Dix enjeux pour redéfinir la création artistique au XXIème siècle

En s'inspirant de l'histoire des sciences notamment liée à l'astrophysique et à l'informatique, Stéphane de Gérando envisage dix enjeux qui pourraient redéfinir le contexte global de la création artistique au XXIe siècle, du renouvellement d'un imaginaire à l'enseignement de la composition, de l'invention de l'œuvre à sa réalisation ou perception sensible.

Invention de nouveaux solfèges

Masse, force, gravité, énergie..., plus encore trous, singularités, nouvelles symétries, constantes, notions d’horizon ou d’infini...., quelques concepts pour exemples qui pourraient enrichir ou plus encore redéfinir en profondeur la pratique et l'enseignement de nouveaux solfèges compositionnels et ce dans le prolongement des notions introduites au XXe siècle, notamment par Pierre Schaeffer (Traité des objets musicaux, 1966...).

Il serait impossible d'imaginer la physique du XXIe siècle avec les outils mathématiques d'un XVIIe siècle, tout comme il serait particulièrement naïf voire malhonnête et dommageable de laisser croire que l'on peut développer un imaginaire créatif  sensible individuel et collectif sur les bases d'un savoir non actualisé ou de pratiques dépassées et sans une profonde capacité à constamment s'interroger et à évoluer à l'échelle de l'histoire.

Pour éviter de fuir la réalité délicate des problématiques d'invention et de création qui n'échappent naturellement pas à leur époque, une mesure de cette évolution pourrait être envisagée dans l'art et l'invention de ces nouveaux "solfèges" artistiques, scientifiques, créatifs.... à la base de nos enseignements, socle de civilisation.

Renouvellement de l'espace-temps en art

Depuis 1905 et 1915 (théorie de la relativité restreinte et de la relativité générale d’Albert Einstein – échelle cosmologique), notre conception physique de l’espace temps s’est renouvelée, notamment en rapport avec la mécanique classique (toutes les lois de la mécanique sont identiques dans tous les référentiels galiléens).

Pour exemples quelques idées bien connues aujourd'hui... les mesures de diverses quantités sont relatives à la vitesse de l'observateur, en particulier, le temps se dilate et l'espace se contracte. L'espace-temps se courbe d'autant plus que la masse à proximité est grande. La gravité influence l'écoulement du temps. La vitesse de la lumière dans le vide est invariable, peu importe la vitesse de l'observateur et de la source lumineuse.

Quelles conséquences de tels concepts doivent-elles avoir sur l’invention de l’espace-temps en art ? « Observateur, vitesse, dilatation contraction, courbure »... ces notions ont-elles véritablement été "digérées" dans les domaines de la création depuis plus d'un siècle, de l'imagination à la réception des œuvres ?

L’invention du temps en art peut être considérée comme une dimension supplémentaire aux trois dimensions de l’espace – longueur, largeur, profondeur. L’espace et le temps sont relatifs, mais l’espace – temps est absolu. Le positionnement (et la vitesse de déplacement) du public, qu’il soit réel ou simulé, entraîne une perception différente d’une même œuvre en complexifiant les rapports d’écriture - dilatation ou ralentissement du temps, de l’espace, des objets sonores et visuels par exemple.

Une écriture du multiple

« Musiques parallèles », « musiques miroirs », « antimusiques », « hypermusiques »…, autant de parallèles idéels ou néologismes empruntés à l’astrophysique qui interrogent actuellement l'évolution de toute notion plurielle en art, comme tout mot précédé du préfixe grec « poly » - plusieurs (polyphonie, polyrythmie…), avec par exemple l‘invention et la perception simultanées de plusieurs temps (poly-temporalité) ou de plusieurs formes (polymorphisme).

Dans le domaine de la création artistique, cela pose la question actuelle des limites de la perception du multiple et par ailleurs de la complexité renouvelée de son invention.

La notion polymorphique ne peut s’envisager sans une redéfinition du concept de forme, en s’aidant par exemple des recherches en mathématiques (topologie, nouvelles combinatoires...) et des sciences cognitives.

Il n’est plus question au XXIe siècle de limiter cette perspective à la composition du seul son, mais à l’invention d’objets complexes polysensoriels (OCP).

Superposition et analogie quantique (intrication)

L ‘art peut être considéré comme l'expression d'un sentiment simultané d'absence et de présence : absence d'intentionnalité, de finalité, hasard et contingence des rencontres (...) /présence de relations causales, déterminisme des trajectoires, finalisme...

Cette situation rappelle les débats polémiques des physiciens au sujet de l'interprétation de la physique quantique. L'état de superposition est une conséquence purement mathématique de la théorie quantique. Si l'on suppose une dépendance directe entre l'état d'une particule et la vie du célèbre chat de Schrödinger - ce que suggère la linéarité de l'équation de Schrödinger - le chat devrait être dans un état superposé, mort et vivant, jusqu'à l'observation, qui le réduirait à un seul état. Différentes options scientifiques proposent de résoudre ce paradoxe, théorie de la décohérence, approche positiviste, théorie des univers parallèles, théorie de l'influence de la conscience, univers multiples...

Dans le cadre de la création artistique, de quelle manière pourrait-on à la fois conscientiser et complexifier l’écriture de ce principe de superposition d’états qui peut « classiquement » paraître fondamentalement antinomique ? C'est notre quatrième enjeu pour redéfinir la création au XXIe siècle.

Hasard et déterminisme, un couple en question

Comme le montre l’histoire des sciences, le couple hasard /déterminisme ne vit plus une phase d’incompréhension, ni même d’opposition, les scientifiques, depuis 1961, allant jusqu’à parler de chaos déterministe, deux notions qui pouvaient sembler inconciliables (chaos mis en évidence par le météorologiste américain Edward Lorenz - "effet papillon"). 

