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Billet de blog 13 mars 2015

F.N. et danse orientale : entre méconnaissance et démagogie face aux associations culturelles "extra-européennes"

Soraya Baccouche
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Dans cet article, je tiens à vous présenter quelques réflexions issues de mon terrain d'étude concernant les danses orientales en France. Cela fait suite à la publication d'un tract du Front National, mis en lumière il y a deux jours par un journaliste de Rue 89. La danse orientale étant encore méconnue au niveau scientifique et les médias ne disposant finalement d'aucune source pour pouvoir parler plus en détails de cette pratique en France, je choisis ici de vous livrer quelques éléments. 
11 mars 2015, 17h50, un journaliste de Rue89 publie un tract du F.N., repris à 20h50 par France TV Info. Ces derniers publient un article plus détaillé concernant le Front National qui cible les subventions du Conseil Général du 92 envers les cours de danses africaines ou orientales, les associations faisant la promotion de cultures "extra-européennes" et de la diversité, les associations "communautaristes"... Je passe au-dessus du reste, puisque mon principal domaine d'étude s'attache aux arts et plus précisément la professionnalisation et la reconnaissance de "la danse orientale" en France, que j'étudie dans le cadre de ma recherche de M2 en Sociologie.

Lorsque j'ai débuté mes recherches sur les danses orientales, il y a bientôt deux ans maintenant, je n'aurais jamais cru qu'au cours de cette étude le sujet deviendrait politique ou médiatique. Bien au contraire ! Je me souviens voir mes camarades ou doctorants étudier des sujets « brûlants » dans l’actualité et je restais en réflexion quant aux diverses problématiques qui m’intéressaient. Je remarquais la pertinence, au niveau sociologique, d’une étude concernant cette discipline, mais je la repoussais sans cesse. Je me rendais compte que les stéréotypes entourant cette pratique m'influençaient moi aussi. Une discipline passée sous silence devait peut-être y rester ? Ce questionnement a duré plusieurs mois avant que je ne franchisse le pas, en cessant de m’interroger sur le regard que porterai le milieu scientifique ou  la société sur mon travail. Oui la danse orientale, mais aussi d’autres formes d’arts, existent en France depuis de nombreuses années. Les expositions universelles de la fin des années 1800 à début 1900, ont contribué à faire connaitre ces arts en Occident (Europe ou Amérique du Nord). L’histoire migratoire de notre pays, ainsi que l'engouement de la population française d'origine occidentale européenne, a finalement participé au développement de cours, aux créations et au développement de spectacles au sein desquels elle s'investie dans toute sa diversité. N'en déplaisent à certains, c'est un fait. La société française ne se construit pas toujours, comme certains essaient de le sous-entendre, dans le conflit et l'opposition culturelle ou confessionnelle. Les arts qui se développent aujourd'hui en France en sont la preuve vivante. Ils participent aux échanges, aux rencontres d'une population diversifiée et peuvent permettre le développement d'une cohésion au-delà de leurs différences. 

Ce sujet que l'on cherche à rendre politique, va plus loin que "la danse orientale" ou "la danse africaine". Cela concerne la culture d'aujourd'hui, telle qu'elle se pratique en France mais aussi dans le monde. Une culture artistique en perpétuelle évolution mais que le Front National souhaiterai figer. Pourtant, l'innovation n’est-elle pas une des caractéristiques principales que revendiquent les artistes ? Créer, innover, transformer, exprimer et échanger le monde dans lequel ils évoluent et qu’ils produisent. Où commence "la culture française" pour le F.N. ? Les disciplines actuelles telles que le jazz (issue d'un assemblage d'une multitudes de danses latino-américaines, indienne, classique ou hip-hop...), la danse contemporaine originaire des Etats-Unis et donc "extra-européennes" elles aussi, feront-elles bientôt partie elles aussi des futurs axes de "réflexion" de ce parti ? 
En réalité, que connaissent les candidats F.N. de ces cours ? Ou même de ces danses ? Et surtout que savent-ils de ceux qui les pratiquent ?  Parler d'associations culturelles communautaristes c'est afficher une méconnaissance totale de ce qui se passe au sein de ces disciplines, une méconnaissance des professionnels qui dispensent ces cours mais aussi des inscrits. Je vais essayer d'apporter ici, quelques éléments de terrain issus de mes recherches.


Le monde de "la danse orientale" : entre popularité et relégation

Qui n'a jamais entendu parler de "danse orientale" ? Aujourd'hui, tout le monde a connaissance de cette pratique, qui est bien souvent est réduite à l'expression de "danse du ventre". Réduite? Oui, puisque vous ne verrez jamais un danseur ou une danseuse se cantonner à danser uniquement avec son ventre. La danse orientale classique est une reprise des mouvements de danses populaires d'Egypte incluant de nombreux mouvements de bassin associés à d'autres styles de danses (latines, jazz, classique...) au début des années 1920. Peu de gens savent qu'il s'agit au départ d'une danse fusionnée afin de proposer des spectacles de scène. Arabesques, tours, déplacements, bras sont autant mobilisés que leur bassin.

