Ces mecs qui m'expliquent encore comment être femme

Ces derniers jours, beaucoup d’hommes ont voulu m’expliquer des choses. Pas n’importe lesquels et pas n’importe lesquelles. Hommes et choses. Des hommes qui ont du pouvoir sur moi. Des choses qui avaient à voir avec ma manière d’être une femme, avec ma vie et la mienne seulement, avec ma façon de répondre à ce que je subis.

Beaucoup d'hommes, ces derniers jours, ont pensé que je faisais mal mon taf de femme, mon taf d’opprimée, mon taf de victime dont chaque action doit forcément appeler le changement du monde.

Je devais être parfaite sous toutes les coutures, jouer mon rôle à la perfection. Le moindre faux pas défigurait ma classe d’opprimée, mon genre, mon sexe tout entier. En miroir, défigurait les hommes et leurs rôles d’hommes. Les rôles des alliés qui s’y complaisent.

         Quand il n’y a plus victime pure et souillée en face, le miroir ne peut jouer son rôle de chevalier blanc. Alors voilà, j’ai dérangé. Mon féminisme ne cadre pas dans le prisme, il ne s’y plie pas, parce qu’il ne raconte pas qu’une belle histoire. Parce qu’après avoir été la passive pendant des années, j’ai eu envie d’être celle qui fait. J’aimerais qu’on m’autorise parfois à être la méchante du film, qu’on ne me l’interdise pas parce que je suis femme, qu’on me laisse aller au combat et écraser ceux qui veulent du mal aux miennes, qu’on m’autorise à prendre des risques. Qu’on arrête de nous préserver pour préserver ceux qui ont l’apanage de la violence.

         Tu te contredis dans tes phrases et dans tes gestes. Tu m’assures que tu dis ça pour la cause, mais tu me culpabilises. Tu m’infantilises. Tu me regardes comme si je faisais mal. C’est ma vie que tu racontes comme un destin, dont tu prétends connaître la fin.

         Alors, je réagis. Je dis quelque chose. Je raconte ma partie, mon chapitre. Tu parles d’un livre que tu n’as pas lu, et moi je raconte celui que j’ai écrit.

         J’ai peut-être raison, j’ai peut-être tort. Ça n’a aucune espèce d’importance. Car c’est ma façon à moi, de vivre la peur, les attouchements des métros, les regards de la rue, les voix par-dessus la mienne, les corps qui prennent ma place.

         J’ai peut-être raison, j’ai peut-être tort. Quelqu’un ferait sans doute autrement, une autre femme, sans doute ferait différemment. Seulement il n’y a que moi dans cette histoire. Je me refuse à porter sur mon dos l’universalité, je refuse que, parce que femme, on attribue à toutes mes actions une portée universelle. Qu’on m’enveloppe dans la globalité de celles qui ont le même genre que moi.

Ma vie ne se résume pas au champ de bataille du patriarcat. J’ai aussi mon existence propre.

         J’ai peut-être raison, j’ai peut-être tort, en réalité, le fond du débat a moins d’importance que la forme qu’il prend dans ma vie de tous les jours.

         La forme d’un débat homme-femme sur le vécu des femmes n’a pas grand-chose à voir avec moi, et beaucoup avec le rôle des allié.es. Les allié.es, dans n’importe quelle lutte, vous savez : celles et ceux qui ne vivent pas l’oppression, l’injustice, l’insupportable, mais qui ont à cœur de nous aider. Celles et ceux qui nous jurent honneur et fidélité, qui disent vouloir combattre à nos côtés mais trop souvent n’ont pas compris que c’est un peu d’eux-mêmes qu’ils doivent se résoudre à affronter. Nous ne combattons pas ensemble l’Autre. Le mal. Le système. Ensemble, c’est à l’intérieur d’eux-mêmes que nous devons déboulonner les horcruxes, les petits cailloux qui restent dans les chaussures, les bouts de l’autre, du mal, du système, coincés dans vos intérieurs.

Le problème, c’est qu’à cet interstice de la lutte, se loge l’ego.

         D’ailleurs, les hommes qui me lisent, peut-être, ont déjà commencé à froncer les sourcils. A se sentir accusés, sans que je ne les accuse de rien pour cette fois. Ont arrêté de lire, là, à l’instant, parce qu’ils ne sont pas concernés, ou parce qu’ils ont peur de l’être s’ils continuent.

