Portfolio

Deda, portrait d'un maître chausseur partisan (mis à jour)

Il était une fois Deda, mon Deda. Jeune père de famille, il fut enrolé par les partisans pour combattre les fascistes en Bosnie, mais avant tout pour chausser les combattants de ces chausses rustiques, typiques, robustes, les opanci qui maintenaient les pieds au sec dans l'humidité de ces rudes montagnes, les Alpes dinariques. Parcours d'un simple chausseur dans le tumulte de la guerre.
  1. En 1941, alors affecté au service de la garnison royale à Belgrade, plus précisément à la résidence du roi, il assiste à l'évacuation de la famille royale vers l'Angleterre. Ce moment est un épisode insensé. On lui donne le choix de suivre la cour ou de rester. Il décide de rester et comme tous ses camarades, il s'empare de tout ce que les caciques ne pouvaient emmener, couverts en argent, bijoux, puis  déserte son poste en plein chaos pour rentrer à pied dans son village des contreforts des Homolj, Kučevo.

    Puis, toujours en 1941, les tchetniques de Vojislav Jevremović Tribrođanin, l'enrôlent de force, lui et 4 de ses amis artisans dans leur četa.  Les tchetniques, fondamentalement anti-communistes et monarchistes, n'avaient pas de structure coordonnée, ils agissaient en bandes qui devinrent très rapidement,  en Serbie tout du moins, supplétives des forces d'occupation. On raconte que Voja Tribrođanin aurait touché près de 600 000 RM du gouvernement quisling de Nedić pour financer ses opérations de terreur dans la région de Kučevo. Bon nombre de groupes tchetniques étaient en quelque sorte  pilotés par l'occupant, dans de très rares cas on a pu voir des tchetniques combattre l'envahisseur.  La plupart de ces groupes résistants furent incorporés dans la NOVJ à la fin de la guerre.  Et dans cette région montagneuse de l'Est de la Serbie, chargés de la répression, ils firent régner la terreur. Les plus redoutés de tous était les tchetniques monténégrins qui agissaient en unités mobiles dans toute la Serbie orientale.  Le souvenir des atrocités qu'ils avaient commis était si fort que les derniers d'entre eux débusqués dans les années 50 par des paysans valaches tout près de Kučevo ne bénéficièrent pas vraiment de la clémence des autorités locales lors de leur arrestation. Ils furent jugés et pendus dans la cour de l'ancien lycée du village.

    Début 1942, avec ses 4 compères, Deda s'échappe de cette četa pour rentrer brièvement à Kučevo alors occupée par les fascistes bulgares. La situation devenant intenable et craignant les représailles sur sa famille, il décide de rejoindre discrètement  le Partizanski Moravski Odred, la division de franc-tireurs partisans de la région de la Morava, à peu près au moment où Kučevo passe sous le contrôle de la Wehrmacht.  A partir de cette année 1942 commence un long cheminement, celui de tous ces partisans, qui se terminera quelque part en Bosnie peu avant la Libération.

    Dans cette maison, la famille hébergea deux médecins militaires de Wehrmacht, polis, cultivés.  Sensibles à la condition misérable de leurs hôtes, il leur arrivait de ramener sous leurs vareuses, en douce, des boites de vivres dérobées à l'intendance, de la marmelade, du pain.

    Loger ces deux médecins, n'était pas un acte volontaire, la pièce qu'ils occupaient fut réquisitionnée par le commandement allemand qui comprenait un contingent très faible de soldats. Tout au plus une vingtaine. Pour de nombreux habitants c'était un moindre mal, on préférait avoir à faire aux nemci qu'aux bulgares.  Il n'en reste pas moins que Kučevo fut le théâtre d'atrocités perpétrées principalement par les bandes tchetniques qui administraient les lieux d'une main de fer.

    Les fascistes bulgares qui occupèrent aussi ce bout de la Yougoslavie s'étaient montrés particulièrement cruels avec la population locale, n'hésitant pas à égorger toute personne se dressant sur leur chemin à l'occasion de  rapines ou autres expéditions punitives.

    Combien de fois le propre père de Deda échappa au pire ! Lui qui s'était battu à Verdun,voulu suivre son fils et rejoindre ce qui allait devenir la NOVJ mais il fallait bien qu'un homme reste pour protéger cette famille, ce qui ne l'empêcha pas un soir de 1942 d'organiser la protection de la très jeune Mira Marković, fille de Moma Marković et Vera Miletić , celle qui bien plus tard deviendra l'épouse d'un certain Slobodan Milošević, une toute autre histoire. L'enfant Mira Marković passa donc 3 h dans cette maison de Kučevo avant d'être exfiltrée dans un village sûr et placée dans une famille d'adoption qui la protégera jusqu'à la fin de la guerre.

    Ce terreau de résistants qu'est le pays valache a fourni de gros contingents de volontaires à l'armée de libération populaire yougoslave (NOVJ). 

