Position de l’observateur ou une humanité en crise

Selon « la position de l’observateur », Stéphane de Gérando met en perspective les derniers événements vécus en France en cette fin d’année 2018.

Depuis 1905, les perspectives analytiques ont bien changé sur la réalité de notre monde, toujours intéressant semble-t-il de replacer nos analyses dans des appréhensions plus globales et « relativisantes ». 

La réalité physique de ce nous voyons à une certaine échelle (cosmologique) ne correspond pas à la réalité physique de ce que nous avons toujours cru comprendre et voir à une autre échelle (macroscopique, physique classique).

Position fixe ou en mouvement de l’observateur, la relativité générale en 1915 pose la question centrale du référentiel (position de l’observateur) : cela modifie en quelque sorte notre appréhension du monde.

Lorsque qu’un problème se pose, il peut donc être aujourd’hui plus que jamais nécessaire de « sortir du problème » pour l’aborder ou le penser (changer les échelles, les catégories de perception...). 

La brique que l’on reçoit n’est donc pas forcement la brique que nous voyons.

De la même manière, la remise en cause d’une appréhension séquentielle du temps nous oblige. Revenir sur la contemporanéité d’un fait, c’est aussi être dans un passé plus lointain, tout comme dans l’imaginaire d’un devenir.

Franchissons ce trou de ver entre la fin du XVIIIème et notre époque.

Dans un article du 5 décembre 2018 publié sur internet (1), le chercheur en science politique Samuel Hayat (CNRS) souligne que ce qui aujourd’hui en France pourrait apparaître avant tout comme l’expression d’une explosion de violence d’extrémistes cherchant le « chaos » serait en définitive principalement l'expression conservatrice d’un retour à un ordre moral. 

Des analyses trop simplistes décrivant des déambulations erratiques et revendications sans  cohérences des manifestants, le chercheur compare  ces manifestations à l’expression des mobilisations populaires au XVIIIe puis au XIXème siècles visant à défendre, au sens moral, un bon fonctionnement partagé de l’économie.

Ce concept d’ « économie morale » est connu des chercheurs en science politique, en historiographie, en sociologie (E. P. Thompson, James C. Scott, Lorraine Daston, Didier Fassin, Benjamin S. Orlove etc.), de la révolte à l'entraide, la défense du juste prix (pour permettre à une communauté d’accéder aux subsistances) à la production de remontrance.

Pour exemple, consécutivement à une hausse des prix des céréales et du pain, la guerre des farines est une vague d'émeutes d'avril à mai 1775 dans les parties nord, est et ouest du royaume de France, révolte qui fût stoppée grâce à un contrôle des prix du blé et l'intervention de la troupe. 

Samuel Hayat souligne que les 42 revendications diffusées et largement reprises des manifestants en 2018 n'ont rien d’hétéroclites ni d’incohérentes, « elles sont majoritairement centrées sur les conditions de vie », une fiscalité plus juste, des écarts plus décents entre les bas et les hauts salaires, des organismes de contrôle qui soient indépendants, la fin des privilèges comme les indemnités présidentielles à vie….

Ces revendications souligne Hayat s’ancrent « dans ce que l’on peut appeler l’économie morale des classes populaires ». 

Dans un climat peu propice à la sérénité, Xavier Hollandts, enseignant-chercheur à l’école de gestion KEDGE et spécialiste de la gouvernance des entreprises évoque une rémunération de 13 millions d’euros en tout par an pour un patron d’une entreprise dont l’Etat Français est actionnaire, sentiment de toute puissance, d’impunité et de fuite en avant qui aurait été contrarié par un lanceur d’alerte  avec toujours les mêmes thématiques que l’on retrouve, accusation de fraude fiscale massive (à hauteur d’environ 62 millions d’euros), achats d’appartements luxueux, salaires fictifs pour ses proches, organisations d’événements somptueux au frais de l’entreprise (2)…

Les études font apparaître une France qui compte entre 5 et 8,8 millions de pauvres dont 1% les plus riches en France possèdent 24% de la richesse totale (4). Les écarts de richesse sont de plus en plus frappants en France et dans le monde alors que deux études, l'une de l'OCDE (2014) et l'autre du FMI (2015) soulignent que les inégalités de revenus réduisent la croissance économique. 

Où « ruisselle » l’argent ? Dans ce deuxième pays au monde où l'on paie le plus d'impôts, la question réitérée d’un manque de clarté des fonctionnements ne cesse d'être posée par les manifestants. « Mais où va l’argent » ?  Et que devient cette exception française sociale et culturelle qui fait ou faisait notre singularité partout dans le monde.

