Covidou 31, reine du presbytère…

C’est ce que m’a raconté mon voisin, un type hirsute, ravi de loger dans un ancien presbytère, lui mécréant. Il déambule en journée dans les rues du village, sans souci de l’heure et des infections à se loger où on ne les attend pas. Figurez-vous que sa chatte, Pépito, a été rebaptisée Covidou, il trouve ça plus chic.

C’est ce que m’a raconté mon voisin, un type hirsute, ravi de loger dans un ancien presbytère, lui mécréant. Il déambule en journée dans les rues du village, sans souci de l’heure et des infections à se loger où on ne les attend pas. Figurez-vous que sa chatte, Pépito, a été rebaptisée Covidou, il trouve ça plus chic. Puis a rajouté 31 pour éviter les histoires. Elle entre et sort à la demande, un coup devant, dans la cour, et autrement derrière, dans le jardin, par deux portes, évidemment. En fait, cet énergumène a conçu un tunnel, déjà évoqué dans un autre billet, il y a déjà fort longtemps. Et si Covidou 31 n’avait pas le caprice dans la peau, elle s’enfilerait dans ce passage sans  indisposer son maître. Mais visiblement, ce serait moins drôle. Je vous transmets les racontars du voisin, ce sont ses seuls sujets d’importance, et ce que je ne peux décrire, c’est la passion qui l’emporte pour des évènements qui n’intéressent personne ici, au village, alors je tente avec vous pour tester votre curiosité, votre possible compassion envers un pauvre bougre de près de 70 ans, filiforme, qui prise par ces temps de confinement des chemises en lin avec lesquelles il pourrait se rendre à la messe, nous sommes dimanche, sans dépareiller avec les fidèles sur leur 31. Ce chiffre est un hasard de l’écriture, n’y voyez aucun message codé. C’est pas son genre. Enfin, pas le mien. Quand il approche, on devine que l’on va apprendre quelque chose. Il aime causer, et les nouvelles, les vraies, sont rares dans ce coin reculé, sans commerce, sans médecin, sans clinique, sans gendarmerie, sans transport, sans vie serait-on tenté de conclure, mais cette dernière existe, confinée justement. Tenace même, les habitants s’y accrochent.

Cette nuit dernière, Covidou 31 a commencé par se gratter sur le lit de son maître avec insistance avant de s’étirer, le dos rond, et si je connais ces détails c’est que Marcel, j’avais oublié son nom, devine le moindre de ses gestes, à l’oreille. Il entend mieux qu’il ne voit, ça compense. Il entend surtout la porte de la chambre grincer, le signal adressé  à son maître, c’est l’heure de la soupe. Marcel, râle un peu, ramène le drap sur lui, et attend de voir si c’est pressé ou non. Une lichette de mauvaise volonté ne fait de lui un tortionnaire. Seulement, le Marcel, la Covidounette 31  le connait dans  tous ses recoins. La porte, poussée de nouveau, grince mais plus longtemps sur un air à prendre une pantoufle sur le museau. Mais Marcel marche pied nu, et elle le sait. Elle sait tout, en abuse, surtout de nuit. Aussi Marcel se lève, avance bras tendus afin d’éviter les obstacles. En temps ordinaire, l’espace du presbytère, n’offre aucun danger, il procède ainsi, chaque nuit, depuis que Covidou 31 est apparue dans sa vie. Seulement, et oui, il y a l’âge, bientôt 70 et des brouettes. Alors, il lui arrive de se flanquer en plein dans un mur, et le pire une porte qui aurait dû être à moitié fermée plutôt qu’à moitié ouverte, et des meubles qu’il passe son temps à mettre un jour dans un coin, un autre au plein milieu et contre lesquels il fait connaissance sans  prévenir. Ça m’occupe, qu’il me dit. En général, ça fait mal, il hurle, Covidou 31 se carapate, elle pissera plus tard. Parce qu’il n’y a pas que la gamelle qui lui fait grincer la porte de la chambre. Rétive à la litière, pourtant présente et fort propre faute de s’en servir, elle a un faible pour le jardin du presbytère, des fois qu’elle croiserait une souris ou une autre distraction. A l’extérieur, elle est très absorbée par la moindre feuille, le moindre insecte, avec son nez en trompette. Marcel insiste souvent sur ce détail de son anatomie, ce nez particulier. Je vous avoue, je n’ai pas vérifié, Covidou 31 est sauvage, mais sauvage vous ne pouvez pas imaginer, si bien que je me suis souvent demandé si le Marcel ne me racontait pas des bobards… Si elles existait vraiment sa Covidounette… C’est un type curieux avec des idées sur tout, mais des idées impossibles à dévider ici, personne ne me croirait, déjà que certains lecteurs sont persuadés que j’invente tout depuis des années sur Médiapart. Je préfère ne pas répondre.

