L'homme inutile et la fin des retraites

Il n'est pas anodin que Jean-Paul Delevoye, la personnalité qui a rédigé et porté la réforme des retraites, soit aujourd'hui en train de se voir reprocher des conflits d'intérêt pour des sommes importantes (64 000 euros net par an pour le Think Tank Parallaxe), et dans des cercles de pouvoir touchant au monde de l'assurance et des politiques publiques.

Car, l'un des impensés de la réforme des retraites tient à la vision sociale de la haute fonction publique et privée française.

Comme le démontre le nombre d'affaires de corruption visant le gouvernement actuel, leur vision de l'État de droit c'est qu'il s'agit d'abord d'une règle s'appliquant aux autres, à ceux qui ont besoin d'être tenus.

Pour les premiers de cordée, c'est l'absence de contraintes et la liberté - celle qui serait supposée permettre l'innovation.

Pour ceux qui viennent derrière, c'est la loi, les impôts, le respect des règles, l'interdiction des cumuls, la mise aux normes visant à transformer les personnes en rouages productifs de la société.

Le tri entre les deux catégories se fait supposément par l'application des principes de la méritocratie. D'un côté, ceux qui réussissent aux examens, de l'autre ceux qui n'auront ni carrière, ni rôle public. Passons sur la reproduction sociale, les phénomènes de clan, de réseau, l'importance du capital financier, social et culturel. Seule compte la forme, celle qui permet de rentrer dans un processus artificiel mais réel de légitimation aux yeux de l'opinion.

Et dans ce cadre, se pose la question de ceux qui ne sont pas ou plus productifs au sens des premiers de cordées.

Ce sont ceux que Pierre-Noel Giraud, détournant René Descartes, appelle "les hommes inutiles".

Ces hommes inutiles, ce sont les membres de la classe moyenne - la vraie, celle qui était traditionnellement représentée par la gauche.

Or, du point de vue du gouvernement, ces hommes inutiles sont un poids pour leur ascension. Une fois à la retraite, ils coutent de l'argent à la collectivité car ils ne sont plus productifs - du moins pas selon les critères du monde des affaires. Mais par contrecoup, cela signifie que leur rémunération était nécessairement surévaluée pendant leur période d'activité puisqu'ils payaient alors les retraites d'autres hommes inutiles - le coût de leur travail était donc surelevé.

Dans la nouvelle morale méritocratique de la fonction publique, est-t-il en fait acceptable que des gens qui n'ont rien d'exceptionnel - ni diplômes, ni réussite particulière, ni capital - puissent un jour disposer d'un revenu gratuit ? Qu'ils aient 50, 60 ou 70 ans n'y change rien. Ils ne méritent pas d'être payés à ne rien faire.

Face à cette situation, comment réagir autrement qu'en supprimant tout simplement le concept même de retraite ? C'est leur poids qui empêche la cordée d'avancer. Elle bloque les actifs en les contraignant à financer les retraités. Et elle empêche les retraités de créer de la valeur en les enfermant dans un confort douillet qui en fait rien de moins que des assistés.

Pour les méritocrates qui ne se sentent pas tenus par l'État de droit, la suppression des retraites ne sera jamais un problème puisqu'ils sauront trouver les moyens de faire accepter des exceptions, ou d'accumuler suffisamment de capital par des voies détournées pour aboutir au même résultat qu'auparavant, voir même pour atteindre un résultat meilleur encore du point de vue de leurs finances.

C'est ainsi que le régime des sénateurs sera préservé. Ou que les retraites par capitalisation prendront rapidement le pas sur le régime général.

Pour les autres, il faudra être productif plus longtemps et partir plus tard.

Mais en fait, en s'assurant que les revenus garantis par les retraites ne soient jamais suffisants, il faudra rester productif, y compris après sa retraite, en se contraignant à accepter des compléments d'activité pour pouvoir disposer d'un revenu décent.

Il ne faudra pas attendre bien longtemps avant de voir réapparaitre le régime des auspices pour les individus désormais très âgés qui se seront anéantis en se forçant à travailler au-delà de 60 et 70 ans dans les dernières années de leur vie.

Autrement dit, cette réforme des retraites n'en est pas une.

Sous prétexte de sauver le régime, il s'agit en fait de le mettre à mort, de créer les conditions de sa disparition rapide.

Dans l'esprit de la méritocratie, aucune personne de talent ne souhaite partir à la retraite - et pour cause, le rapport entre niveau de revenus et pénibilité des activités est tout à leur avantage, même après 60 ans.

Il ne s'agit que d'une institution d'assistés, d'autant plus insupportable qu'elle aboutit à remettre au même niveau ceux qui avaient pourtant été dépassés en début de carrière - passé 60 ans, la différence de niveau de vie entre une retraite de 2000 euros en province, et une retraite de 4000 euros à Paris n'est pas forcément à l'avantage du second.

S'il est impossible supprimer directement le principe de la retraite, peut-être est-t-il envisageable de la rendre inutile et même désagréable.

Ce serait aussi l'occasion de se créer à peu de frais une catégorie d'individus prêts à accepter de nombreuses tâches pour pas cher, et dans des conditions plus souples que celles d'un employé jeune et souhaitant encore préserver ses droits pour le futur.

C'est tout l'enjeu de cette réforme qui ne dit pas son nom.

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