Maintes fois décrites depuis des années dans des publications et autres médias, la multiplication des affaires, les scandales à répétition, les condamnations même minimes ne sont pas pour donner une image claire et égalitaire des fonctionnements : perte de responsabité  de dirigeants du public comme du privé, fonctionnements par réseau d'influence et de pouvoir, renvois d'ascenseur et passe-droits visant à entretenir des liens de dépendance et de subordination en dehors de toute compétence, de cadre légal ou de libre concurrence, conflits d'intérêts omniprésents, emplois ou plus encore situations fictives que les politiques n'arrivent parfois plus eux-mêmes à endiguer malgré un possible désir de changement.

Il y a manifestement une perte profonde de confiance dans le politique, avec notamment ces votes blancs, nuls et abstentions qui forment le deuxième parti de France selon le journaliste Christophe Jakubyszyn.

Pourquoi attendre des violences inacceptables ou des rapports de force pour établir un contact ? Est-ce un mode "raisonnable" de gestion et de communication ? L'histoire semble se répéter sans cesse.

Plus que jamais dans ces situations d'incompréhension, de tension et d'urgences répétées, il y a un véritable risque à moyen terme de tout amalgamer et de créer des fractures toujours plus grandes.

Changeons une nouvelle fois la positon de l’observateur, levons notre tête au-delà de "notre palier", de notre rue, de notre ville et dépassons un instant le cadre national ou européen.

« D'après le programme alimentaire mondial (WFP) un enfant de moins de 5 ans meurt de faim toutes les 11 secondes dans le monde. Cela représente plus de 3 millions d'enfants morts chaque année » (5).

Autre chiffre accablant, « du Moyen-Orient à l’Amérique centrale, près de 8 % des enfants du monde vivent aujourd’hui en zones de guerre. Dans son rapport annuel « La Guerre faite aux enfants », publié le 15 février, l’ONG Save the Children alerte sur le sort des mineurs dans les pays en guerre, qui seraient au nombre de 16 millions. Depuis vingt ans, la durée des conflits armés augmente, rendant leurs effets encore plus dévastateurs, notamment pour les enfants » (6).

Plus encore, comment croire que nous ne serions pas responsable du non respect de la planète et de la vie, avec ces alarmes au rouge que la communauté mondiale penne à prendre en compte malgré l’urgence annoncée. 

Pour reprendre notre analogie introductive, les physiciens n’arrivent toujours pas à réunir aujourd’hui microcosme et macrocosme, fracture théorique qui en dit long sur notre difficulté à envisager une globalité, un tout.

Cette idée d’un tout est probablement ce qui nous unit, mais aussi ce qui nous sépare, comme un principe d’intrication ontologique d’une humanité vacillante dans ses propres limites. 

Nous ne sommes pas seulement des êtres binaires et séquentiels, mais aussi des êtres multiples et simultanés. Dans nos cultures savantes européennes occidentales, comment une transmission - enseignement, pédagogie... - pourrait-elle favoriser l’éclosion d’un imaginaire sociétal, scientifique, artistique du multiple et du simultané ?

Nous avons des difficultés à sortir de pensées et de relations binaires - vrai /faux, objectif /subjectif, beau /moche, bête /intelligent, réussite /non réussite, pauvre /riche, heureux /malheureux ou autres catégorisations - relativiste /quantique, hasard / déterminisme, etc... - entrainant des rapports de tension, de stigmatisation, de justification, d'oppositions intellectuelles et sensibles trop schématiques, de domination (dominant /dominé).

Comme si cela existait de manière monolithique et objective, l'illusion de n'appartenir qu'à une seule catégorie, net et sans ambiguïté, est-elle nécessaire pour vivre et pour réaliser quelque action que ce soit ?...  (cf. L’analogie. Cœur de la pensée. Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander, Odile Jacob, 2013).

Une des fractures que nous vivons aujourd’hui et qui n’est naturellement pas nouvelle à l’échelle de l’histoire vient de notre difficulté à reconnaître et à harmoniser ce que nous sommes, une projection à la fois infinie et limitée.

La vie nous offre cette immense leçon de modestie.

Cessons de ne pas voir, cessons de stigmatiser, ne laissons pas nos énergies s’épuiser, ne détournons pas notre regard face aux réalités de terrain, redonnons sens à une topologie de l’espace social, éducatif, scientifique, artistique "sans déchirure ni séparation", ouvrons les marges et les limites du multiple et du simultané, réenchantons le monde face à la possibilité ensemble de s’interroger, d’apprendre, de découvrir, de recevoir ou de donner sans retour, de réaliser, d'échanger entre cultures, de s’émerveiller... sans perdre de vue un seul instant ce qui nous habite, la souffrance du monde et la crise d'une humanité.

 

 

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