Enseignants assassinés

Enseignant assassiné, décapité, il faut une nouvelle fois être face à la mort pour s’émouvoir d’une situation banale au quotidien aujourd’hui dans certains lieux d’enseignement : la liberté de transmettre n’existe pas ou plus, au quotidien...

Un enseignant décapité, il faut une nouvelle fois être face à la mort pour s’émouvoir d’une situation banale au quotidien aujourd’hui dans certains lieux d’enseignement : la liberté de transmettre n’existe pas ou plus, au quotidien, plus que jamais ces dernières années, les enseignants ont peur de chanter, de dire une histoire, d’échanger, de s’habiller, de débattre, de penser, de simplement s’interroger. Quelle défaite affligeante d’une civilisation, défaite institutionnelle, défaite morale, défaite de la laïcité.

Il est plus qu’urgent d’affirmer une autorité, une capacité d’écoute, questions de fond, sans hésitation ni tergiversations - cesser collectivement de ne pas entendre ou de faire taire - aucune négociation possible, avec un courage qui nous manque tant, une culture plurielle au centre de notre vie et de notre histoire.

Comment penser qu'un enseignant menacé et agressé verbalement ou physiquement dans le cadre de sa mission puisse un seul instant se retrouver isolé, jusqu'à perdre la vie en sortant d'un collège,  assassiné à coups de couteau puis décapité. 

Dans un cadre public par exemple, la protection fonctionnelle est-elle suffisamment respectée et appliquée ? Pourquoi attendre que cette demande provienne de l'agent, avec des délais incompatibles avec l’exercice respectueux et serein d’une mission éducative ? 

Une mesure urgente consisterait à mettre en place de la part de l'employeur et des directions administratives et pédagogiques une protection efficace immédiate pour tout agent insulté ou violenté, ou bien contesté, de surcroît sans autorité pour le faire.  Etat, présidents d’université, directeurs d’établissement scolaire […], face à ce devoir de protection, la responsabilité serait personnellement engagée - à l'image dans un tout autre contexte des comptables publics qui sont personnellement et pécuniairement responsables des actes et contrôles qui leur incombent - avec de lourdes condamnations non pas symboliques mais qui seraient suffisamment dissuasives, en cas de non soutien aux agents. La rapidité de mise en place d’une protection est ici capitale pour éviter un seul instant toute forme de décrédibilisation de l’agent, situation qui n’aurait alors "pas de prix" dans le cadre de réparations ou d'une réhabilitation publique (revoir ici les questions d'indemnisation et de chiffrage des préjudices, avec des condamnations effectives lisibles et claires).

Une deuxième mesure permettrait de condamner ou de sanctionner très lourdement les dérapages de parents, d'étudiants ou d'élèves visant à décrédibiliser publiquement (propos diffamatoires), insulter ou violenter physiquement des enseignants ou directeurs d’établissement  (la gravité des sanctions doit être aussi dans ce cas beaucoup plus dissuasive).

Une troisième mesure serait une application très stricte et sans aucune concession ni hésitation de la laïcité dans les établissements publics, des repas aux signes ostentatoires, de la pratique du chant en musique et découvertes des cultures à la pratique du sport, de l’histoire, de la biologie, instruction civique… Chaque rouage de la chaîne décisionnelle, pédagogique, administrative, médicale, sociale [...] porterait une responsabilité clairement identifiée et rappelée.

Pour ne pas avoir "démissionné", pour avoir respecté ses engagements et une mission de service public, dans les contextes d'alertes successifs aujourd'hui officiellement décrits, un enseignant courageux vient de se faire décapiter. Il serait insupportable et totalement ubuesque d'entendre que tout a été fait dans le respect des cadres institutionnels : il y a bien une faillite collective. Cela peut être une trace d'intelligence que de se sentir impliqué dans un dysfonctionnement : être jamais responsable relève d'une perte d'identité collective et d'une incapacité à agir.

Pour conclure sur une mesure plus générale, il semblerait très nécessaire d'engager une profonde autocritique et d'agir en conséquence,  cesser d'administrer via des « bons points » institutionnels et ce slogan que l’on retrouve si profondément ancré « en silence » dans la culture des administrations centrales et déconcentrées, « surtout pas de vagues ». 

Ne pas faire de vagues (cela dépasse le cadre des rapports et statistiques sollicités par des tutelles), ne pas entendre parler des difficultés de gestion d’un établissement revient à valoriser « une bonne gestion »,   profil de carrière prometteur pour une direction auprès de son employeur (état ou collectivité territoriale par exemple).

Politiques, ministères, centres de formation supérieure, directions d’établissement, directions pédagogiques et administratives, ne soyons plus sous la pression d'une gestion "sans vague" qui mène à une démission, un vide abyssal qui semble toujours plus se creuser, des silences complices ou plus encore, une volonté de faire taire.

L'héritage du siècle des Lumières, la devise "Liberté, Egalité, Fraternité ", reprise par la république, n'est pas compatible avec toute forme de démission.

Changeons notre logiciel et revalorisons demain nos fonctionnements face aux missions des enseignants, en remettant au centre de notre système éducatif, outre les questions premières et essentielles de contenu de formation, des choix et valeurs d'équité, transparence de fonctionnement, justice, responsabilité, respect, respect du contradictoire et principes fondamentaux du droit.

Notre lutte de chaque instant face à toutes les formes d'obscurantisme et de terrorisme viendra de notre capacité à engager un fonctionnement éducatif cohérent avec lui-même, ses sollicitations, ses missions, en valorisant les compétences et les questions de fond.

Lutter contre les fonctionnements rhizomatiques, conflits d’intérêt et intérêts personnels si souvent dénoncés sans conséquence particulièrement dans le supérieur, cela demanderait un courage politique et institutionnel.

Une autorité ne se décrète pas, elle naît d'une probité, questions éthiques, exemplarité, tout comme la nécessité d'être créatif et de se réinventer, pratique du doute, de l'expérimentation à la recherche, fondement d'une "interrogation ontologique". 

En dehors du fond diffus des bavardages, redonnons la parole à ceux qui savent chaque seconde sur le terrain de quoi ils parlent, la réalité d'une salle de cours, situations difficiles particulièrement dans le secondaire, avec des contextes géographiques déjà en marge socialement et culturellement, évolutions rapides et différentes "en temps réel".

Les enseignants sont aujourd’hui assassinés, socle d’un vivre ensemble, richesse des cultures et des identités singulières, destin commun d'une humanité, formation d’esprits libres et critiques.

Arrêtons d'attendre le pire pour s'émouvoir, puis oublier, comme un perpétuel recommencement – boucle temporelle qui nous ronge.

Pour ceux qui veulent entendre les messages d'alertes réitérés d'enseignants ou de directions courageuses, ou simplement à la lecture des faits, les clignotants sont au rouge depuis longtemps déjà, les craquelures sont aujourd'hui des failles.

Le courage et l'honnêteté de ne pas renoncer à ses engagements et à une mission de service public peuvent coûter la vie. 

Espérons qu'il n'est collectivement pas déjà trop tard.

En mémoire à Samuel Paty - enseignants assassinés - agissons au-delà des mots, avec le courage politique et institutionnel nécessaire, pour la survie d’une histoire commune.

Notre responsabilité est une nouvelle fois engagée.

La nécessité d'une action immédiate et "de proximité" ne doit pas cacher l'immense chantier civilisationnel qui se dresse devant nous. 

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