La gauche ou le populisme: malentendus et réponses

Mon billet « Face à Macron, la gauche ou le populisme ? », publié le 10 juillet, a soulevé de nombreuses réactions. Je m’en félicite, car le but était exactement de contribuer à un débat qui me paraît essentiel : comment construire l’opposition à Macron ? Avec quels référents sociaux ? Par quelle stratégie politique ?

Parmi les réactions à mon billet "Face à Macron, la gauche ou le populisme ?", certaines ont été pour ainsi dire épidermiques. Pour ma part, je les interprète comme un signal supplémentaire de la profondeur des fractures d’une gauche vraiment abîmée, dans laquelle l’envie (parfois justifiée) de « régler des comptes » prévaut sur le souci d’une démarche commune. Mais pour partie, la vivacité de ces réactions s’explique aussi par des malentendus que je vais essayer de lever.    

D’autres réactions, fondées sur une lecture plus froide et attentive de mon billet, soulèvent de véritables critiques qui appellent une réponse, et participent ainsi à une discussion que je considère nécessaire. Je tiens en particulier à remercier Noam Ambrourousi qui a pris le temps d’une réponse articulée, qu’on peut lire dans son billet du 12 juillet "Face à Macron, stratégie populiste ambitieuse ou repli sur un bloc de gauche fictif ?" .

Une discussion qui ne porte par sur les coalitions politiques, mais sur les alliances sociales

D’abord donc les malentendus. Dans mon papier je discute deux options, si l’on peut dire idéal-typiques, qui s’offrent à ceux qui veulent faire obstacle à l’action du nouveau pouvoir. Elles correspondent à la stratégie que j’ai définie « populiste » et à la tentative de ressouder le bloc de gauche. La lecture de mon papier ne devrait pas laisser de doute sur le fait que je fais référence à deux alliances sociales différentes, et non à des coalitions entre partis ou mouvements politiques. Ainsi, l’option populiste correspond à la tentative d’unifier l’ensemble des classes populaires, et pas du tout à une entente (à mes yeux, totalement inconcevable) entre la France insoumise et le Front national. De la même façon, la référence au bloc de gauche n’a aucun rapport avec l’éventualité d’un dialogue entre le mouvement de Jean-Luc Mélenchon et ce qui reste du Parti socialiste : le bloc de gauche est l’alliance sociale entre les classes populaires salariées et une fraction des classes moyennes diplômées qui a permis historiquement – dès 1981 jusqu’à la victoire d’Hollande - l’accès de la gauche politique au pouvoir en France.  Concernant le Parti socialiste – c’est écrit dans mon billet, c’est écrit dans L’illusion du bloc bourgeois mais, au regard de certaines réactions, il faut le répéter ici - je considère sa déroute, liée à une ligne néolibérale largement contradictoire avec des attentes très répandues dans sa base électorale, on ne peut plus logique. Après, savoir si ce qui reste du PS aura un futur et lequel : ce n’est pas mon rôle ni, honnêtement, parmi mes préoccupations, qui sont par contre orientées par l’urgence et la nécessite d’entraver la transition, rapide et brutale, du capitalisme français vers le modèle néolibéral, objectif véritable du nouveau pouvoir.

L’opposition anti-libérale à Macron est représentée à l’Assemblée nationale par le Parti communiste et, surtout, la France insoumise. Ce sont PCF et FI qui devront à mon avis choisir entre deux stratégies de médiation sociale différentes. Quels intérêts socio-économiques privilégier ? Quels compromis identifier entre les groups qui les portent ? Quelles propositions politiques leur adresser ? Ce sont les questions auxquelles l’opposition anti-libérale à Macron, si elle se veut solide et durable, devra répondre. La position qui sera adoptée sur la question européenne découle de ces réponses : il s’agit d’un point politiquement fondamental.

Mélenchon, un populiste ?