         L’ego, est le Total des combats contemporains. Leur plus gros pollueur. Un menteur. Un lâche.

         Il donne du fil à retordre. Il vous donne des mots dans vos bouches, quand nous racontons ce qui nous concerne. Il vous brouille les yeux, quand vous sentez que les canons se retournent vers vous.

Nous ne voulons pas vous tuer. Nous devons chasser les horcruxes. Déloger le supplément de je ne sais quoi à l’intérieur de vous, qui nous fait mal, à nous. C’est tout. Et puis on s’autorise à dire parce que c’est vous, parce que vous êtes ouverts d’esprit, parce que vous serez compréhensifs.

         C’est là qu’il se trouve. Le moment de bascule. Le moment du risque et du danger. Le moment où le naturel, non, le structurel, le construit, le social, reviennent au galop. C’est comme ça qu’on vous a appris, oui je sais, c’est comme ça que ça fonctionne, oui peut-être que c’est moi et mes maladresses, oui peut-être que j’ai mal dit les choses.

         Quand j’écris sur la loi climat, quand j’écris sur les SDF, quand j’écris sur les vieux, tu me lis. Quand j’écris sur toi, je fais du mal à la cause. Je chipote. J’ai l’outrecuidance de m’attaquer aux bonnes volontés, aux bonnes intentions, à l’aide. Tu veux bien faire, et je t’attaque. J’ai du culot.

         Pourtant, si le cœur de nos combats se laisse gangréner pour éviter de brusquer les egos, pour dire notre gratitude que les oppresseurs soient davantage attirés par le camp des opprimées, qu’ils veuillent nous rejoindre dans nos réunions, s’intégrer dans nos combats pendant leurs temps libres ; alors nous avons perdu d’avance.

 Il faudrait vous remercier, vous dorloter, vous assurer du bien-fondé de votre démarche. Je me tire une balle dans le pied, tu me dis.

Tu dis ça, légèrement supérieur, mais sans être méchant. C’est affreux, ta gentillesse dans tes reproches, ta légère empathie dans ta rudesse. Elles font presque que je te passe le caprice de l’orgueil, les approximations de tes théories qui ne seront jamais mes expériences, l’indécence de ton avis sur les choses que tu ne vis pas.

         Comme un journaliste qui expliquerait à un grand brûlé au cœur de l’incendie comment agir au mieux sur les brûlures. Comment agir au mieux, moralement, éthiquement. Comment cocher toutes les petites cases, toutes les bonnes cases. Il faut y penser au cœur de l’action, pendant que la maison crame, pendant qu’on me poignarde, pendant que ma mort se trame. Sinon tu t’offusqueras, campé sur tes grands principes qui n’ont de palpable que la forme des lettres quand elles sortent de ta bouche qui crie.

         D’ailleurs tu cries. Parce que ça te touche, dis-tu. Ça te bouleverse, tout ce que tu regardes de l’extérieur. Ça t’énerve.

         Dommage que tu t’acharnes tant à donner raison à ceux qui m’énervent, moi. C’est terriblement frustrant que tu rates le féminisme au moment où tu le proclames.

         Tu te fâcheras, c’est sûr, si je t’attaque. Parce qu’alors mon doigt touchera le noyau dur.  On effleurera ton privilège, et tu le défendras en l’agitant sous mon nez. Tu me couperas la parole, tu voudras en débattre, ou même pas, tu nous placeras au même rang pour le faire, tous deux légitimes à raconter ma propre vie. Tu auras eu mal.

         Moi aussi. Sauf que moi, j’ai l’habitude.

         Et puis tu es un bon allié, toi. Tu acceptes la remise en cause. Le questionnement. L’écoute de celles qui partent au front quand toi tu ne feras jamais que les regarder.

         Être allié, c’est tellement plus facile, tellement plus cool. Le camp des méchants est déserté. Tu peux être quelqu’un de bien. Tu t’aimes en ce personnage. Tu t’aimes bon, ça t’est égal de te regarder, tant qu’on te voit.

         Ça suppose d’accepter quelques mises en cause, mais bon. C’est le prix à payer. Défendre les femmes face à tes amis hommes, et surtout leur raconter, on a l’impression que ça te donne des points bonus. Qu’alors on ne pourra plus t’attaquer, précisément au moment où je le fais.

