RV en Utopia

RV en U topia

 Voilà qu’en ces jours sombres, je parcourais les messages Facebook et lisais articles anciens ou récents pour mieux comprendre ce qui nous arrivait. L’après-midi, comme une intuition, j’avais posté un petit commentaire sur une photo de la belle et jeune manif de jeudi envoyée par les lycéens de l’UNL qui l’avaient intitulée « une ville se mobilise ». Une ville, quest-ce qu’une ville, sinon ceux qui y vivent ? J’avais écrit « Plutôt des citoyens en marche ». Et donc, voilà que FB me propose de rejoindre un nouveau groupe « Notre parti c’est La Rochelle ». Quoi ? Qu’est-ce ? La curiosité m’assaille, je clique. Et dans ce groupe, c’est comme à la Samaritaine, on trouve de tout : de la droite, de la gauche, des communistes, des journalistes, des commerçants et même un député. C’est l’unité nationale quoi. Mais l’unité nationale… à La Rochelle. Parce que, ailleurs qu’à La Rochelle, c’est différent, c’est moins bien. Notre parti c’est La Rochelle, c’est donc la défense des intérêts de La Rochelle (voire, mais c’est moins clair, des rochelais). On notera avec profit que, par notre constitution, le député est le représentant de la souveraineté nationale, souveraineté qui ne se tronçonne pas en territoires. Passons, on ne peut pas demander à tout un chacun de connaitre son histoire.  Sur la page FB de ce groupe, on trouve des informations sur la ville et les appels au rassemblement du 11 janvier. A La Rochelle,  on se mobilise mieux qu’ailleurs. On ne se mobilise pas en tant que citoyen d’un Etat démocratique, en tant que militant de gauche, en tant qu’honnête homme, non. On se mobilise en tant que rochelais. Et ça c’est différent. En effet.

 En fait plus j’observe le monde et plus je sais que la revendication identitaire s’oppose à l’esprit d’ouverture. Et bizarrement cette identité tant condamnée et dénoncée comme un repli chez les autres est brandie à toutes les sauces dans les meetings, dans les stades comme au supermarché.

Bien sûr, nous avons chacun une identité, mais si nous cherchons une identité collective et que nous la revendiquons, que nous en faisons la promotion nous basculons obligatoirement dans un monde de cases et d’inégalités. Le groupe est ici l’ennemi du bien. Tous les groupes dont on hérite finalement tendent à nous enfermer et surtout à exclure ceux qui n’en sont pas. Parce qu’on fond, c’est cela qui en découle : eux et nous.

Dans l’école de ma fille, il y a des bandes : la bande de Juliette et la bande de Mathurin. Attention, il ne s’agit pas des sympathiques bandes de copains que l’on traine d’été en été à l’adolescence. Non, il s’agit à l’échelle du CE1 d’une bande avec un chef, et d’un groupe auquel on doit prouver qu’on est digne d’appartenir. Je me dis que ces enfants adoptent déjà le vocabulaire du territoire et de l’adversité. Louis Pergaud le savait bien, car sa tendresse pour les protagonistes de la guerre des boutons n’empêche pas le jugement sur la bêtise des batailles de Clochemerle et de l’esprit de village à l’heure où la guerre frappait l’Europe.