Si une majorité des personnes ont connaissance de cette discipline, il n'en reste pas moins que vous ne la verrez qu'extrêmement rarement apparaitre dans des programmations de spectacles et pour cause : le monde de la  danse orientale s'organise de manière parallèle aux autres mondes de la danse. L'exemple des festivals ou spectacles qu'ils proposent de manière indépendante en sont une illustration. Les associations sont extrêmement rarement subventionnées par l'Etat (Région, CG, ...), de même pour les financements de leurs spectacles. Une des réalités de mon terrain est que les danseurs s'organisent seuls pour monter leurs événements et faire marcher leurs associations. Ils se tournent le plus souvent vers des financements privés, partent à la recherches de partenaires-sponsors et font vivre leurs associations par les recettes des événements qu'ils organisent. De même que la majorités des "petites" associations organisant des soirées, parviennent généralement juste à couvrir leurs dépenses sans forcément dégager de marge de recette plus ou moins importante pour leurs activités, une fois leurs frais d'organisations réglés (matériel, charges, locations). 
Lorsque le F.N. évoque des associations culturelles financées à hauteur de millions d'euros, cela démontre toute leur ignorance du quotidien de ces associations et de leur organisation réelle. La liste des associations subventionnées par le CG92, fournie par France TV Info, nous laisse également voir combien la manipulation des chiffres reste une pratique courante de ce parti pour assoir ses idées. Les candidats n'auront pas tenus assez longtemps à jouer la "dédiabolisation" de leur parti. L'exemple du type de politique culturelle qu'ils entendent mener en est un exemple concret. 

Des associations communautaristes ?

Qui pratique aujourd'hui les danses orientales ? Le mythe de LA danseuse, le teint hâlé et cheveux foncés semble prévaloir pour le parti du Front National. Qu'il s'agisse des enseignants ou des élèves, la danse orientale rassemble une population hétéroclite, de toutes origines et croyances. Précisons également que la danse orientale ne concerne pas juste les femmes, les "arabes" ou les "musulmans", loin de là. Des personnes de toutes origines (européennes, orientales, africaines, américaines, latines...) pratiquent cette danse. Il en est de même pour les enseignants qui ne se résument pas à des professeurs originaires du Maghreb ou du Machreq. Tout autant, sont d'origine occidentale européenne  et enseignent les danses orientales en France. Si bon nombre ont eu autant d'apriori avant de se lancer dans cette pratique, le parcours de professionnalisation que suivent les danseurs aujourd'hui participe à casser cette idée qu'une danseuse d'origine européenne ne pourrait pas danser aussi bien qu'une danseuse d'origine marghrébine par exemple. De même pour un danseur qui ne pourrait danser aussi bien qu'une danseuse. L'analyse du travail de professionnalisation, tel qu'il se déploie en France, montre qu'il participe à la déconstruction de ce type de clichés et développe le parcours que suivent les danseurs dans l'apprentissage de cette danse. 
Peut-on alors parler de communautarisme quand une même discipline rassemble autant de profils variés et participe à la déconstruction même de ce à quoi on cherche à la renvoyer ? S'il est un point qui m'a profondément étonnée dans l'étude de ce monde artistique, c'est la mixité telle qu'elle se déploie dans les diverses actions menées par ces associations (repas, soirées dansantes à but caritatif, travail dans les hôpitaux ou maisons de retraites, ...). Leurs spectacles et activités participent au développement de cette cohésion et de ces échanges. Parler d'associations communautaristes promouvant des cultures extra-européennes, en agitant la défense d'une "culture française" dont on ne définit pas ce qu'elle est, ni où elle commence, est une forme de propagande, ne mobilisant aucune source ou analyse pertinente. Quelles migrations sont légitimes pour le F.N. ? Et à quelle époque devons-nous nous référer pour pouvoir danser dans les limites qu'ils souhaitent imposer ? 

Des cultures artistiques extra-européennes reprises par des français d'origine européenne 

Je tenais à aborder ce dernier point puisque je commence à m'intéresser plus largement au développement des arts considérés comme issus de l'immigration "récente" en France.  Cette "culture extra-européenne" décriée par ces candidats du Front National n'est pas du fait de l'immigration, mais plutôt DES MIGRATIONS. Qu'il s'agisse danse ou de musique, les acteurs culturels circulent dans un sens comme dans l'autre. C'est à dire que des musiciens peuvent partir à l'étranger étudier, s'imprégner de styles musicaux différents, puis revenir en France en associant des nouvelles sonorités dans leurs nouvelles créations. On peut parler d'une forme d'échanges transnationaux dans les arts, que ce soit au Maghreb où les artistes s'imprègnent de la danse contemporaine, ou ici qui nous imprégnons de ces cultures du pourtour méditerranéen. En orientant notre regard vers un seul point, on omet de rappeler que ceux qui participent aux créations culturelles ne sont pas forcément uniquement ceux auxquels le F.N. veut nous faire penser. Les acteurs culturels de ces associations sont aussi pluriels que l'est la France d'aujourd'hui. 

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