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Billet de blog 6 avril 2020

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Quoi qu’il en coûte, auteurs, on vous sauvera...

Administrateur de La Ligue des auteurs professionnels, auteur jeunesse, je vais raconter ici le cauchemar administratif des auteurs qui croient avoir accès aux mesures économiques générales et même... spécifiques. En espérant bien montrer ce qui se passe quand on a un statut bricolé et que notre ministre n'a pas jugé opportun pour rectifier ça de suivre les recommandations du rapport Racine.

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Chers auteurs, chers tous,

En Allemagne, la nouvelle vient de tomber : 5000 euros déjà versés à chaque artiste-auteur. Il faut dire qu’en Allemagne, on sait identifier la profession créative. Chez nous, on commande le rapport Racine, on fait semblant de l’avoir perdu, on le retrouve in extremis, mais on se garde bien de l’appliquer.

Les auteurs gardent leur statut bricolé.

Pas de chance.

On pensait qu’on avait atteint le fond avec les incessants bugs administratifs, le passage épique à l’Urssaf, le Scandale-Agessa, eh bien, non.

Parce qu’en pleine pandémie, ce statut bricolé nous fait imploser à la moindre démarche administrative.

En quelle langue faudra-t-il le dire ? En allemand peut-être ? Nous ne pouvons cocher vos cases.

Une dizaine d’organisations professionnelles alertent depuis le début de la crise (Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, Ligue des auteurs professionnels, CAAP, Guilde des scénaristes et bien d’autres). Les auteurs ne s’en sortiront qu’avec un fonds d’urgence dédié, confié évidemment à un opérateur public, fonctionnant avec un dispositif simple et adapté.

On l’explique, on le crie, on le répète, mais qui écoute ?

L’urgence sanitaire, si terrible qu’elle soit, ne mobilise aucunement les mêmes services que ceux qui devraient gérer notre situation. Surdité ou incompétence, le préjudice que leur inaction fait aux auteurs est énorme et inacceptable.

Maintenant, soyons concrets.

Chers auteurs, observons les aides d’urgence auxquelles nous aurions accès.

On oubliera pour aujourd’hui la notion d’urgence, on se focalisera sur les montants et démarches à tenter d’effectuer.

 Il y a donc le fonds de solidarité, la mesure arrêt maladie pour garde des enfants et... grande nouvelle ! le CNL aurait débloqué avant-hier 1 million d’euros pour les auteurs sur les 5 octroyés par le ministère de la culture à la filière livre. En passant, on constatera que le CNL refuse de distribuer la part auteurs comme le lui a demandé le ministre, mais préfère la verser sous forme de subvention à l’association SGDL qui reverserait ensuite selon des critères décidés par on ne sait qui.

Et on notera qu’un million d’euros divisé par ne serait-ce que le nombre d’auteurs dont l'affiliation a été acceptée par l’Agessa, en imaginant qu’aucun frais de fonctionnement ne soit prélevé en sus, nous amène à l’extraordinaire somme, déterminante pour notre survie, de... 185 euros par auteur.

Mais imaginons que tout ce qui a été annoncé soit vrai et effectif.

Voici ce dont vous avez entendu parler :

  1.  Arrêt maladie pour garde d’enfant de moins de 16 ans (plafonné à 45 euros pour 2 enfants à charge et 3 jours de carence). Avec une incessante bataille avec la direction de la sécu et saisie de sa médiatrice, car nombre de CPAM n’ont toujours pas compris que les auteurs sont des assurés et leur refusent ce droit.
  2. 1500 euros mensuels maximum depuis notre rattachement au fonds de solidarité (TPE, professions libérales...)
  3. Frais professionnels : report de loyer, électricité, gaz... pour ceux qui ont un local professionnel.
  4. 1500 euros maximum, et qui devrait être en complément comme l’a voulu le ministre, la fantastique aide du CNL, devant transiter par l’association SGDL, fonds spécial du ministère de la culture.

 Sortez vos calculettes !

  1. écoles fermées au 16 mars, cela nous fait 16 - 3 = 13 x 45 = 585 euros maximum.
  2. 1500 maximum.
  3. Ben ça dépend, ajoutez vous-même.
  4. 1500 maximum, aide complémentaire.

= ......................... (vous avez 5 minutes)

Inscrivez ici la somme attendue ......................... déjà inférieure à l’allocation allemande.

Cela ne compense pas les librairies fermées, les parutions annulées ou reportées, les événements supprimés, mais vous pensez que c’est déjà ça ? C’est votre droit, on continue.

 Vous espérez donc ......................................

Attention, malheureusement, nous allons devoir procéder à quelques soustractions. 

  • Si vous êtes en traitements et salaires, veuillez soustraire 2.
  • Si vous avez compté 2, veuillez soustraire 4.
  • Si en avril, vous voulez refaire le calcul, et que pour 1, vous dépassez 850 euros, il vous faudra soustraire 2.
  • Si vous avez gagné en 2018 plus 80000 euros, veuillez soustraire 2.
  • Si vous et votre conjoint (dont on se demande ce qu’il vient faire là) avez gagné plus de 3600 euros mensuels à deux, veuillez soustraire 4 (un hommage sans doute aux femmes créatrices dont les conjoints gagnent mieux leur vie, un critère pointé mille fois comme exacerbant les inégalités homme/femme).
  • Si vous avez publié moins de 3 livres à compte d’éditeur (spéciale dédicace aux jeunes auteurs et aux auteurs auto-édités), veuillez soustraire 4.

 Oui, c’est long et pénible, mais c’est pour mieux vous aider... 

  • Si vous n’avez pas publié de livre dans les 3 dernières années, veillez soustraire 4.
  • Si vous n’êtes pas fichu d’exprimer un gain mensuel parce que bêtement, en tant qu’auteur, vos gains sont aléatoires, annuels ou bi-annuels, veuillez soustraire 2 et 4.
  • Si vous n’avez pas de bail commercial, comme assez souvent quand on travaille chez soi, veuillez soustraire 3. Non, n’insistez pas, on ne peut pas. Non ! Même si les impôts savent le moduler en % pour les frais réels, là, ça ne compte pas. Concentrez-vous...
  • Si vous gagnez plus de 1800 euros, tous revenus, veuillez soustraire 4.
  • Si vous gagnez plus de 2400 euros (avec plus de 50% de revenus artistiques), veuillez soustraire 4.
  • Si vous n’avez aucun document pour prouver la perte de revenus de mars, annulez vite fait votre demande 2 et veuillez soustraire 2.
  • Si vous n’avez aucune envie de communiquer vos données bancaires et fiscales à autre chose qu’un organisme d’état, ou privé mais agréé comme l’est l’Urssaf, veuillez soustraire 4.
  • Si vous avez perçu des droits d’auteur antérieurs mais encaissés en mars, attention à les compter dans votre gain du mois de mars 2020 sinon veuillez soustraire l’amende pour fausse déclaration, 30000 euros.

  Ça va ? Il vous reste quelque chose ?

 Notez ici la somme optimale  ......................... 

Bravo ! Vous avez réussi, vous savez évaluer la considération que vous portent le CNL et le gouvernement, en tant que créateurs d’une industrie majeure, en tant que maillon premier et essentiel et patati de la chaîne du livre.

Quoi qu’il nous en coûte beaucoup trop,

Bien à vous,

Sophie Dieuaide

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