Alors, je ne sais plus où j’en suis… pour se diriger de nuit, le Marcel est guidé par Covidou 31 collée à lui, parce qu’elle, elle voit et ne se fiche jamais dans un obstacle. Poils contre poils, tous deux se dirigent de concert le long du couloir du presbytère, et dieu sait, forcément, comme il n’en finit pas de nuit. Ensuite, ça vire à gauche, on tournicote entre les meubles et enfin la cuisine. Là, le Marcel tâtonne, renverse un peu de croquettes disparaissant à peine au sol, se baisse avec un ahhh, pose la gamelle, cherche l’unique chaise et soupire. Saletéla prochaine nuit, tu peux courir, je dors. Puis, il ajoute, je vais la graisser la porte, tu vas voir… pendant ce temps la Covidounette grignote sans vraiment écouter. Puis l’œil du Marcel, le bon, l’autre ne vaut rien, est attiré par l’heure lumineuse affichée sur la cuisinière. Au presbytère, il n’y a pas de pendule, pas de montre, seuls deux endroits lui rappellent que le temps file. La cuisinière et le téléphone. Le fixe, il n’a pas de portable. Et le fixe est à l’autre bout, faut se baisser pour l’attraper sinon il donne pas l’heure. Heureusement on peut téléphoner sinon ça servirait à rien . Ça, ce sont les considérations philosophiques de mon voisin. Un clin d’œil, il est content. Seulement, ce matin, dimanche 26 avril 2020, énième jour de confinement, quand il parvient à déchiffrer le cadran lumineux de la cuisinière, il rage. Non mais, t’as vu l’heure, 3h 26, du matin, il fait nuit. Tu t’imagines que ton maître est un distributeur automatique, de tes saloperies qui puent le poisson pourri. J’te vois pas, j’entends, tu bâfres. T’en as rien à branler de mes discours. Il lui arrive de frôler la vulgarité s’il y met de la passion. Et Covidounette est sa seule passion, pauvre homme. C’est ainsi, il m’a conté ça ce matin, tôt, et je l’ai écouté, comme chaque fois avec plaisir. Et je dois avouer que si je m’attarde encore tandis qu’il défroisse sa chemise en lin c’est qu’il y a un peu de moi, chez lui, sans lui avouer jamais. Il ne me confierait plus rien. Il m’a invité il a y a  quelques jours à visiter son chez-soi, une fois. C’est grand et beau, un peu laisser-aller, artiste, avec des affiches le long du grand couloir, des tableaux, et un Botticelli dans la cuisine, et une tête de vache fort bien dessinée, et d’autres décorations qu’on ne s’attend pas à découvrir entre casseroles et assiettes sur des étagères. Le Botticelli, a-t-il précisé, c’est un faux, le vrai est ailleurs, je dis ça comme ça… Il m’a même indiqué la litière comme preuve de l’existence de sa bestiole et j’ai eu honte de douter de son existence. Elle est où, Covidou 31, que je lui ai demandé. .. oh a-t-il marmonné en soufflant, elle traîne. Puis, il a ajouté, elle fait à sa convenance, je ne l’ai pas dressée… Dans la rue, c’est le seul à me serrer la main. Au début, j’étais dans l’hésitation et puis, j’ai cédé, pour une fois. Mais avec lui, une fois, c’est toujours. Moi, a-t-il, précisé, celui qui recule quand je m’approche en vue de lui serrer la pogne, c’est fini, je ne lui parle plus. J’ai pas envie de vivre dans un tel monde.

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