Ryder Cup/Laver Cup : deux compétitions au service de l’identité européenne ?

« On ne tombe pas amoureux d’un grand marché » , Jacques Delors, président de la Commission européenne, soulignait déjà en 1989 l’importance de créer, à côté d’une Europe économique, une Europe politique. Or la question de l’émergence d’une identité européenne est profondément liée à la création de cette Europe politique.

Par Alexandra Ongono Pomme, Chargée de mission Affaires européennes, Think tank Sport et Citoyenneté

L’identité est une construction sociale. C’est un processus qui se développe. Chaque personne est constituée de multiples identités qui évoluent. La question est celle de savoir comment faire de l’identité européenne l’une de ces identités[1] ? Le sport peut-il contribuer à l’émergence de l’identité européenne et notamment à travers la constitution d’équipes européennes ?

Dès les années 1970, les Communautés européennes (CE) œuvrent prudemment en faveur de l’émergence d’une conscience de l’identité européenne au sein de la population en Europe. Le Conseil européen de Copenhague de 1973 a ainsi été l’occasion pour les chefs d’État et de gouvernement des neufs États membres des CE de faire une déclaration sur l’identité européenne : tout en soulignant la diversité des cultures dans le cadre de la civilisation européenne, ils y proclament les liens qu’entretiennent les peuples d’Europe entre eux grâce à un attachement à des valeurs et à des principes communs[2]. Si le sport reste à l’écart de la réflexion des CE sur l’identité européenne à cette époque, il est présent dans celle du Conseil de l’Europe, organisation paneuropéenne dont le siège est à Strasbourg. En 1976, il crée ainsi le comité directeur pour le développement du sport chargé de garantir les valeurs fondamentales du Conseil de l’Europe [démocratie, état de droit et droits de l’homme] à travers le sport. Cette conception est reprise par les CE à partir des années 1980. Le rapport final du comité Adonnino recommande la mise en place de mesures qui consolideraient un sentiment d’appartenance commune des peuples d’Europe ; le sport fait partie de cette réflexion communautaire. Ainsi, le rapport préconise le renforcement du sentiment d’appartenance à travers la création de symboles européens tels que le drapeau européen et l’hymne européen. Dans ce cadre, le sport joue un rôle important : les compétitions sportives européennes permettraient ainsi d’arborer l’emblème communautaire aux côtés de l’emblème national sur les maillots des sportifs. Ou encore, des équipes sportives des Communautés européennes pourraient être constituées qui affronteraient des équipes d’autres espaces géographiques non européens[3]. Il s’agit ainsi d’accumuler progressivement des signes et symboles européens qui, « par leur fréquence et leur sens, deviennent suffisamment familiers aux peuples d’Europe au point de devenir évidents »[4]. Cette appréhension du sport comme vecteur de développement de l’identité européenne se poursuit dans les années 1990 par l’Union européenne. Le traité d’Amsterdam de 1997 reconnaît le rôle « de ferment de l’identité » du sport[5]. Viviane Reding, Commissaire européen à l’éducation, à la culture, au multilinguisme, à la jeunesse et au sport, estime en 2004 que le sport « contribue à forger une identité commune »[6]. La proposition de la Commission européenne d’augmenter les fonds du programme Erasmus+ (2021-2027) peut être interprétée comme une mesure visant à renforcer l’identité européenne.

La mise en exergue du sport comme outil de construction d’une identité européenne ne relève pas du hasard. En effet, le sport promeut les valeurs tels que la solidarité, le fair-play, le respect, l’égalité, la tolérance, la fraternité au-delà des divisions géographiques et politiques. En ce sens, il englobe les valeurs humaines qui définissent précisément l’identité européenne. Ensuite, le sport a la capacité de s’adresser à tous les Européens, quelque soient notamment leur âge, sexe, origines, cultures, classes sociales, orientations sexuelles. Il peut donc constituer un levier de développement d’un soulèvement populaire en faveur de l’Europe (au sens large).

Dès lors, le sport devrait être utilisé comme moyen de reproduire au niveau européen les grands mythes sportifs nationaux pour créer in fine une conscience européenne. La Ryder Cup et la Laver Cup constituent en ce sens un formidable espace. Il s’agit de compétitions sportives dans lesquelles l’équipe Europe, composée de joueurs provenant de pays européens différents, affronte une équipe non européenne. La Ryder Cup voit le jour dès 1927. C’est une compétition de golf organisée tous les deux ans alternativement en Europe et aux États Unis. Opposant initialement le Royaume-Uni aux États Unis, des joueurs d’Europe continentale y participent à partir de 1979 et elle devient ainsi une compétition qui oppose l’équipe Europe à l’équipe US. En Europe, cette compétition jouit d’une couverture médiatique importante : l’ensemble des grands médias européens en parlent. Ensuite, comme le processus de sélection se base sur les meilleurs joueurs européens, donc connus du grand public, ces compétitions ont la capacité de susciter une ferveur populaire en faveur de l’équipe Europe. La 42e édition, qui a eu lieu à Paris du 28 au 30 septembre 2018, n’a pas été une exception, loin de là. Plus de 55 000 personnes se sont déplacées chaque jour sur le parcours du Golf national de Guyancourt. La #TEAMEUROPE l'a remportée et a offert ainsi un formidable triomphe à l’Europe sur ses terres.

Concernant la Laver Cup, il s’agit d’une compétition de tennis qui s’inspire de la Ryder Cup. Elle oppose l’équipe Europe à une équipe composée de joueurs non Européens. La première édition s’est déroulée à Prague en 2017, elle avait été un grand succès permettant d’ailleurs de faire jouer ensemble en double Roger Federer et Rafael Nadal, rivaux historiques des tournois du Grand Chelem. L’équipe Europe s’est imposée. Du 21 au 23 septembre 2018, la deuxième édition a eu lieu à Chicago et à nouveau, l’Europe en est sortie vainqueur (13-8).

Ces compétitions sportives sont riches en symboles, elles montrent une formidable image de fraternité entre les meilleurs joueurs européens de leur discipline qui défendent les couleurs de l’Europe. Elles contrastent en ce sens avec d’autres compétitions sportives telle que la Ligue des champions de football où les symboles européens sont absents[7]. Finalement, ces compétitions à équipes européennes ne se substituent pas aux compétitions sportives classiques où chaque joueur représente son pays. Elles viennent les compléter comme l’identité européenne vient compléter l’identité nationale ou toute autre identité.

 

[1] Maria HADJIPAVLOU, « Réalité ou idéal : une identité culturelle européenne commune »

[2] Déclaration sur l’identité européenne, 14 décembre 1973, Copenhague, CVCE.EU by UNI.LU

[3] Rapport Adonnino, Rapport du comité pour l'Europe des citoyens remis au Conseil européen de Milan (Milan, 28-29 juin 1985), CVCE.EU by UNI.LU

[4] Michèle Guyot-Roze, « Avant-propos », dans Julien Jappert, Sylvain Landa (dir.), Favoriser l’émergence d’une identité européenne grâce au sport : réalité ou utopie ?, Think tank européen Sport et Citoyenneté, 2013,p.17

[5] Déclaration 29 traité d’Amsterdam, 2 octobre 1997.

[6] « Trois questions à Viviane Reding, Commissaire européen », Revue EPS1, n° 116, janvier-février-mars 2004 (en ligne).

[7] Roger Levermore, Peter Millward, “Official policies and informal transversal networks: Creating ‘pan-European identifications’ through sport?”, The Sociological Review, vol.55, n°1, 2007, p.149.

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