Vingt dieux, que faire avec un bac littéraire ?!

Quelques mots contre les préjugés liés à l'orientation des lycéens en France aujourd'hui, et pour la défense de la série L (tant qu'elle existe !).

Cette fin d’année scolaire, comme chaque fin d’année pour les élèves de Seconde notamment, apporte son lot de questionnements sur… L’ORIENTATION. Qu’on me permette de m’adresser ici aux élèves mais aussi à leurs parents, en espérant qu’ils prendront le temps de lire cet article jusqu’au bout. N’hésitez donc pas, mes chers bambins, à laisser traîner sur l’ordinateur familial une page web ouverte sur mon blog, sait-on jamais… !

Je suis un peu interloquée, pour ne pas dire carrément perplexe, depuis onze ans que j’enseigne dans l’enseignement secondaire public, et même, depuis toujours (quand j’étais élève, déjà, dans les années 1990), d’entendre gronder dans « la société française » une rumeur solide, terrible, disqualifiant les « littéraires », qui ressembleraient plus ou moins à une bande de drogués hippies, écervelés, affreusement inutiles, doux rêveurs anarchistes dans le meilleur des cas, carrément à côté de leurs pompes dans le pire. A l’inverse, les « scientifiques » seraient l’élite de la nation, nécessairement utiles, productifs, travailleurs, bref, redonneraient tous les espoirs au premier quidam interrogé dans la rue.
Ainsi se profile, chez bon nombre d’enseignants (maudits collègues !!), d’élèves, de parents d’élèves, ce schéma hiérarchique (abo)minable: en haut de la pyramide, loin devant toutes les autres, se situe la filière scientifique, sacralisée par l’idée que « les mathématiques », c’est la chose la plus utile qui existe au monde. Vient ensuite la filière ES, qui aurait le mérite de garder un pied dans la réalité en développant des réflexions constructives sur l’économie, l’histoire, bref, qui ferait comprendre aux enfants comment fonctionne le monde réel et concret « pour de vrai ». Les L, ensuite, seraient bien gentils mais ne « serviraient à rien », car ils ne font « que » philosopher sur le monde et sur les arts (ces trucs, là, qui ne « servent à rien » non plus). Vient ensuite le lot des séries technologiques, disqualifiées parce qu’elles ne seraient pas assez intellectuelles, mais ayant le mérite de « donner un métier » pour plus tard. Enfin, pire que tout, les séries professionnelles, qui seraient destinées aux pauvres losers destinés à être jetés sur le monde du marché le plus vite possible, parce que décidément, intellectuellement et scolairement parlant, il n’y aurait rien à en tirer ! Je caricature exprès, entendons-nous bien. Mais enfin, vous n’avez pas idée à quel point ni à quel rythme j’entends des discours qui se rapprochent plus ou moins de cette caricature.

J’aimerais vous « décrotter », si besoin est, de ces préjugés infâmes. Infâmes parce qu’ils sont infamants. Ils sentent, pour ne pas dire qu’ils puent, le mépris à l’égard des séries technologiques, à l’égard des séries professionnelles, mais aussi à l’égard de la série littéraire. Ce schéma hiérarchique caricatural est tellement truffé de préjugés que je ne saurais les démonter tous à la fois. Qu’on me permette donc, puisque je suis professeur de français, de commencer par essayer d’en détruire un seul, qui me concerne directement. Chaque chose en son temps.

Quand on se penche de plus près sur cette pyramide infernale, on s’aperçoit que finalement, la filière qui fait le plus peur aux parents comme aux élèves, c’est la filière littéraire. Pourquoi ? Les S, les ES, les séries technologiques et professionnelles, toutes ont, selon ces préjugés, le mérite d’assurer plus ou moins un métier plus tard. En revanche, la série littéraire, décidément, « ça ne sert à rien », parce qu’il n’y aurait « pas de débouchés »…

Pas de débouchés après un bac L ? Qu’on en juge…

Cliquez sur le lien ci-dessus, et jugez-en par vous-mêmes: le site de l’Onisep, agréé par le ministère de l’Education Nationale, donne une liste édifiante des possibilités qui s’offrent aux bacheliers littéraires. Ainsi, en termes de formations professionnelles, on peut, avec un bac L, en suivre dans les domaines suivants (à condition parfois d’avoir choisi des options spécifiques au lycée, comme l’option « audiovisuel » ou « arts appliqués », par exemple…):