         Moi, qui te pointe du doigt au détour d’une conversation, c’est une attaque surprise. Et ça, ça ne rentre pas dans tes plans. Tu te braques. Tu ne peux pas avouer que tu as merdé : tu ne t’en rends même pas compte. Tu fonces tête baissée conforter ta position. Tu aurais aimé être meilleur, tu es vexé d’avoir tort alors tu as tort davantage.

         Ton ego est aussi excité qu’un enfant dans un magasin de jouet.

         Il se raccroche à ce qu’il peut.

         Tu sais beaucoup de choses. Tu connais le féminisme, tu devines le sexisme, tu as lu sur le sujet (ou peut-être même pas, ou surtout des hommes), tu es quelqu’un de cultivé, mais surtout, surtout, tu te veux quelqu’un de bien. Tu donnerais n’importe quoi pour être inclus dans l’ère du temps, pour racheter les médiocrités que tu te connais par des bonnes actions faciles. Dire que tu es féministe est une action facile. Par définition, tu ne vis pas le sexisme, et comme un gouvernement qui ne soit pas au cœur de la bataille, tu ne peux pas prétendre de l’extérieur apprendre à ceux du front comment combattre. Tu peux juger avec ton œil, oui, mais en temps général, si ton avis n’est pas sollicité, la décence voudrait que tu le gardes pour toi, face aux blessés qui rentrent des premières lignes.

         En général ce n’est pas ce que tu fais. Ton avis n’est utile que s’il est dit fort et proclamé, pas forcément par autorité, parfois par vanité, mais surtout parce que tu as toujours eu l’habitude de crier par-dessus les voix ce que tu penses. Tu as grandi en pensant que tu pouvais avoir un avis sur tout, que tu avais la capacité d’analyser n’importe quelle situation, et que ton apport était forcément intéressant pour celles et ceux qui vivent chaque seconde de leur vie ton sujet de conversation.

         Alors, non seulement tu t’exprimes, mais tu supportes mal la contradiction. D’une façon ou d’une autre, tu la supprimes. Tu réduis le débat, tu rétrécis la pensée à ton seul entonnoir. Car pour toi, il s’agit d’un débat. On peut être en désaccord. Tout ça n’est que philosophie. Tu as ton opinion sur ce que je ressens, voilà tout. Mes émotions et ma manière de gérer mon existence, c’est un sujet sur lequel tu te permets d’empiéter avec tes opinions. Après tout, il ne s’agit que de mes tripes.

Mais tu te trompes. Tout n’est pas un débat.

         Marcher sur mon droit à la parole, sur mon propre vécu et le reléguer au rang d’opinion, ce n’est pas argumenter, c’est cracher à la gueule du féminisme. C’est être tout ce que tu prétends combattre. C’est te conforter, te vautrer dans ton privilège en prétendant être mon allié. C’est contourner la confrontation à tes propres soucis, en prétextant une divergence d’expérience que tu n’as pas faite. C’est facile, et c’est hypocrite.

         Cela dit, il te reste évidemment une carte joker. Tu t’y barricades et t’y enveloppes. Tu t’agaces et me caricature.  

Tu es extrémiste. Vous aurez besoin des hommes. Tu ne veux pas m’écouter, c’est dommage. Ok, blablabla, tu as raison, je suis méchant.

         Tes attaques enjambent soigneusement les vraies questions. Tu montes au créneau mais tu m’empêches d’y accéder.

         C’est une feinte, le combat. Si tu m’avais autorisée à y aller - parce qu’en réalité j’agis comme si j’avais besoin de ton autorisation - on aurait pu constater à deux, comble du ridicule, que tu ne défends rien de concret, si ce n’est ton droit de parole. Ta voix au chapitre.

         Tu prendras la mouche, évidemment. On t’a pris en flagrant délit.