Sur l’option populiste telle que je la définis dans mon billet – l’unité de l’ensemble des classes populaires autour de la souveraineté nationale -, je constate que personne, parmi ceux qui ont bien voulu réagir à mes propos, ne la défend. Je renvoie donc pour son analyse détaillée à mon billet, dans lequel je souligne les raisons qui me la font juger impraticable.  Nombre de lecteurs, par contre, m’ont signalé qu’il n’est pas justifié de qualifier de « populiste » l’action de Mélenchon ; d’autres, au contraire, se sont félicités du fait que je l’aurais fait. Or, je n’ai pas écrit et je ne pense pas qu’on puisse aujourd’hui mettre l’étiquette « populiste » ni sur Mélenchon ni sur le mouvement qu’il dirige. Il suffit de relire, avec une approche disons pas exagérément passionnelle, mon billet. Dans lequel je souligne d’abord la polysémie du mot « populisme », et j’insiste sur la définition précise du terme que je retiens. Ensuite et surtout, dans le billet j’avance une analyse : la France insoumise n’a pas encore choisi avec une clarté suffisante entre les deux stratégies que j’ai évoquées ; et j’interprète la campagne présidentielle de son leader comme un exercice de médiation (provisoire) entre les deux voies qui me semblent envisageables. Donc la ligne jusqu’ici suivie par Mélenchon n’est pas populiste au sens de ma définition : certains éléments – à vrai dire davantage avant les échéances électorales qu’au cours des dernières semaines – laissent penser qu’il veut garder ouverte la possibilité d’un virage « populiste », d’autres vont en direction opposée. Mais pour l’instant, je me garde bien de définir comme populiste (toujours au sens de ma définition) la stratégie de la FI.

Le bloc de gauche, mort à jamais ?

Les réactions les plus intéressantes à mon billet concernent en tout cas la perspective de redonner vie au bloc de gauche. Perspective illusoire selon de nombreux lecteurs, car cette alliance – du moins dans le profil qui l’a définie par le passé – serait définitivement et irrémédiablement rompue.  Cela (je me permets de résumer la position de ces interlocuteurs) pour deux raisons majeures : l’adhésion de la fraction « bourgeoise » de l’ancien bloc au programme du président Macron, et les divergences inconciliables sur les perspectives de la construction européenne.

Le premier point est d’une importance décisive. Comme je le rappelle dans mon billet, six millions d’électeurs ont été perdus par les mouvements et les partis qui se réclament (à tort ou à raison) de la gauche. Ces électeurs, en grande majorité appartenant aux classes moyennes et supérieures, ont pour la plupart appuyé Macron et constituent une partie consistante de son socle électoral. Il est évident qu’un mouvement de cette ampleur est lié à une pluralité de causes ; mais, pour les perspectives de l’opposition, il est essentiel de comprendre dans quelle mesure le vote Macron correspond à une adhésion convaincue aux réformes néolibérales. Bien évidemment, si une fraction si importante de l’ancien électorat « de gauche » appuie Macron parce qu’elle veut le démantèlement du Code du travail, il faut se résigner : le bloc de gauche est mort.

Il me semble toutefois qu’une telle vision des choses est strictement incompatible avec la réalité de la dynamique politique au cours des cinq dernières années.  Je vais raisonner par l’absurde, et accepter l’hypothèse que je conteste. Supposons que l’électorat Macron corresponde à une alliance sociale politiquement homogène ; imaginons donc que les électeurs, très nombreux, qui ont abandonné la « gauche » en faveur de Macron soient favorables, ou du moins non hostiles, aux réformes néolibérales. Or, ces électeurs en 2012 avaient voté Hollande au second tour et en très grande majorité pour le Parti socialiste au premier, qui ont par la suite gouverné exactement sur la ligne néolibérale : la politique, donc, qu’il faudrait supposer correspondante aux attentes d’une partie largement majoritaire de leur base. On voit les conséquences absurdes de l’hypothèse de départ : si elle était vraie, l’électorat socialiste ne se serait pas dit majoritairement contraire à la Loi travail de Hollande. Le même Hollande ne se serait pas effondré dans les sondages, et avec toute vraisemblance il aurait été candidat à sa propre succession ; pour finir, six millions d’électeurs n’auraient pas fait défaut au PS et aux écologistes, et Hollande aurait probablement été réélu.