  • lettres modernes, lettres classiques
  • arts – design – arts appliqués
  • musicologie
  • arts du spectacle
  • communication
  • audiovisuel
  • audit, conseil
  • commerce, marketing, publicité
  • culture et patrimoine
  • fonction territoriale
  • fonction publique d’Etat
  • administration
  • enseignement
  • droit et justice (tous les domaines: droit privé, public, pénal, droit des affaires, droit international)
  • orthophoniste et autres métiers dans le paramédical
  • métiers du livre: bibliothèque, librairie, édition
  • journalisme
  • professions sociales/ assistance sociale/ services à la personne
  • pédagogie/ éducation spécialisée / animation
  • traduction/ interprétariat
  • ressources humaines
  • sciences politiques
  • architecture
  • tourisme
  • information numérique
  • sciences humaines (histoire, philosophie, psychologie, sociologie, anthropologie, ethnologie, géographie, histoire de l’art, archéologie, linguistique)
  • langues étrangères

En termes de structures universitaires, on peut poursuivre des études: à la fac, en BTS, DUT, DMA, mais aussi en prépa (CPGE) pour de « Grandes Ecoles » (ENS, conservatoires, IEP (tels que « Sciences-Po »), commerce, ENSAD, etc.).

Enfin, j’aimerais finir sur un ton un peu plus personnel, dans l’espoir d’achever de vous convaincre que la série L doit regagner pleinement sa dignité ! Voilà: je ne suis pas ce qu’on peut appeler une « obsédée du débouché professionnel ». Je sais que c’est une question importante, et qu’elle est même devenue une question fondamentale, car il y a un taux de chômage en France qui sera toujours trop élevé et qui fera peur à nos contemporains pour un bon bout de temps, à juste titre. Mais la valeur « travail » peut être entendue dans deux sens: le travail entendu comme « profession rémunérée », et le travail entendu comme « activité désintéressée, rémunérée ou non ». Je trouve regrettable que la première se soit substituée à la seconde… Sans vouloir jouer dans la cour des « vieux cons pessimistes », je dirais que j’ai l’impression que le goût de l’effort s’est perdu… L’école a beaucoup perdu de son sens à cause de ce dégoût. On a voulu nous faire croire que la seule priorité de l’école, c’était de nous donner un métier, de nous assurer de ne pas être au chômage plus tard. C’est vrai. Mais ce n’est qu’une des raisons d’être de l’école. Il y en a d’autres ! Lorsqu’on demande à des jeunes de 14, 15, ou même 16 ans, de se prononcer sur leur avenir, en leur faisant croire que leurs choix seront définitifs et qu’ils ne pourront plus retourner en arrière, je crois qu’on se trompe dangereusement. D’abord on les angoisse, et on angoisse leurs parents. En ressentant le poids de la pression qu’on exerce sur eux, ils risquent d’être tétanisés au point de ne plus savoir quoi choisir, ou au contraire, de se précipiter vers des choix qui ne sont pas suffisamment « pesés ». Ensuite, on leur demande de raisonner en termes de « métiers » ou de « débouchés professionnels », ce qui me semble (et c’est là que je risque de susciter le débat) un peu prématuré.
En effet, puisqu’ils sont encore jeunes, pourquoi ne pas abandonner ce prisme qui fait voir l’avenir uniquement dans sa problématique professionnelle ? Pourquoi ne pas remplacer ce prisme par celui du goût, du penchant, des envies, bref, du coeur ? Il est rare que « nos » jeunes développent du goût pour telle(s) ou telle(s) matière(s). Mais… QUAND CA ARRIVE, pourquoi diable ne pas laisser parler leurs coeurs ?? Encore ce matin, j’ai été confrontée à cette situation: une élève de seconde me faisait part de son hésitation entre S, ES et L. Il se trouve que cette élève a des bonnes notes dans toutes les matières. Il se trouve aussi que cette élève aime la littérature. Elle voulait même, au début de l’année, devenir professeur de lettres ! Mon petit doigt me dit qu’elle aimera aussi sans doute la philosophie, lorsqu’elle la découvrira en Terminale. Seulement voilà: elle entend tellement autour d’elle l’idée que la filière littéraire n’ « a pas de débouchés professionnels » qu’elle hésite, depuis quelques semaines, à aller en S. Sans me prendre pour le professeur de littérature du film Le cercle des poètes disparus, j’ai envie de dire (et je l’avoue, je le lui ai dit): laissez parler votre coeur, faites ce que vous avez envie de faire, faites ce que votre spontanéité, vos goûts, vos appétences, votre personnalité, vous dictent. J’ai rencontré rigoureusement la même situation lundi dernier, trois fois la semaine dernière, et encore deux autres fois dans le mois d’avril. Sans parler de toutes les fois, ces derniers temps, où j’entends (et j’écoute discrètement !) des discussions entre élèves, qui témoignent de ce vent de panique qui les fouette en plein visage. A ce rythme-là, s’il continue de s’accélérer, je vais devoir ouvrir un bureau à côté de celui du conseiller d’orientation pour répondre à tou(te)s mes élèves qui se posent le même problème !
Je viens d’évoquer le dernier en date, qui concerne une élève qui obtient des résultats excellents dans toutes les matières, mais le problème se pose exactement de la même manière pour les élèves qui sont en difficulté. En effet, si un(e) élève a la chance de connaître ses goûts, d’avoir déjà des goûts prononcés pour telle(s) ou telle(s) matière(s), alors ces matières sont évidemment à privilégier, car, même si ses résultats sont encore fragiles, on peut aisément imaginer qu’il ou elle ne saurait que mieux travailler dans ces matières (comparées aux autres matières, qu’il ou elle n’aime pas)… non ??!! Ce raisonnement me semble valable, quelle que soit la série à envisager. Laissez-moi maintenant (je vous en conjure !) faire l’éloge des matières dites « littéraires », et notamment de ce qu’on appelle « le français » ainsi que de la philosophie.

