Les gilets jaunes contre l'entropie : un combat informulé.

Le mouvement des gilets jaunes a commencé il y a une dizaine de jours, et voici qu’on trouve dans la rue précisément tous ceux que les étudiants et plus largement les jeunes, dont je fais doublement partie, espéraient à Nuit Debout. Cette convergence est restée lettre morte.

Le mouvement des gilets jaunes a commencé il y a une dizaine de jours, et voici qu’on trouve dans la rue précisément tous ceux que les étudiants et plus largement les jeunes, dont je fais doublement partie, espéraient à Nuit Debout. Cette convergence est restée lettre morte.
Aujourd’hui, ce sont les étudiants qui sont absents : si prompts ordinairement à décoder le langage BFM lorsqu’il traite de leur mouvement, ils se laissent aller aux amples délibérations qui font perdre un temps plus que jamais précieux : le combat, pour certains, est trop anti-migrants, pour d’autres pas assez antifasciste, pour d’autres encore, croisés à la marche contre les violences faites aux femmes, trop patriarcal, et pour quelques-uns, enfin, pas assez écologiste.

La suppression de l’ISF a fait gagner, plus de 250 000 € en deux ans à chacun des 0.01% les plus riches du pays, soit un vaste acte de solidarité nationale envers 5 034 personnes.
L’inceste entre les industries et les dirigeants politiques a un impact conséquent : d’une part, Sanofi laisse son usine neuve de Montpellier devenir une ruine vide à 107 millions d’euros, refuse de dédommager les victimes de la Dépakine pour un montant de 6 milliards d’euros que devront donc assumer les citoyens français, licencie ses chercheurs après le versement d’aides publiques à … la recherche, etc. D’autre part, Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée et représentant de l’Etat au chantier naval de Saint Nazaire assume à la fois le rôle de juge et partie dans des affaires industrielles d’une immense ampleur autour de la société MSC, leader mondial du marché et dirigée par Diego Aponte, qui n’est autre que le cousin d’Alexis Kohler. Et que dire de l’affaire Benalla … ?
En face, ce sont évidemment la CSG, les APL, les retraites, la compression des budgets de tous les services publics — pourtant constitutifs de la solidité du contrat social et expression de la solidarité nationale —, les contrats aidés, le plafonnement des indemnités de licenciement, le mépris factuel des préoccupations écologiques enrobé dans une lyrique novlangue, le CICE chèrement inefficace, et maintenant la hausse des taxes sur les carburants.
Voici la situation actuelle que seuls l’aveugle ou l’économiste néolibéral ne sauraient voir.

Tout se passe comme si chacun avait affaire à sa lutte, son combat, et son cercle d’influence. Ce serait négliger les causes au profit des effets. Derrière toutes ces mobilisations, il n’y a qu’un seul coupable dans lequel tous les autres sont contenus : c’est l’économie de marché, consumériste et néolibérale. Ainsi, c’est bien le même coupable qui asservit les migrants, les femmes, ou la liberté politique. C’est donc face à lui que doivent aujourd’hui converger les luttes au lieu de se séparer.
Une critique profonde du capitalisme amène à remettre nécessairement en question l’utilisation des ressources et le mythe de la croissance infinie, et donc à diminuer notre impact écologique, ainsi que certaines de nos actions géopolitiques, qui restent toujours deux sources de migration très fortes. La plupart du temps, quitter son pays est une souffrance énorme, et l’on préfèrerait rester chez soi si des conditions de vie décentes le permettaient.
Une critique profonde du capitalisme ne se fera qu’en plaçant la question des femmes au centre — le paradigme actuel étant à bout de souffle, à nous d’en inventer un nouveau, véritablement équitable.
La question du fascisme, si elle ne s’applique désormais plus guère qu’à certains groupes relativement isolés, illustre une question plus large : la colère qui grogne aujourd’hui est légitime, mais l’absence de réponse du gouvernement ou de divers partis politiques peut induire en erreur sur des solutions fantasmagoriques face à un problème réel, celui de la dégradation des valeurs démocratiques en France.
Il est donc temps aujourd’hui de descendre dans la mêlée, en acceptant précisément que celle-ci soit un mélange, pas assez ceci ou cela pour nombre d’entre nous. Mais le présent a caractère d’urgence : il s’agit en premier lieu d’enrayer la machine qui aliène et prolétarise le peuple. Ouvrons un espace de débat effectif dans lequel nous pourrons discuter sereinement d’autres questions fondamentales : elles ont le mérite d’être très nombreuses. Mais la condition d’existence de ce débat est une reprise en main du processus démocratique dans son ensemble, et cela passe en premier lieu par la reconquête de la souveraineté du peuple. C’est l’esprit de l’article 35 de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 :
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »
Il est ainsi temps de réunir les indignations, car c’est bien le peuple qui est l’oppressé, et le pouvoir l’oppresseur. Et si l’oppression se fait sentir différemment pour chacun, peut-être faudrait-il prêter plus d’attention à celle d’autrui si l’on s’accommode de celle que l’on subit soi-même. On ne vit jamais seul dans un pays, et si cet avenir commun est dans un état critique et nous mène au chaos social et écologique, à nous d’en bâtir un meilleur, à nous de l’inventer. L’indifférence constitue le maillon de la solide chaîne de la servitude volontaire générale.