Bien sûr, nous avons des valeurs, et elles n’ont de sens que partagées. Mais ces valeurs ne sont pas synonyme d’identité, d’étiquettes. Les valeurs d’ailleurs, elles, changent; l’identité c’est durable, certains, même, la veulent immuable. Les valeurs n’ont pas de frontières, on ne veut pas les garder pour soi. On peut être Syrien et être animé du même esprit de résistance que celui qui animait les partisans français. On peut être un paysan argentin et être préoccupé comme les paysans de la Confédération Paysanne par la nécessité d’une autre agriculture. On peut être un militant homosexuel en Russie et partager les ambitions égalitaristes du mouvement des droits civiques aux EU. On peut être une fillette pakistanaise et partager la volonté émancipatrice des féministes québécoises. Mais ces personnes ne revendiquent pas une identité commune, elles luttent. Et quand cette lutte sera finie elles n’aspireront qu’à une vie tranquille, pour elles et les autres. Elles ne porteront plus de fanions, de drapeaux ou d’étendards. C’est dans les sociétés inégalitaires que poussent le mieux ces constructions identitaires sournoises ou ouvertement belliqueuses. Et le bon sens populaire, tout autant porté par des-zintellectuels, s’enferre en affirmant que lorsqu’on n’a plus de boulot, plus de femmes, plus de maison, plus de dignité, il faut qu’il nous reste au moins un bout de territoire ici ou dans l’au-delà. Un territoire à protéger du voisin après avoir tué son chien. Alors allons-y, parlons territoire, défendons notre équipe.

Hier en classe, j’ai travaillé sur un texte dressant un état des lieux des travaux sur la discrimination à l’école. C’était l’occasion de revenir sur les notions d’inégalités, de discriminations et de ségrégation. Ce qui a sans doute le plus marqué les élèves c’est que les sociologues prenaient comme une évidence une affirmation contraire au sens commun : ce sont les inégalités qui créent les différences ; c’est la ségrégation qui crée le groupe isolé, c’est le regard ethnicisé qui crée l’ethnie. Ce retournement des représentations est essentiel pour comprendre les agissements des acteurs sans racisme ni essentialisme. C’est parce que je regarde l’autre comme un noir, une femme, un musulman, un homo que cette caractéristique va le construire. Bien sûr, j’aurai pu choisir, blanc, homme, catholique et hétéro mais la domination est toujours une position plus confortable…à court terme.

C’est la confirmation de l’ambiguïté d’un slogan comme « vive la différence », « le respect des différences »… En fait le respect de l’individu suffirait. La reconnaissance et l’acceptation de l’altérité n’ont pas besoin d’étiquette. On voit bien aujourd’hui comment nos raisonnements et le débat public sont marqués, même dans la bienveillance, par ce ségrégationnisme sournois. « C’est beau, on a vu toutes les communautés dans les rassemblements ». « On n’a pas vu beaucoup de musulmans dans les rassemblements. » Ah parce que « musulman » ça se voit ? « Juif » ça se voit ? Il faut alors, dans un Etat laïc, non seulement dire ce que l’on est mais le montrer ? Est-ce que le racisme n’est pas l’attribution à un individu de certaines caractéristiques supposées définir le groupe auquel on le renvoie. On marche sur la tête.

A La Rochelle la foule était historique. J'ai même lu ici ou là que sans doute il fallait en chercher la raison dans le caractère aniciennement protestant de la ville. Bien sûr 1628 est dans tous les esprits ! Mais à Rennes alors, ces couillons de catholiques, comment expliquer qu'ils aient été si nombreux ? Et ici, y avait-il uniquement des rochelais ? Des Lagordais s’étaient-ils introduits ? Des Dompierrois, évangélistes peut-être ? Des Musulmans de La Jarrie ? Des supporters du stade rochelais, fréquentant l’église de Chatelaillon le dimanche ? Et ce qui les rassemblait, était-ce leur appartenance à ce bout de terre ? Et ce qui chaque jour dans leur quotidien, les distingue, les oppose, les hiérarchise, va-t-il disparaitre, se dissoudre dans ce leurre géographique, ce mensonge politique « notre parti c’est La Rochelle » ? A-t-on vraiment besoin de ça ?

On va bientôt, à nouveau, entendre parler de guerre de civilisations, de mise en danger des valeurs de l’occident. Quelle injure pour tous ceux qui luttent partout ailleurs pour les droits humains, tous ceux qui cherchent à éventrer les murs de béton et de bêtises qui les oppriment. Quelle amère ironie de voir ces troupes démocrates faire pousser des murs comme des champignons autour de leur clocher, leur ville, leur territoire.

 

 

 

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