Les choses, comme nous le savons, se sont passées différemment. Et pour une raison simple : dans la base électorale socialiste, l’adhésion aux réformes néolibérales était le fait d’une faible minorité. Pour mémoire, seulement 31% des sympathisants socialistes étaient favorables à la Loi El Khomri ; 62% s’y opposaient [1] . C’est parce qu’il a gouverné sur une ligne qui était en contradiction de plus en plus directe avec les attentes de ses électeurs que le Parti socialiste a subi une défaite historique.

La question européenne au cœur de nouveaux clivages

Il reste donc à trouver la clé d’un paradoxe : des électeurs qui ont abandonné le PS à cause des « trahisons » de François Hollande, ont trouvé refuge chez le très libéral Macron. Dans mon billet j’avance une interprétation, la seule que j’arrive à concevoir si on écarte des hypothèses fortes en termes d’irrationalité ou de désinformation des votants : des électeurs opposés aux réformes néolibérales mais attachés à la construction européenne ont probablement privilégié le deuxième objectif au premier.

Sur ce point, il faut lever un autre malentendu. Ce n’est pas moi qui réduis la question européenne à l’alternative simpliste entre rester dans l’UE telle que nous la connaissons ou en sortir de façon unilatérale, en prenant le risque d’une fermeture nationaliste : ce sont les électeurs qui perçoivent seulement ces deux possibilités.  Et ce n’est pas la faute des votants s’ils n’arrivent pas à envisager d’autres scénarios. Comme je l’ai écrit, la promesse d’une renégociation des traités – qui a été celle de Hollande, mais aussi de Sarkozy avant lui - n’a plus aucune crédibilité aux yeux de l’électorat. Quand Hamon promet : je renégocierai, mais si ça ne marche pas on restera tout de même dans l’UE, les électeurs comprennent qu’il veut rester dans l’UE sans rien changer. Et quand Mélenchon dit : je renégocierai, et si ça ne marche pas on sortira, la seule « promesse » que les électeurs retiennent est celle de la sortie. Tant que la question européenne sera perçue de la sorte, la cassure qui amène 44% des électeurs qui se disent « de gauche » à soutenir Mélenchon, mais 32% à voter Macron n’aura aucune chance d’être dépassée [2] .  C’est pour cela que je ne suis guère optimiste sur les chances de rebâtir le bloc de gauche. J’ai écrit que c’est un chemin ardu, difficile. Pour cela, il faut prendre acte que toute promesse de renégociation des traités n’est plus jugée crédible : les électeurs ne croient pas qu’à lui tout seul le président français – jupitérien, déterminé, capable de frapper d’énormes coups de poing sur la table qu’il soit – sera en mesure d’obtenir la moindre « concession » ; encore moins, évidemment, le total changement d’orientation qui serait nécessaire. Les électeurs estiment donc – et dans le contexte politique d'aujourd'hui c’est logique – que le choix est entre l’UE néolibérale et la rupture unilatérale. Pour sortir de ce choix binaire, la seule possibilité est de construire politiquement une autre perspective qui puisse être jugée crédible par les français ; et en particulier par les électeurs – je suis convaincu qu’ils se comptent en millions – qui ont voté Macron par rejet du risque de fermeture nationaliste et non par adhésion à son projet de réforme institutionnelle.  J’ai indiqué ainsi que, pour reconstruire la gauche, il faudrait imaginer une action commune aux gauches européennes. Si ce mouvement existait, et qu’il convergeait sur un projet partagé de réforme des institutions communautaires, peut-être les électeurs percevraient différemment à la fois les chances d’une renégociation avec les conservateurs allemands et les perspectives d’une éventuelle rupture qui, sur ces bases, serait vidée de tout contenu nationaliste.

Le mouvement des gauches européennes, une chimère ?

