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Billet de blog 10 juil. 2014

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La sicilienne Emma Dante fait danser les morts et les vivants.

Une semaine après la sortie en salles de son film Palerme, l’auteure et metteuse en scène présente au Festival d’Avignon Le Sorelle Macaluso, l’histoire d’une famille de sept sœurs. Un spectacle au féminin joué en dialecte palermitain, entre poésie et réalisme social. 

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Une semaine après la sortie en salles de son film Palerme, l’auteure et metteuse en scène présente au Festival d’Avignon Le Sorelle Macaluso, l’histoire d’une famille de sept sœurs. Un spectacle au féminin joué en dialecte palermitain, entre poésie et réalisme social. 

Le Sorelle Macaluso commence et se termine par un solo de danse funèbre, interprété dans la pénombre. Entre ces deux moments, les membres d’une famille infernale auront ri, pleuré, se seront bagarrés, auront poussé des cris à réveiller les morts. L’expression n’est pas à prendre à la légère. Chez Emma Dante, sicilienne partie un temps à Rome avant de se réinstaller sur sa terre natale, les fantômes cohabitent avec les vivants et viennent raviver les blessures ou consoler les chagrins. La chronologie est bouleversée, le plateau vide ne donne aucune indication d’espace réaliste, peut-être sommes-nous déjà au-delà de la vie. Le Sorelle Macaluso sont sept sœurs, vieilles filles, vraisemblablement homosexuelles, qui vivent ensemble. Comme toute famille, les Macaluso sont minés par une scène traumatique rejouée sans cesse et qui a défini une répartition immuable des rôles. Lors d’une virée à la plage, les habits noirs valsent et dévoilent des robes et des maillots de bain aux couleurs éclatantes. Un jeu d’enfant tourne mal et se termine en soubresauts mortels : l’une des sœurs finit noyée et celle jugée responsable devient l’éternelle bannie, celle dont le corps même, trop gros, la désolidarise à jamais du groupe. La mère est morte depuis longtemps et c’est le père qui a tant bien que mal veillé sur ce gynécée, malgré la pauvreté qui colle aux semelles. Il est le seul homme de la famille, celui qui nettoie la « merde » des autres pour gagner vingt euros, parce que « la merde ne connaît pas la crise ». « Tu es beau papa, tu ressembles à un ange » lui dit l’une des sœurs quand il porte une nuisette, seul vêtement disponible à la maison, parce que son pyjama est déchiré. Tous les défunts des Sorelle Macaluso sont des anges, la mère qui met du rouge à lèvres pour mieux montrer à ses filles comment affronter la vie, la sœur aînée, femme de ménage, qui rêvait de devenir danseuse. Dans cette Sicile hérissée de processions et de crucifix, le seul rival possible de la religion est le dieu football incarné par un autre mort, un petit garçon fan de Maradona. 

Emma Dante s’est fait connaître en France par des spectacles très ancrés dans la réalité sociale sicilienne (M’palermu, Vita mia, Mishelle di Sant’Oliva), des histoires de personnes délaissées, en marge, travestis, prostitués, prolétaires. La beauté des Sorelle Macaluso est d’allier cette empathie pour les plus démunis à une poésie qui passe beaucoup par le corps. Le spectacle est nourri du théâtre de marionnettes sicilien, l’Opera dei Pupi, qui inspire aux acteurs des scènes expressionnistes proches des grimaces et des jeux cruels de l’enfance, entre comédie et drame. Armés d’épées et de boucliers, tels des chevaliers du Moyen Âge, les personnages entament une bagarre qui, même lorsque les armes seront déposées à terre, continuera jusqu’au carnage dans un huis clos étouffant. Sans décor, avec une frontalité assumée, Emma Dante et ses acteurs signent un spectacle bouleversant et universel sur l’enfermement, l’impossible libération de femmes plombées par le passé, les traditions et la tragédie.

 Le Sorelle Macaluso, d’Emma Dante, au Festival In d’Avignon jusqu’au 15 juillet à 15H (Gymnase du lycée Mistral), puis du 14 au 25 janvier 2015 au théâtre du Rond-Point à Paris.

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