Cerveau humain et création artistique – un couple incompatible ?

Reprenant l’analyse de Sébastien Bohler sur ce qu’il nomme "Le bug humain" lié au fonctionnement du cerveau, nous posons la question de notre capacité à créer.

 Dans son ouvrage Le bug humain (Robert Laffont 2019)Sébastien Bohler évoque schématiquement deux parties du cerveau humain qui semblent à la fois s’opposer et se compléter - le striatum et le cortex. Si toutes deux sont indispensables à l’activité humaine, leurs « espace-temps » s’opposent.

  • Le striatum - ou le temps de l’immédiateté.
    Le striatum vit pour satisfaire le plus rapidement possible des besoins immédiats (p. 178). Il « prend sans limite ce qu’il peut avoir. C’est un des gros défauts de fabrication de notre cerveau » (p. 139).
    Très ancien à l’échelle des premiers êtres vivants, il occupe une place centrale, levier de presque tous les pouvoirs.  Via un système de récompense lié au plaisir (molécule appelée la dopamine, neurotransmetteur), il gère depuis dix millions d’années les mêmes fonctions primaires essentielles à la survie - manger, se reproduire, dominer, tout en économisant le moins d’énergie possible. Millions de générations de poissons, d’amphibiens, de reptiles, de mammifères, cette partie du cerveau assurant la survie est devenu indestructible à travers les âges. 
  • Autre partie, le cortex - ou la mesure d’une profondeur du temps. 
    Il conceptualise, planifie les actions, élabore des représentations, communique…

Le cortex représente le lieu de la conscience, mais il n’a pas d’objectif contrairement au striatum.

Le grave problème souligne Sébastien Bohler, c’est que nous sommes de plus en plus prisonnier du présent, notre dépendance à l’instantanéité s’accoutume de génération en génération : « esclave de notre cerveau reptilien, sans possibilité de choix, gouvernés par des flux de dopamines qui remplacent la libre décision par la mécanique de l’inflation des besoins et des désirs » (p. 214).

Nous savons très bien réaliser des objectifs, mais nous avons les plus grandes difficultés à en établir, trop souvent sur la seule base de critères techniques réalisables. Doués d’intelligence, nous avons un bien trop faible niveau de conscience.

Dans ce contexte individuel et collectif, comment un artiste-créateur pourrait-il réellement exister, alors même qu’il doit prendre le temps nécessaire pour inventer une œuvre originale à l’échelle de l’histoire ? Nous ne parlons pas ici des pseudos-créateurs ou farces récréatives à la solde du striatum et de la glorification des ego, mais bien d’un engagement artistique qui tente de conscientiser l’acte de création dans sa dimension diachronique, problématique et critique.

Pour échapper au déterminisme du striatum et modifier son comportement primaire, il serait envisageable de rééduquer le cerveau pour apprendre la modération, la patience, le goût de l’effort, faire plus ou différemment avec moins via la puissance de la conscience… En d’autres termes, tenter de passer d’un mode de vie trop souvent conditionné, « automatisé » et atrophié chimiquement à l’exercice de nouvelles formes de consciences, dans le prolongement de techniques de pleine conscience  qui consistent  à orienter son attention soit de façon ciblée (respiration ou autre phénomène psychologique tel que la douleur, le bien-être), soit de façon non-ciblée, en ouvrant sa vigilance et ses sens à tous les éléments de l'instant présent (bruits, pensées, souvenirs, température ambiante, projets, sentiments, position du corps ...).

Christophe André, médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, explique que l’attention juste consiste à vivre une expérience sans filtre (on accepte ce qui vient), sans jugement (on ne décide pas si c’est bien ou mal, désirable ou non), sans attente (on ne cherche pas quelque chose de précis).

Belle leçon que tout apprenti créateur devrait faire sienne s’il souhaite échapper à un déterminisme immédiat et primaire. Plus encore, développer la conscience dans l’acte de création offre la possibilité de renouveler l’appréhension du temps et de l’espace qui prennent alors de nouvelles dimensions à la fois sensorielles, conceptuelles, technologiques, culturelles, esthétiques...  

Il ne s’agit donc pas d’un discours religieux ou philosophique, mais d’une réalité physique et du pouvoir des neurones sur lesquelles nous pouvons concrètement avoir une action.

Au lieu de cela, Sébastien Bohler décrit un homo numericus continuant sans limite à programmer dans le cortex des actions relevant des cinq grandes récompenses – nourriture, sexe, statut social, moindre effort ou information, actions bien validées par le striatum qui asperge les connexions de ciment neuronal (la dopamine) dit-il. Cela  encourage toujours plus nos renforceurs primaires : pour obtenir nourriture, alcool, tabac, sexe, argent […] les délais d’attente sont raccourcis le plus possible (les études scientifiques montrent que nous perdons aujourd’hui patiences en quelques secondes sur internet), par ailleurs à la recherche de toujours plus de reconnaissance sociale même virtuelle (les likes de Facebook pour exemple),  voyants au rouge au niveau mondial montrant notre incapacité à stopper une machine infernalle, des problèmes de l’obésité au réchauffement climatique.

Le domaine artistique et de la création actuellement semble plus que jamais être l’illustration de ce « bug humain », à l'image du fonctionnement sans système d’autorégulation du striatum.

En dehors des "actions médiatiques confidentielles", difficile en effet de trouver dans le cadre d’une saison artistique au rayonnement national ou international une programmation qui échappe à l’attente primaire de multiples striatum. Impossible de solliciter un temps d’invention nécessaire pour les créateurs ou pour les interprètes, tout doit se faire dans une forme d’urgence ramenée aujourd’hui à quelques heures voir au temps réel de la création.

Il y a une vingtaine d’années, il était encore possible de trouver des interprètes d’exception qui pouvaient travailler une création "sans limite de temps" ou simplement le temps nécessaire, aujourd’hui cela paraîtrait totalement irréaliste voire dangereux d'exprimer une telle sollicitation !

L’artiste ne travaille plus mais il se doit de produire pour apparaître socialement : comme le reste de la population, il devient esclave du temps présent, forme de marchandisation quantitative (et non qualitative) des rouages économiques.

Plus inquiétant encore dans le cadre de la formation artistique de jeunes élèves, nous avons vu apparaître pour la première fois cette année des enseignements artistiques dont l’objectif est un apprentissage technologique sans lien avec des questions culturelles plus générales. Les textes cadres pédagogiques avaient jusqu’alors toujours replacé l’ensemble des apprentissages dans une dimension diachronique critique, probablement une tentative de lutter contre le fonctionnement primaire du striatum.

D'une autre manière, le monde de la recherche n'est-il pas dans ses réseaux de fonctionnement et d'influence l'expression d'un striatum en puissance ? 

Comment dans ce contexte qui se dégrade penser que les pouvoirs politiques et économiques aideraient à modifier notre activité cérébrale en interrogeant la question du sens ?

Une civilisation dénuée de capacité d’invention et de création ne serait-il pas réduite à un statut de machine ?

Par analogie en écho à la fameuse citation de Rabelais, création sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Ces remarques corroborent l’analyse plus générale de Sébastien Bohler.

Nous ne savons pas ce que nous faisons, mais nous "faisons" toujours plus.

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