L’idée d’un mouvement des gauches européennes visant une réforme en profondeur de l’UE – ou éventuellement une construction alternative à l’UE, car comme je l’ai écrit dans mon billet l’éventualité d’une rupture, mais multilatérale et coordonnée, ne doit pas être écartée – a été à son tour l’objet de nombreuses critiques : il s’agirait d’une chimère, d’une arlésienne, d’une démarche sans avenir. Mais comment peut-on comparer la gauche européenne de 2017 à celle que nous avons connu par le passé ? Faut-il rappeler qu’aujourd’hui dans nombre de pays européens la gauche n’est plus dominée par les courants s’inspirant de la troisième voie blairiste ? Mélenchon, Iglesias, Corbyn et les autres leaders de mouvements et partis anti-libéraux désormais hégémoniques à gauche ne pourraient pas travailler à un projet européen solidaire et progressiste parce que Hollande et consorts ne l’ont pas fait avant ? Parfois j’ai l’impression que la gauche est à ce point traumatisée par l’action des socio-libéraux qui en ont guidé les sorts pendant plus de trente ans, qu’elle finit par identifier tout projet d’espoir à une chimère.  Mais les présupposés pour travailler au projet internationaliste, solidaire, anti-libéral d’une autre Europe – qui puiserait sa crédibilité dans le fait d’être partagé par les gauches de plusieurs pays - existent ; pour la volonté politique, cela reste à vérifier.

Elargir l'opposition sociale à Macron, une urgence absolue

Enfin, je dois une réponse aux commentaires qui indiquent que d’autres solutions, différentes des deux que j’ai évoquées dans mon billet, sont possibles pour élargir l’opposition sociale et politique à Macron. Je crois que l’accord est très général sur le fait que, comme je l’ai écrit, le socle de cette opposition doit être constitué par les classes populaires salariées, qui seront les premières sacrifiées par les réformes à venir. Remobiliser les ouvriers, les employés, les chômeurs qui se sont réfugiés dans l’abstention, est bien évidemment une nécessité ; récupérer le soutien de ceux qui, dans ces classes, ont cherché dans le vote Front national l’expression de leur révolte, aussi. Mais cela ne suffira pas pour agréger une alliance capable d’exprimer une majorité politique : même en 1981, quand le soutien d’ouvriers, employés, chômeurs à la gauche était à son apogée, il n’y aurait pas eu de victoire sans une alliance entre ces classes et une fraction des classes moyennes. Si d’une part on écarte la solution « populiste », c’est-à-dire l’union de l’ensemble des classes populaires, et si d’autre part on renonce à la reconstitution du bloc de gauche, quelles autres solutions sont envisageables ? Quels groupes sociaux auraient vocation à intégrer un « nouveau » bloc de gauche ayant renoncé au soutien des classes moyennes diplômées, hostiles à la fois à la fermeture nationaliste et aux reformes néolibérales ? Quel est leur poids politique ? Ces questions sont au cœur du débat qu’il faut avoir et auquel j’ai essayé de contribuer ; mais – pour construire un projet politiquement efficace – il faudra trouver des réponses précises.

Un dernier point pour conclure. Dans la perspective de construire une opposition forte à Macron, mon billet se limite, il est vrai, à évoquer les alliances possibles entre les intérêts tels qu’ils s’expriment dans la société française. Je sais bien que la politique ne se réduit pas à la recherche de compromis : le combat idéologique et culturel - qui porte sur la perception qu’ont les électeurs de leurs intérêts - en constitue une dimension fondamentale. Cependant il s’agit d’un combat de longue haleine, dont les résultats ne peuvent se manifester que dans le temps long. La démolition du modèle social français par Macron, elle a déjà commencé : former une coalition sociale large pour s’y opposer est une urgence absolue.

 

  • [1] Harris interactive, « Les Français soutiennent-ils la ‘réforme El Khomri’ sur le droit du travail ? », février 2016
  • [2] Ipsos : « Premier tour. Sociologie des électorats et profil des abstentionnistes », avril 2017

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