LFI doit clarifier son discours sur l'Europe

Plan A et... plan A. Depuis quelques mois, il paraît compliqué de suivre la stratégie européenne de la France Insoumise et de savoir où est passé le plan B. Loin d'être un détail, il est nécessaire, par égard aux partisans de "L'Avenir en commun", de clarifier une bonne fois pour toute la position du mouvement afin d'évacuer les craintes d'un scénario à la Tsipras.

 © © Thomas Samson - AFP © © Thomas Samson - AFP
Claironner que l'on désobéira aux traités européens fait plus montre d'amateurisme que de sérieux ! Au départ, la stratégie du plan A - B proposé par le programme "l'Avenir en commun" pour pousser les États membres à se remettre autour d'une table et refonder de nouveaux traités européens pouvait sembler pertinent et crédible. En effet, avec une participation autour de 19,5 milliards d'euros/an (chiffre de 2016), la France est le deuxième plus gros contributeur de l'UE après l'Allemagne. De ce simple constat, on peut déduire qu'un rapport de force est envisageable pour légitimement émettre quelques conditions à notre maintien dans l'union. Mais ce rapport de force n'a de sens qu'en présence d'un plan B stipulant en cas d'échec la sortie claire et unilatérale par la mise en œuvre de l'article 50 du traité de Lisbonne. L'idée qui peut s'apparenter à une forme de chantage par son caractère contraignant est en fait la seule plausible -en dehors d'opter directement pour un Frexit-, puisque toute renégociation des traités implique l'unanimité des 27 États membres.

Force est de constater que le discours a changé et que le plan B demeure dans un flou artistique déconcertant. Jean-Luc Mélenchon s'est contenté d'expliquer aux "AMFiS" de Marseille qu'il "n'y avait pas d'Europe sans la France" (jusque-là nous sommes d'accord) et que le plan B consistait désormais en une sortie de l'OTAN tout en dérogeant aux règles en vigueur par des options de retrait "opting-out", c'est-à-dire une Europe à la carte. Un discours qu'avait déjà tenu Thomas Guénolé, candidat aux européennes sur la liste LFI dans un entretien publié sur le site "Europe Insoumise" :

"En droit, l’Union européenne n’est ni un super-État, ni un État fédéral. C’est une organisation internationale. Autrement dit, contrairement par exemple aux États-Unis d’Amérique, elle n’a pas de souveraineté. Il n’existe que la souveraineté des États membres, dont la France, qui consentent, uniquement parce qu’ils ont souverainement signé des traités, à en appliquer les règles.

Par conséquent la France a parfaitement le droit, en exerçant sa souveraineté, de décider qu’elle n’applique plus telle ou telle disposition des traités. Cela s’appelle « l’option de retrait ». Elle peut le faire de façon négociée : par exemple, le Danemark a négocié avec les autres pays de l’Union qu’il ne participerait pas à l’espace Schengen, alors que Schengen est prévu par les traités. La France peut aussi le faire unilatéralement : par exemple, la Suède a voté « non » par référendum sur l’adhésion à l’euro et depuis, elle n’utilise pas cette monnaie alors que cette dernière est prévue par les traités."

S'il est vrai que la Grande Bretagne, le Danemark, l'Irlande, la Pologne et la Suède (retrait de facto) bénéficient ou ont bénéficié d'options de retrait, il faut quand même préciser que ces dérogations n'ont pas été accordées au coup par coup mais dans des phases décisives de la construction européenne pour éviter des blocages de textes dans l'élaboration des traités. Ces options ont permis à ces États, Royaume-Uni en tête, d'échapper à certaines mesures de politiques communes tout en étant membres. Ce qui signifie que de telles dispositions ne sont envisageables qu'en cas de nouveaux traités ou d'une renégociation qui implique donc l'unanimité des États membres. Par ailleurs, Thomas Guénolé commet des inexactitudes quand il parle de la Suède. Celle-ci était déjà hors zone euro avant le référendum de 2003. La Suède utilise depuis 1994, date de son adhésion à l'UE, le fait de ne pas faire partie du MCEII (mécanisme de taux de change européen) qui est un critère indispensable pour intégrer l'euro. C'est une option de retrait de facto tolérée mais qui devait être régularisée dès que tous les critères seraient remplis. Quant à la souveraineté, on sait très bien que nous souffrons désormais d'un transfert de compétences qui nous soumet aux directives ultralibérales de la Commission de Bruxelles. Étant donné que nous avons ratifié les traités européens, c'est nier la hiérarchie des normes que de vouloir passer outre les conventions communautaires. Certes inférieures à la Constitution (modifiée à dessein sans l'avis de personne) mais supérieures aux lois.

Et on sent bien qu'il y a un malaise sur ce sujet. Le départ soudain de l'économiste Liêm Houang-Ngoc de la France Insoumise illustre bien le problème. Ce dernier expliquait à son tour dans une tribune du Monde en date du 24 août 2018 :

"D’un point de vue rhétorique, l’épouvantail du plan B permettait de s’adapter à tous les auditoires. Pour rassurer les proeuropéens, le plan B était présenté comme la menace crédible obligeant les partenaires européens à accepter le plan A, afin d’éviter l’éclatement de la zone euro. Assimilant la souveraineté populaire à celle des Etats (l’existence d’un peuple européen étant jugée, pour l’heure, hypothétique), le plan A écartait toutefois la perspective d’une Assemblée constituante européenne, jadis défendue par le tribun."

De la même façon qu'on ne sent pas Charlotte Girard -oratrice nationale et maître de conférence en droit public- très à l'aise sur le sujet. Dans une émission du Média intitulée "Dans la gueule du loup" celle-ci parlait d'Europe comme d'un espace de discussion et de coalitions pour peser sur les décisions à l'échelle européenne. Ce n'est clairement pas sérieux !

Il n'empêche que la France Insoumise va devoir accorder ses violons ou elle va sérieusement perdre en crédibilité. Faire des élections européennes un référendum anti-Macron ne suffit pas. Macron n'est qu'un agent au service de l'oligarchie européenne. C'est avant tout aux traités et à la Commission de Bruxelles qu'il faut s'attaquer. C'est là le verrou qui censure toute politique sociale et environnementale. C'est le bras armé de l'oligarchie. Le plan B, c'est le révolver sur la tempe qui peut contraindre à faire changer l'Europe de cap. Vidé de sa substance létale, nous serons condamnés dans les abysses de l'ultralibéralisme !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.