 

Nous vivons dans une société extrêmement entropique, c’est-à-dire destructrice. Notre logiciel de pensée néolibéral et consumériste l’est dans des proportions jamais atteintes. Cela signifie que notre modèle n’est viable ni socialement, ni écologiquement, ni même moralement, et qu’en d’autres termes il nous faut agir dès maintenant sur tous les fronts. Avant d’envisager des actions concrètes, il faut identifier notre adversaire. Les conséquences économiques du capitalisme, vous les connaissez et je ne les traiterai pas ici. Mais la structure capitaliste ne se limite pas à cela. C’est l’objet de ce texte, dont les formulations parfois techniques ne sont pas là pour faire beau, mais pour mettre des mots sur les choses et pour en proposer une critique véritable.
Le capitalisme ne se restreint en effet pas à la prolifération galopante des inégalités. Il prolétarise les gens, dans le sens où il cause la perte de leur savoir. Il aliène, par un travail souvent dénué de sens chacun d’entre nous, à des degrés divers. Il est responsable d’une bêtise systémique, car l’utilisation de nos désirs dans un but marchand — le marketing qui fait dé-penser— a mis à terre toute construction de l’identité, en créant des fossés entre les générations ainsi qu’entre les individus. Cet état de bêtise est encore aggravé par la place du divertissement, qui offre à chacun l’opportunité de ne pas penser, de se consoler de n’être pas soi-même. N’être pas soi-même, voici la conséquence d’ordre philosophique du capitalisme, où toute action est soumise aux impératifs de la rentabilité. Il est temps d’habiter à nouveau le monde, et cela implique de sortir de l’immobilisme. 
L’immobilisme trouve sa justification dans la bouche de l’immobile : « le monde a toujours été inégal », « les riches et les pauvres c’est comme ça ». Cette thèse, c’est celle du fatalisme, de l’impuissance intériorisée, de la résignation : ce n’est pas la nôtre. Il y a aussi la complaisance des valeurs, le jugement de haut de tout ce qui touche au peuple, associé, par paresse intellectuelle, au populisme. Cette thèse, c’est celle de l’arrogance : ce n’est pas la nôtre. Il en existe beaucoup et je n’en citerai qu’une dernière, c’est l’argument médiatique, principe rhétorique vieux comme Gérard Collomb, qui consiste à décrédibiliser le messager en ignorant le message. Inutile de vous dire que ce n’est pas notre thèse non plus. Nous devenons des humains par une triple voie : psychique, ce qui implique de nous penser et de nous panser ; technique, car notre monde l’est par essence, et cela devrait nous pousser à réintégrer la question de la technologie dans le débat démocratique dont elle est exclue depuis trop longtemps ; collective, enfin, car nous ne deviendrons nous-même qu’avec les autres. Notre système est proche de sa date de péremption. Développons un nouveau savoir-faire collectif, un nouveau savoir-être, en un mot, un nouveau savoir-vivre .
Il n’est plus temps d’être pessimistes ou optimistes, mais combattifs. Les incitations à la modération que veut nous imposer le gouvernement ne sont que la volonté de nous faire intérioriser une norme coercitive, qu’on appelle en d’autres termes le bon sens. Nous ne réglerons rien avec le bon sens : la faim dans le monde n’est pas due à un manque de nourriture, mais à une spéculation qui enrichit quelques-uns en en affamant d’autres. L’écologie n’est pas seulement pisser sous la douche mais faire fléchir des politiques industrielles avides de profit et soutenues par des lobbys surpuissants qui ont su modeler notre pays et les institutions européennes à leur guise. En bref, c’est un système entier qu’il nous faut combattre. Ce système repose sur des intérêts que nous pouvons enrayer : la consommation, son rouage fondamental, doit être mise et remise en question. Des actions sont possibles, mais nous devons les doter d’une signification politique.
Faire bifurquer l’entropie, voilà notre mot d’ordre. Proposer un paradigme viable sur tous les points, limiter la destruction d’un monde qui nous abrite et dont nous avons le devoir et l’obligation de prendre soin pour nous-mêmes et pour ceux qui nous succèderont : voici d’ailleurs le premier sens du mot « économie ». Tout cela passe, en priorité, par une restauration de la justice sociale. Il est intolérable que le mépris et l’avidité de certains créent le malheur de tous. Nous sommes bien lotis en France. Ce ne doit pas être un prétexte à l’immobilisme mais une opportunité à saisir pour montrer l’exemple.
Il se déroule aujourd’hui, dans notre pays, une mobilisation que nous voudrions peut-être différente mais qui est néanmoins telle qu’elle est, et nous devons faire avec. A nous de la suivre, de la supporter et de la faire vivre, en mettant de côté nos divergences menues et en affirmant nos convergences fortes. Notre président, ses ministres et toute la structure qui les contient doit être repensée dans sa totalité : l’objet de ce texte est d’ouvrir un espace de débat qui doit aboutir à des actions concrètes. Il est grand temps que les croyances selon lesquelles Macron et ses amis en costumes sont du côté du sérieux face à des fachos binaires, des zadistes mal rasés ou des beaufs estampillés CGT dévoreurs de merguez s’écroule. Notre monde sommeille par manque d’imprudence, et je crois que l’heure du réveil a sonné.