         Ça t’énerve d’autant plus que tu te sens exclus. C’est terrible pour toi, c’est affreux. Tu n’as pas l’habitude d’être exclus. D’être sur le banc des accusés, malgré toi. D’office, d’être relégué dans le camp des « méchants ». Car, même si, par l’utilisation de grands termes pompeux qui sont devenus la mode - que tu as suivie comme suivent ceux qui prouvent leurs problèmes à trop vouloir montrer leur bonne conscience -, tu prétends le contraire, tu prends le problème par le prisme individuel. Tu ne comprends pas la dimension structurelle de la chose. Tu vois toute attaque comme un coup de couteau dans ton armure. Tu ne comprends pas que dans tes actions qui me dérangent, tu es un clone de tous les hommes, tu es le patriarcat, et à travers toi c’est le patriarcat que j’accuse. Si tu m’écoutais, tu pourrais m’aider à l’acculer.

         Alors maintenant que tu y a mis les pieds pour réaménager le pièce comme il te convenait, tu vas rester pour le café.

         Mais tu es concentré à regarder ce que ça dirait de toi que tu ne veux pas entendre. Souvent, tu me mets la pression. Tu menaces de faire sécession, tu me dis que la concorde va imploser sous mes assauts. Si j’ose pointer du doigt un problème dont tu fais partie, c’est une déclaration de guerre. Ce que tu ne comprends pas, c’est que pour moi, c’est une nécessité de paix.

         Ma vie est un débat que tu ouvres et clos à ta guise.

         Alors je te crois. Je préserve les relations de travail, les amis, les amoureux. Je passe l’éponge, quand tu fais semblant d’être toi-même le miséricordieux qui m’accorde le drapeau blanc après la bataille. Mais je n’ai pas bataillé, tu ne m’en as pas laissé l’espace. Les mots sont catapultés derrière mes amygdales, réfrénés par une seule chose : mon désir de ne pas faire exploser ma vie pour la rendre meilleure.

         Alors en plus de cultiver ma frustration qui grandit, je vis coupable. Je suis coupable de te laisser passer. Je suis coupable de t’accorder jusqu’à la raison de la discorde. De te laisser affirmer que nous avons tous les deux nos torts, une dissonance dans notre union des idées. Je suis coupable de te laisser conserver le pouvoir comme un enfant auquel je cède après un caprice pour m’épargner les cris. Je suis coupable de continuer à te côtoyer en pensant que tu pourras changer sans confrontation, et de t’estimer malgré tout cela. Je suis coupable de me ratatiner et de te laisser croire que c’est ton cas. Je suis coupable de te céder parce que tu es malheureux, que tu as passé une mauvaise journée, que tu es fatigué, que tu es trop heureux, que tu es gentil, que tu es en forme, que tu as la flemme ou pire, parce que je t’aime. Je suis coupable de te laisser t’en tirer, et de laisser ma colère fermenter, gangréner, m’étouffer.

         Ça, tu le diras certainement. Je serai coupable quand elle explosera de façon incompréhensible, brouillon d’avoir trop été contenue, tremblante par l’émotion en manque d’oxygène.

         Une fois de plus je serai coupable. Bien sûr, je m’excuserai pour le surplus, pour ce qui a débordé, pour la violence non acceptable et les mots trop virulents.  Le reste, je ne le retirerai pas.

         Mais tu prendras le sac d’excuses sans distinction, comme un baluchon. Tu le brandiras fièrement sans t’excuser pour le reste. Et nous repartirons de plus belle.

         Jusqu’au jour où.

         Jusqu’au jour où tu prendras la claque qu’on se retient de te mettre.

         Jusqu’au jour où je ne m’excuserai plus pour cela.

         Jusqu’au jour où j’accepterai ton chapelet d’insultes : dégénérée, violente, extrémiste, butée, hystérique, terroriste, malade, autoritaire, dictatoriale, impériale.

         Ce jour-là, je serai impériale sans m’excuser.

Je te mettrai au cachot, et j’attendrai que tu meures sans te regarder.

         Tout ça, sauf la fin dans le cachot, ça s’appelle du « mansplaining ». Le mansplainging n’est pas un détail dans les combats féministes. Il est révélateur. Il est la poche non encore percée, sur laquelle tu pourrais t’avérer d’une réelle aide, d’une précieuse efficacité.

          N’attends pas, pour nous aider, que le chemin soit facile et que tu sois amendable de le parcourir.

         N’oublie jamais qu’il ne s’agit pas de toi, mais de ton enveloppe pétrie de patriarcat.

         N’attends pas, pour nous aider, que nos mains en aient eu assez de se tendre pour que tu les tordes.

 

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