous les employés, mais si importantes pour un enfant, des membres de la famille. Et je n’étais donc pas choqué ou amusé par le désir de la veuve, plutôt embarrassé, et pour cause…A peine a-t-il fini sa phrase que l’adjoint est déjà au portail, sa lavasse à peine léchée. J’ai deux jours, l’enterrement se fera entre confinés du village, avec masque, gants de son choix et 3 mètres de sécurité entre chaque pour préserver l’avenir de notre beau village. J’oublie mes patates, abasourdi. Je l’ai compris, mon choix est limité, en fait j’en ai aucun. Mais pas plus de bulletin sous la main, que de souvenir de ce foutu Clément qu’est parti sans jamais m’avoir adressé la parole. Vous feriez quoi à ma place ?...

J’ai passé deux jours effroyables, à retenir un texte connu depuis l’âge de 15 ans et qui refusait de se graver dans ma mémoire en passoire. Je n’avais pas eu le courage de quémander un poème de ce Clément, à aucun habitant, aucun voisin et encore moins à sa femme, et de confier, confus, mon attitude, mon manque de curiosité. Il est des choses avouées à aucun prix, chacun les siennes, le droit aux secrets, et des secrets j’en avais d’autres, plus lourds, et pour lesquels je tricherai immanquablement afin de conserver mon intégrité.

Je suis arrivé à l’heure, la maison jouxtant pratiquement le cimetière, et ai incliné le buste devant chacun comme sur un tatami, ai assisté à la descente du cercueil quand tous les regards masqués se sont tournés vers moi. Mon cœur battait un poil trop vite et je redoutais cette tachycardie qui me poursuit depuis si longtemps, ai pris ma respiration et ai prononcé distinctement à voix forte en fonction de ce vent du  nord un peu trop violent pour cette circonstance…

« C'était vraiment un employé modèle, Monsieur William
Toujours exact et toujours plein de zèle, Monsieur William
Il arriva jusqu'à la quarantaine sans fredaine
Sans le moindre petit drame mais un beau soir du mois d'août, il faisait si beau il faisait si doux
Que Monsieur William s'en alla flâner droit devant lui au hasard et voila!
Monsieur William, vous manquez de tenue, qu'alliez-vous faire dans la treizième avenue 
»

Ma casquette fut projetée en arrière, je m’essuyais un œil et repris ce poème avec un regard côté nord, d’où était propulsé ce maudit vent d’hiver avec ce ciel si bleu, en avril 2020. Décidé à tout réciter sans pause et quoi qu’en pensent les gens du pays.

« Il rencontra une fille bien jeunette, Monsieur William
Il lui paya un bouquet de violettes, Monsieur William
Il l'entraîna à l'hôtel de la pègre mais un nègre a voulu prendre la femme
Monsieur William.hors de lui, lui a donné des coups de parapluie
Oui mais le nègre dans le noir lui a coupé le cou en deux coups de rasoir
Eh! William vous manquez de tenue mon vieux! qu'alliez-vous faire dans la treizième avenue
Il a senti que c'est irrémédiable, Monsieur William
Il entendit déjà crier le diable, Monsieur William
Aux alentours il n'y avait personne qu'un trombone
Chantant la peine des âmes un aveugle en gémissant
Sans le savoir a marché dans le sang puis dans la nuit a disparu
C'était p't'être le destin qui marchait dans les rues
Monsieur William, vous manquez de tenue! Vous êtes mort dans la treizième avenue. »

Vous décrire le silence lorsque je me suis éloigné est impossible. Je me senti seul, avec la certitude qu’après le confinement, plus aucun de la mairie ne me demanderait quoi que ce soit. J’avais en tête tout de même la façon dont la femme de Clément m’avait serré dans ses bras de sauterelle tandis que le pelletés de terre rendaient un son sec comme un  coup de trique sur le bois du cercueil. C’est son plus beau poème, me chuchota-t-elle à l’oreille, les yeux mouillés. Merci.

C’est vrai qu’elle est dure d’oreille

 

 

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