Règlements de compte au Kazakhstan

De nouvelles révélations viennent relancer l’affaire de la mort du banquier kazakh Yerzhan Tatishev. Dans le viseur, un autre ancien banquier du Kazakhstan, Moukhtar Abliazov, déjà poursuivi, entre autres, pour des détournements de fonds gigantesques (nous en avions parlé dans un précédent article). Malgré la gravité des charges, l’homme d’affaires coule des jours heureux en France.

Rebondissements dans l’affaire Tatishev, du nom de ce banquier kazakh, tué dans des circonstances mystérieuses à la fin de l’année 2004. C’est au cours d’une banale partie de chasse que Yerzhan Tatishev aurait trouvé la mort, l’homme d’affaires ayant été mortellement blessé alors qu’il tendait un fusil à l’un de ses camarades de battue. Un tragique accident, en somme — du moins, selon la version jusqu’alors officielle.

L’affaire Tatishev relancée


Une version officielle récemment battue en brèche, après les nouvelles révélations de la part d’un certain Murathan Tokmadi. Homme d’affaires autrefois en vue au Kazakhstan, Tokmadi a été appréhendé dans son pays l’année dernière, suspecté d’être à la tête d’une organisation mafieuse spécialisée dans le racket : le Deputatsky Korpus, un groupe criminel qui répandait la terreur dans le monde des affaires kazakh.
Interrogé par les enquêteurs, c’est sur une autre affaire criminelle que Murathan Tokmadi vient de faire des révélations fracassantes. La presse locale a révélé, le 16 février dernier, que l’ancien businessman plaidait désormais coupable pour le meurtre de Yerzhan Tatishev. Et, si Tokmadi a tué Tatishev, il l’a fait sur ordre de Moukhtar Abliazov, affirme-t-il. Moukhtar Abliazov, un nom qui sent le souffre au Kazakhstan, l’homme ayant fui son pays pour l’Europe — nous y reviendrons.
Résumons : Yerzhan Tatishev, alors patron de la banque TuranAlem, plus tard renommée BTA, aurait été assassiné à la demande de Moukhtar Abliazov, qui deviendra lui-même, à partir de 2005, président du conseil d’administration et actionnaire majoritaire... de la banque BTA. Tokmadi va plus loin : pour ses « services », il aurait reçu la modique somme de 4 millions de dollars de la part d’Abliazov. Argent dont il se serait servi pour monter une lucrative entreprise de verre, probablement le seul aspect « transparent » de cette ténébreuse affaire.
Les liens entre la victime et le commanditaire présumé de son meurtre remontent au début des années 2000. Comme l’ont révélé des câbles diplomatiques mis en ligne en 2005 par Wikileaks, Tatishev s’était un temps rapproché d’Abliazov et de son parti d’opposition, le Democratic Choice of Kazakhstan. Il prendra ses distances en 2002, Yerzhan Tatishev estimant avec six autres patrons de banques kazakhes, que « le secteur de la banque ne devrait pas s’impliquer en politique », selon le câble de l’ambassade américaine à Astana.
Dans l’une de ces notes, les échanges diplomatiques précisent que « le destin de BTA (qui a fini par être contrôlée par Abliazov) et des 24 % qu’en possède Tatishev vont, selon toute probabilité, fournir la meilleure explication à sa mort prématurée ». Un élément troublant, qui semble indiquer que les autorités américaines présentes au Kazakhstan pressentaient que la tête de Tatishev était mise à prix par l’un des ses rivaux.

De sa retraite dorée en France, Abliazov s’est fendu d’un post sur le réseau social Facebook, rejetant en bloc les nouvelles accusations qui pèsent contre lui, allant même jusqu’à suggérer qu’il n’avait jamais rencontré Tokmandi.

Qui se cache derrière Abliazov, l’homme qui aurait commandité l’assassinat de Tatishev ?


Moukhtar Abliazov traîne un certain nombre de casseroles derrière lui. L’ancien patron de la BTA est notamment accusé de détournements de fonds colossaux par rien moins que la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan réunis. Le milliardaire, condamné dans son pays pour avoir détourné 7,5 milliards d’euros quand il dirigeait la banque BTA, a préféré mettre les voiles vers l’Europe et, dans un premier temps, vers le Royaume-Uni. Pays où il n’a pas fait long feu, puisqu’il y a été condamné à 22 mois de prison pour outrage à magistrat.

Moukhtar Abliazov Moukhtar Abliazov

Qu’à cela ne tienne, Moukhtar Abliazov a de la ressource. Il a donc traversé la Manche et trouvé refuge... en France, où il a pu se cacher quelques mois avec sa famille. Jusqu’à ce que la justice hexagonale le rattrape à son tour, en juillet 2013. Cette fois, il n’échappe pas à la case prison. Mais contre toute attente, et alors que le gouvernement français avait autorisé son extradition vers la Russie, le Conseil d’État a invalidé cette décision et a ordonné sa libération. Depuis, il semblerait qu’Abliazov coule des jours heureux dans la capitale française.
Moukhtar Abliazov est aussi impliqué dans de graves ingérences dans le processus électoral du Kirghizistan, pays voisin du Kazakhstan. En puisant dans sa fortune, l’oligarque aurait soutenu la « révolution kirghize » et permis la prise de pouvoir d’Almazbek Atambayev, qui a, depuis, instauré un régime encore plus autoritaire, populiste et corrompu que le précédent. Une aide financière qui aurait donné lieu à de confortables rétributions, sous forme d’attribution de marchés publics. Détournements d’argent, ingérences politiques et maintenant, meurtre : avec de si graves chefs d’accusation, est-il normal que Moukhtar Abliazov se balade en liberté dans le « pays des droits de l’Homme » ?

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