En art, dépassant les querelles esthétiques de la moitié du XXème siècle (sérialisme /stochastique), donner du sens "au non sens", abolir toute notion de temps fléché et de relations passé, présent, futur (déterminisme), favoriser l’absence de relation est possible tout aussi bien en utilisant des outils d’écriture déterministe que probabiliste.

C'est là une des grandes problématiques à partir de cette fin de XXe siècle, puisqu'elle souligne l'incohérence de discours individuels ou collectifs qui assimilent trop rapidement ou par intérêt processus ou technique d'invention et résultat (œuvre). Une œuvre résultat d'un processus aléatoire peut finalement s'avérer déterministe ou inversement !

Plus encore, nous avons l’opportunité de nous interroger sur la place incontournable de ce couple conceptuel, hasard et déterminisme, qui emprisonne d’une certaine manière depuis nos origines l’imaginaire et la réalisation de l’œuvre. Serions-nous capable de sortir de ce schéma binaire ?

La non répétition

En 1909 Schoenberg explique à Busoni qu’il souhaite en finir avec le travail du motif (donc de la répétition) et qu’il aspire « à une libération complète de toutes les formes, de tous les symboles de la cohérence et de la logique ».

Malgré un engagement artistique hors du commun ayant pratiquement cessé d'écrire durant des années pour produire les premiers mouvements ou œuvres dodécaphoniques de l'histoire en 1923 et 1925 (non répétition des 12 hauteurs), il échouera finalement dans son projet comme plus tard d’une certaine manière les compositeurs qui utiliseront le hasard échoueront dans leur quête radicale de la découverte d’autres logiques d’écriture (difficulté de fuir la notion de répétition, par exemple à cause d’une perception réitérée et donc prévisible d'un même processus de sélection des paramètres sonores et visuels, particulièrement si ce processus est d’ordre probabiliste !).

Avec l’image du dé qui se casserait en deux, I. Eckland a critiqué explicitement la limite d’une formalisation mathématique et informatique du hasard. Le XXIème siècle reste plus que jamais confronté à une tentative d’écriture du hasard et de la non répétition, de sa formalisation à sa perception.

Complexité symbolique et perception

Classe de hauteurs, cardinalité, horloges des classes, classes d’intervalles, structure, fonction et vecteur intervallique, transformations, complexe d’ensemble, fonction d’injection, réseau transformationnel…, le XXIème siècle permettra d’approfondir, en dehors d’une approche modulo 12, la création de complexes polysensoriels, dans le prolongement des tentatives d’analyse liées à la compréhension des structures atomiques des cristaux au XXème siècle (ensembles homométriques) ou autres.

Plus généralement, les problématiques combinatoires posent la question de l’invention et des transformations non euclidiennes d’échelles singulières. C'est un des grands défis critiques et artistiques du XXIe siècle, évaluer des complexités non pas "seulement" symboliques mais aussi perceptives voire esthétiques.

Invention et technologies

Synthèse, transformation, hybridation, invention numérique et algorithmique..., autant de possibilités technologiques qui s’offrent plus facilement et souplement aux créateurs du XXIème siècle pour tenter de réinventer le matériau polysensoriel et définir une nouvelle expérience sensible.

Il faudra du temps pour apprivoiser ces matériaux qui sont à leur manière « sans histoire immédiate », produit de techniques de synthèse ou hybridées - réalité/virtualité. Mais l’expérience montre déjà que la création d’un objet artificiel ou hybride complexe comporte sa propre identité physique, perceptive et émotionnelle qu’il faudra progressivement apprendre à percevoir et à respecter pour être en mesure d'interagir et "de communiquer" avec lui.

Changement d'échelles, unification et création de métalangages

Particulièrement depuis le XXe siècle et la possibilité d'inventer de nouvelles dimensions du matériau (synthèse granulaire, invention spectrale, nouvelles échelles de temps, de hauteurs etc...), le lien entre composition micro et macro-structurelle de l’œuvre d’art pose problème, à l'image de la difficulté de penser une théorie unifiée entre des dimensions quantique, macroscopique et cosmologique.

En effet, si le microcosme et le macrocosme de l’œuvre peuvent être "simplement" envisagés, le passage continu de l'un à l'autre (dans un même espace d'invention et de contrôle) représente une réelle difficulté à la fois conceptuelle, technologique et artistique, un nouvel enjeu d'écriture pour ce XXIe siècle.

Par ailleurs, l’exemple d’une écriture poly-artistique à x dimensions associant différentes pratiques comme la danse, le théâtre, la vidéo etc... permet non seulement de superposer ces différentes pratiques mais aussi de les imbriquer au niveau cognitif de manière complémentaire (complétion) en créant des complexes révolutionnaires, matériaux et œuvres d’un nouveau genre.

Cordelettes vibrantes de la théorie des cordes, espaces de Calabi-Yau et variétés qui jouent le rôle de dimensions enroulées, forme complexe constituée de six dimensions..., tentative de création enroulée entre image et son ou entre théâtre, danse, vidéo et musique : il s'agit bien à notre époque d'inventer des métalangages capables d'unifier, d'imbriquer, de transformer... des espaces et des dimensions sensorielles différentes !

L'algorithmique et perspectives intelligentes

Dixième et dernier enjeu pour redéfinir la création au XXIe siècle, la place des algorithmes et leur puissance d'invention qui dépasse de plus en plus certaines capacités humaines. Les défis de l'intelligence artificielle introduisent des notions d'auto-apprentissage qui confirment des perspectives vertigineuses sur les questions notamment d'autonomie et d'auto-évolution-évaluation de l'œuvre d'art.

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