    Deda, n'était pas volontaire ou un militant à proprement parler, mais comme nombre de jeunes hommes, il fut pris dans cette spirale qui somme toute savait discriminer les talents "utiles".  Détenteur d'un savoir faire unique, il savait chausser les pieds, son art était donc un atout précieux pour tout maquis.

  2. L'occupation de Kučevo ne fut pas un épisode calme.  Ce village compte 11 martyrs, pour beaucoup des ouvriers ou des instituteurs qui, dès la dénonciation du pacte de la monarchie avec Hitler et du coup d'Etat qui s'en suivit, prirent le chemin  de la Résistance souvent armée; ils, elles, n'étaient pas tous.tes communistes, mais pour sûr ils, elles, abhorraient la monarchie.

    L'affaire du couple Plješković, deux instituteurs ayant pris part à des actes de résistance armée (le mari était à la tête d'un groupe de tchetniques résistants et anti-fascistes qui collaboraient avec les groupes de franc-tireurs partisans, il fut tué dans des combats avec les tchetniques de Voja Tribrođanin), marqua d'horreur toute la population du village.   Leurs corps furent exposés pendant plusieurs jours devant leur maison, comme un avertissement à la population. La fille de Deda, s'en souvient encore aujourd'hui.

    Les allemands et les tchetniques prirent la poudre d'escampette dans la panique lorsque la nouvelle de l'arrivée de chars soviétiques à Neresnica, une petite localité à 5 kilomètres de Kučevo, leur parvint un matin d'octobre 1944 alors que des combats intenses engageaient déjà des troupes allemandes épaulées par les tchetniques et des auxiliaires biélorusses contre les partisans et l'avant-garde soviétique.  Les deux médecins militaires, qui n'étaient pas des nazis,  plièrent  bagage et laissèrent en marque de gratitude une montre, une chaîne en or et une selle de cavalerie au parents de Deda, avec la promesse qu'après tout çà ils redonneraient signe de vie, si ils s'en sortent. Les années passèrent, il ne donnèrent jamais signe de vie.

    Quant à Deda, enrôlé dès 1942 dans les brigades de partisans qui se regroupaient sur les monts de Bosnie, il vécu la vie de tous ceux qui assistaient les bataillons de partisans, réparant les chaussures, confectionnant des opanci de fortune, transformant des couvertures en vareuses. En 1943, Baba pris la route avec deux autres épouses de partisans, sur ces routes de la Yougoslavie en guerre pour tenter de rejoindre son mari et lui apporter des vêtements chauds et un peu de réconfort, bravant tous les dangers.

    Pour Deda, la guerre se termina, comme pour beaucoup de combattants des maquis dans un hôpital.  Atteint de jaunisse, mal nourri, usé, il ne vécu pas les derniers moments de la Libération et rentra en 1945 dans son village où il reprit peu à peu son art.

    Deda n'était pas peu fier de ses opanci. C'est peu dire.  Ces chausses étaient toute sa vie.  Et il en vécu bien car dans cette région montagneuse où court le Pek aurifère, les paysans avaient la tâche difficile dans ces champs de terre argileuse mélangée au loess et il leur fallait des chausses adaptées. 

    Et de la guerre, il parlait peu.

  3. Deda n'était pas peu fier de ses opanci, c'est vrai.

    Gamin, j'adorais le regarder humidifier,  lisser, nouer, tresser ce cuir de vache encore un peu odorant, enduire ses doigts de graisse de boeuf pour enfiler les lannières dans les entailles faites dans le cuir détrempé.

    Il maniait avec dextérité tous ses outils dont les manches avaient une patine précieuse, véritable mémoire de son art.

  4. Il n'en avait pas l'air, mais son commerce faisait de lui un notable de la ville, connu pour son sens de l'humour acide, son art de la dérision, de l'auto-dérision propre à cette région  reculée proche des Portes de Fer, qui rappelle un peu les Carpathes des voisins roumains.

     

    Son or, c'était son art.

     

  5. Deda sans baba, une impossibilité. 

    Femme de stature imposante, au regard fort des vrais tendres, Baba savait se faire entendre.

    Il pris congé du Monde à la fin des années 1990 alors que son pays finissait son autolyse.

    Aujourd'hui les opanci appartiennent au folklore balkanique, plus personne n'en porte dans les champs.

    Et assez étrangement, le visiteur de passage à Kučevo n'apprendra rien ou si peu de tout ce passé. 

    Peu de plaques commémoratives, quelques bustes et parfois au bord de la route un petit monument arborant une belle étoile rouge, celle de l'insurrection du peuple en arme. 

    Le temps file et les souvenirs s'effacent.

    Kučevo

    Majdanpek, à proximité de Kutchevo, fut le siège d'accrochements régulier entre les groupes de partisans et la Wehrmacht.

     Base de données sur la résistance anti-fasciste en Yougoslavie pendant la seconde guerre mondiale (en serbo-croate):

    http://znaci.net/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.