Lycéenne

La nostalgie me titille rarement. Les photos du passé ne quittent quasiment pas le placard. Mes souvenirs sont enfermés au fin fond de mon cerveau. Quelques-uns ont le culot de franchir les époques.

Avec le visage de Monsieur Didier Lemaire dans les médias, j’ai été un peu obligée de faire un saut en arrière, une plongée dans l’année scolaire 1992-1993, en Terminale au lycée Aristide Briand à Evreux. Ainsi, il y a eu une vie avant Trappes.


Lui aussi faisait partie de ces souvenirs bien rangés, celui-ci dans la prestigieuse étagère des bons moments. La philosophie est comme une extraterrestre dans l’éducation, elle passe vite, mais dépose sa marque dans l’esprit.


Monsieur Lemaire, jeune enseignant à l’époque (27 ans, je crois), ne nous a pas proposé de suivre le cheminement de ses collègues de l’établissement, il n’a pas été question de découper cette discipline en une suite de thèmes (la passion, la liberté…).
Il nous a appris à faire face à tous types de sujets, à réfléchir sur une matière vivante. Dans notre classe aux options musique et arts, la démarche n’a pas pour autant plu à tout le monde, car elle demandait de s’éloigner (ou d’interroger) des idées reçues, des préjugés.

L'art a eu sa place dans nos analyses, comme ce baiser de Rodin.

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Quelques sujets de devoirs me reviennent : "La modestie est-elle une vertu ?" "A quoi peut-on renoncer ?" 
La notation était exigeante, les remarques directes et sans grand ménagement, ni démagogie, ni complaisance, bien que très justes. J’avais parfois l’occasion de discuter avec lui plus longuement lorsque nous empruntions ensemble un bout de chemin à la sortie du lycée. J’ai souvenir également d’un cours dans la brasserie en face de l'établissement.


Après l’épreuve de philosophie du bac ("Pourquoi y a-t-il un devoir de mémoire ?"), je l’avais croisé dans un couloir. Il m’avait interrogée sur mon choix et mon plan. Il m’a annoncé que j’allais avoir entre 14 et 15. J’ai eu 14. Pas à côté de la plaque !


Un ami du lycée, dont j’ai parfois des nouvelles, avait lui un souvenir moins agréable. Il faut dire qu’il avait peu aimé le qualificatif que lui avait attribué l’enseignant de "bernard l’hermite aux gants blancs" pour sa façon, dans un devoir, de s’approprier les pensées des autres. De mon côté, j'avais retenu la poésie de cette expression.


J’avais envie que ces souvenirs restent à leur place, dans un rôle réconfortant, comme beaucoup de ce que l’on garde pour soi. Egoïstement, on ne veut pas les partager, de peur qu’ils ne nous échappent.


A présent, ce professeur de philosophie est exposé (ou s’est exposé) au regard de tous, loin de mes souvenirs et pourtant son visage a très peu changé. J’ai tenté de lire les premiers articles, me suis arrêtée sur celui du journal Marianne, qui questionne son éventuel profil de mytho ou de héros. Or, je ne l’ai côtoyé que pendant un an, mais je ne vois chez lui, ni l’un, ni l’autre. Il faut dire que les journalistes ont encore moins de recul que les élèves qui ont pu échanger avec lui. Lire dans les commentaires des crétineries sur sa coiffure donnait le niveau des débats et l’importance de réactions épidermiques. Pour des personnes qui se veulent tolérantes, leur vision de la tolérance est orientée.


Certes, cette expérience en année de Terminale n’éclaire pas sur les polémiques actuelles. Il ne s’agit que de l’appréciation d’une ancienne élève, reconnaissante et admirative vis-à-vis de son professeur.


Deux de mes amis, n’osent même pas se prononcer sur le sujet, cela reflète dans quelle situation se trouve le pays. Le moindre avis fait basculer dans l’idée de certains à l’extrême droite ou dans une forme de sacrilège. Le phénomène devrait à lui seul faire réfléchir.

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