Le français réunit deux matières : la littérature (ou les lettres), et la langue (ou la linguistique). Que ce soit en littérature, en linguistique ou en philosophie, on apprend un truc qui, paraît-il, ne sert à rien : on analyse d’une part le langage et d’autre part les êtres humains. J’aimerais vous prouver que c’est loin d’être inutile, y compris lorsqu’on ne raisonne que d’un point de vue « professionnel ». Conceptualiser, argumenter, développer un esprit critique, apprendre à penser par soi-même, affiner sa compréhension de toutes formes de discours reçus, savoir-dire, c’est-à-dire maîtriser les outils de l’expression orale et écrite, affiner son regard sur ses contemporains, prendre du recul, nuancer sa pensée, se méfier des préjugés, situer une pensée dans un contexte et savoir prendre du recul, ce sont là des qualités qui ne sont pas spécialement requises pour réussir en mathématiques, en économie, ni même en science physique ou en biologie. Ce sont des qualités qui sont valorisées en français, en philosophie, et dans les sciences humaines (histoire, sociologie, psychologie, etc.). Ce qui veut dire que plus vous suivez des cours dans ces matières, plus vous formez votre esprit par vous-mêmes. C’est -au passage- une des raisons qui font qu’il est particulièrement réjouissant qu’en France, la philosophie soit enseignée dans toutes les filières générales et technologiques (il est même regrettable qu’elle ne soit pas enseignée dès la seconde, et qu’elle disparaisse dans les séries professionnelles). Bref. Ces qualités que je viens d’évoquer, sachez qu’elles sont particulièrement appréciées par de nombreux employeurs. À dossiers de candidature égaux, un employeur choisira celui qui présente ces qualités.
J’ai suivi des études de philosophie. Nous étions une bande de copains, à l’université, qui nous destinions à l’enseignement de la philosophie. Finalement, que sommes-nous devenus ? Quelques uns sont devenus professeurs de philosophie (dont certains enseignent à l’université et continuent leurs travaux de recherche); je suis devenue professeur de français. Les autres sont devenus: CPE, professeur des écoles, professeur documentaliste (premier au concours national !), attaché territorial, bibliothécaire (catégorie A, c’est-à-dire qu’elle est conservatrice, elle dirige une bibliothèque), éditrice (directrice de sa propre maison d’édition), d’autres se sont dirigés vers les finances, la publicité, le droit, et si j’ai perdu contact avec eux, je sais qu’ils ont réussi brillamment au moins leurs premières années de formation dans ces domaines. J’ajoute à la liste mes copains qui ont obtenu un bac L et qui sont devenus: infimier(e)s, éducateurs spécialisés, assistants sociaux, bibliothécaires, directrice d’une boutique de vêtements de luxe (qu’elle dessine elle-même), oenologue, journaliste, assistant(e)s parlementaires, consultant pour une entreprise qui exploite des data, directeur artistique d’une troupe de danse à New York, professeur de FLE (français langue étrangère) au Guatemala (parce qu’il a épousé une professeur de danse guatemaltèque !), inspecteur de l’Education Nationale, directeur adjoint d’un rectorat, consultant en géopolitique pour le ministère de la défense, dessinateurs, musiciens, et j’en passe. Bien sûr, il y aussi quelques chômeurs… Mais « je connais aussi des chômeurs qui n’ont pas eu de bac du tout ! et j’en connais même qui ont passé des bacs ES, S, technologiques et professionnels, alors… » !!!

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