 Aux étudiants de toutes les universités lyonnaises :

La convergence des luttes que nous appelions de nos vœux durant la résistance à la loi ORE se déroule sous nos yeux, et nous ne faisons rien. Les syndicats et autres associations étudiantes restent aphones. Il n’est plus possible de compter sur les institutions, quelles qu’elles soient.
Si nous campons dans la passivité, les prochaines réformes du système éducatif auront le champ libre, et nos révoltes n’aboutiront jamais. Pour que la population nous soutienne dans le futur, il nous faut investir le présent et ne pas laisser s’installer l’idée selon laquelle les étudiants vivraient dans une sphère coupée des réalités quotidiennes, que nombre d’entre nous affrontent au quotidien.
Nous avons décidé, hors de toute organisation politique, de créer une boite mail et un groupe FB https://www.facebook.com/groups/1453434694788602/about/ sur lesquels je vous invite à nous joindre afin de mettre en place la lutte pour le bien commun. La lutte écologique est une urgence qu’un contrat social laminé par le mépris des politiques censés nous représenter ne pourra faire aboutir. Nous vous invitons à nous rejoindre, en dehors de toute couleur politique : notre ennemi est commun.
Les universités sont les grandes absentes de cette lutte, alors que la place même du savoir constitue une priorité pour l’avenir et sa construction. A nous de montrer l’exemple. Les « élites », incapables de trouver une solution à un problème qu’ils ont contribué à créer et qu’ils entretiennent pour leurs intérêts particuliers, ne pourront fléchir sans l’instauration d’un rapport de force. A nous de l’installer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.