Après dimanche

   Comme je sortais de l'oratoire hier soir où le cirque Pinder organisait une animation (grands fauves aux dents longues sur scène et pouet pouet à la corne de brume dans le public) je pensais que les Sans scrupule, tout à leur victoire, négligeaient le chiffre clé de la soirée : 40 % tout au plus des électeurs s'étaient déplacés ce dimanche.

   A l'air libre, débarrassée de cette pesanteur qui émane des ambiances médiocres, je me retournais la question. Qu'a donc fait « mon camp », que n'a-t-il pas fait pour que 60 % des électeurs refusent d'user d'un droit si chèrement acquis ?

 

   Bien sûr, la politique du gouvernement ne nous a pas aidés, et le logo tout petit du PS sur les tracts en était comme l'aveu. Regarder les chiffres du chômage remonter en promettant le bonheur pour plus tard n'est pas une politique de gauche mais tient de l'évangile. Les prises de position des frondeurs n'ont pourtant pas suffit à les sauver. Ils sont pourtant les seuls à porter dans l'espace médiatique grand public la possibilité, vague, d'une autre politique.

   C'est qu'en réalité, ce n'est pas ce qui explique les résultats : la preuve, nationalement les électeurs ont voté pour des candidats de droite, suppôts d'une véritable politique de rigueur même s'ils le nient, et localement, les candidats de la « majorité municipale » mènent une politique de réduction des dépenses publiques et de compression salariale. Ils ont déjà annoncé qu'ils soutiendraient, au cas par cas bien sûr, la politique de Bussereau qui a toujours négligé les priorités sociales du département au profit des dépenses clientélistes et de prestige (mon rond point, ton rond point, son contournement, , notre A831…) Ceux qui ont voté ont donc majoritairement voté pour des solutions conservatrices et davantage d'austérité.

   On s'approche de l'explication en s'attaquant à la question des pratiques politiques. Les électeurs en ont marre du cumul et des notables. Mais encore une fois, en se limitant au slogan, on se trompe. A la Rochelle, tous les binômes élus sont des binômes cumulards. Et certains sans modération.

   En réalité, comme le disait si mal Chantal Lauby, si tu peux tromper 1000 personnes une fois, tu ne peux pas tromper mille fois la même. C'est de cela qu'il s'agit. On ne peut pas s'attaquer au cumul de l'adversaire si on a soi-même cumulé, si on est élu depuis trop longtemps. Il ne suffit pas de déclamer que l'on va, il faut renouveler les pratiques.

 

    Quand on est de gauche, on fait justement de la politique pour les 60 % qui se sont abstenus dimanche, parce que parmi eux se trouve l'essentiel des classes populaires. On fait de la politique pour mettre en œuvre des décisions qui doivent améliorer leur vie : permettre à ceux qui n'en ont pas de trouver un emploi, un emploi qui permette d'imaginer son avenir, permettre de vivre dans un logement assez grand pour que chacun dans la famille ait une place à soi, un logement suffisamment isolé pour vivre en bonne intelligence avec ses voisins, suffisamment isolé aussi pour ne pas gaspiller en dépenses d'énergie le revenu du ménage, faire en sorte que tout le monde puisse consommer des aliments sains et sans danger, que tous les enfants puissent jouer dans un environnement agréable et sûr, et donner à tous l'envie de sortir de chez soi pour partager les parcs, les salles de spectacles et la rue.

   Faire de la politique c'est trouver des solutions pour rendre cela possible. Et faire de la politique c'est réussir à montrer que ces solutions sont efficaces et que l'on peut les mettre en œuvre. Mais aussi qu'elles sont uniques. Si d'autres ont les mêmes solutions, ou plutôt si nous avons les mêmes que les autres, pourquoi n'avons-nous pas la même bannière ? Si tous les candidats semblent dire la même chose pourquoi se déplacer alors que voter c'est choisir ?

   Faire de la politique c'est prendre le temps de rétablir des vérités contre les rumeurs, les préjugés. C'est aussi montrer aux citoyens leurs contradictions au risque de les froisser. Rappeler à ce jeune qui se plaint du laxisme de la justice qu'avec d'autres gouvernants il serait en prison et pas avec le bracelet électronique qu'il cache à sa cheville. Rappeler à mon grand-père qui se plaint des hausses d'impôts qu'il n'a jamais payé d'impôt sur le revenu de sa vie. Rappeler à ceux qui croient à Sarkozy que 85 % du revenu des ménages avant impôts est composé des revenus d'activité et seulement 1,2 % de minima sociaux. Il est loin l'assistanat !

 

   C'est donc un long travail qui nous attend. Ces solutions que nous trouverons, elles susciteront l'adhésion de notre électorat et l'opposition de la part d'un électorat conservateur. Il ne faut pas craindre de fâcher. Comme si la droite ne fâchait pas tous ceux qui sont exclus par sa politique.

   Ensuite, parce que nous aurons autre chose à dire, autre chose que nos adversaires, nous le dirons autrement et nous sortirons de la politique de Papa, tracts formatés, ton insipide, photos standardisées, réunions ennuyeuses…

   Les Sans scrupule ont gagné et nous pouvons continuer à perdre si nous courons derrière eux à batailler sur le gros tiers des électeurs qui acceptent encore de se déplacer. Mais je crois que gagner avec un sixième des voix des inscrits, une pincée de centre, une pincée de verts pas clairs, une grosse cuillère de radicaux et un fond de sauce de droite, ce n'est pas de la politique c'est de la cuisine. Ça évite de mourir mais ça ne fait pas rêver. Et quand même la politique c'est aussi croire qu'on peut réaliser des rêves.

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