Regard sur #NuitDebout

S'il fallait résumer mon sentiment au sujet du mouvement Nuit Debout, c'est à la fois un sentiment d'espoir nuancé par le scepticisme quant à l'avenir d'un mouvement desservi par le traitement qui peut en être fait ou les tentatives de récupération diverses. Pour quelle stratégie ? Quelles solutions ?

Difficile pour ma part d'avoir un avis tranché sur le mouvement Nuit Debout. Sûrement parce que ce dernier déroute par son aspect encore protéiforme mais qui n'est pas sans rappeler l'agora d'Athènes où, durant l'Antiquité, l'ecclésia se réunissait pour décider de la politique de la cité.

Si le mouvement est largement couvert par les journalistes, l'image qui en est néanmoins révélée ne sert globalement pas l'initiative populaire; populaire malgré l'absence d'une réelle diversité de classes sociales : les ouvriers, les "prolos" y sont malheureusement peu voire pas représentés comparativement aux universitaires, aux intellectuels, aux chômeurs aussi.  Sur le traitement médiatique, on est tenté (moi le premier je l'admets) de tirer une caricature hâtive de la chose comme d'une assemblée de "ZADistes", de fumeurs d'herbe vaguement contestataires voulant en découdre avec les CRS et refaisant le monde autour d'une bière. Leur mai 68, leur Woodstock en quelque sorte... ça c'est pour le cliché. Un cliché certes, mais on touche ici un point important. Notre société étant une société conditionnée et dominée par l'image, il ne fait aucun doute que ce que l'on nomme "l'opinion" a pour réflexe de s'en remettre à ses a priori et jeter le bébé avec l'eau du bain. Les agissements de quelques casseurs finissant de convaincre qu'il est temps de sonner la fin de la récréation. C'est à mon sens sur ce point que dépend l'avenir du mouvement. En se structurant avec ferme détermination mais en évitant de donner à la presse le spectacle qu'elle attend, Nuit Debout peut assurer sa pérennité même s'il faut redouter comme l'évoquait cette semaine Daniel Cohn Bendit, le relâchement provoqué par l'Euro de football et la trêve estivale. L'épisode Finkielkraut de ce week-end était également malvenu. Nuit Debout qui se veut être un rassemblement au dessus des clivages partisans (j'y reviendrai) et pacifique devrait être en mesure d'accueillir un public large pour débattre et se montrer plus intelligent que des intellectuels mainstream et belliqueux comme Alain Finkielkraut. Ce dernier étant particulièrement inffluent de par sa médiatisation, le sortir avec violence n'était pas meilleure idée qui soit. D'abord parce qu'il n'en sera que plus belliqueux et puis parce que cela ne fait que valider son discours pour le quidam n'y prêtant qu'une oreille.

Une fois faite cette observation, ce qu'il faut surtout voir dans Nuit Debout, c'est cette extraordinaire volonté de se réapproprier le débat public et notre destinée dans un système qui nous inflige une violence bien plus insidieuse que celle de quelques casseurs offrant aux chaînes d'information continue l'adrénaline nécessaire pour pimenter l'antenne. Nuit Debout ce sont de nombreuses commissions sur des thématiques très variées et l'occasion de replacer l'humain au centre du débat quand la démocratie dont on cherche à nous faire croire qu'elle existe encore nous échappe en réalité de plus en plus. Je suis à ce propos assez stupéfait de constater le manque de lucidité de nombre de gens s'imaginant à l'abri de tout désagrément, qui pensent que seul l'ordre, la sécurité, le travail redoublé d'efforts viendront à bout de la crise. Il faut ouvrir les yeux nous dit-on. Dans un pays où il est trop difficile de licencier, où l'on paie trop d'impôts, où l'on ne travaille que 35 heures par semaine, comment être compétitif ? Oui c'est vrai. Comment être compétitif face à des pays comme la Thaïlande où un ouvrier peut travailler plus de 10 heures par jour pour un salaire inférieur à 400 $ par mois ? Quand on peut employer à tour de bras des travailleurs détachés payés au lance-pierre sans aucune protection sociale ni considération ? À quoi va-t'il falloir consentir pour atteindre ces objectifs de compétitivité ? Combien d'entreprises du CAC 40 font de "l'optimisation fiscale" et délocalisent quand monsieur Pierre Gattaz passe son temps à se cacher derrière le petit doigt des PME-TPE, des petits artisans et commerçants qui triment (leur rappelle-t'il d'ailleurs à ces derniers les conséquences de la grande distribution sur leur activité ?) pour justifier le bien fondé de la loi travail, les baisses de charges et la flexibilité ? Intéressant aussi de s'arrêter sur un petit détail qui semble anodin mais pourtant très révélateur sur les techniques d'enfumage de ce dernier. Quand Gattaz, invité dans l'émission On n'est pas couché, répond avec ce qu'il faut de mauvaise foi à Yann Moix -qui l'interrogeait sur la diffusion d'un badge réalisé en République Tchèque à la demande du MEDEF dans le cadre d'une campagne pour la création d'emplois-, il lui répond que (seule) la partie imprimée du badge a été réalisée en France soit une infime partie de l'objet. On peut en déduire ce qui se cache derrière la mode des startups et du "tous entrepreneurs" : bien souvent (pas toujours) une économie qui repose sur de la main d'oeuvre bon marché. Car la fameuse (ou fumeuse) compétitivité et le "tous patrons" dont on nous rebat les oreilles repose là-dessus : la sous-traitance. Comprendre esclavagisme légalisé.

Si Nuit Debout peut jouer un rôle important c'est non seulement en se réappropriant le débat public mais également par de la pédagogie. Expliquer aux "bonnes gens" qu'il ne suffira pas d'avoir un portefeuille d'actions garni, un bon salaire, une bonne retraite et d'en amasser toujours plus, sauf à être eux-mêmes à la tête d'une puissante holding. À ce rythme, la crise frappera tôt ou tard fort, très fort, si fort qu' on ne se gênera pas pour geler les retraites, l'épargne et que sais-je encore. Expliquer aux "bonnes gens" combien le système les empoisonne chaque jour jusque dans leur assiette. Que le permanent va-et-vient à Bruxelles de parlementaires dans les cabinets de lobbying qui leur graissent la patte sera peut-être la cause du cancer de leur père, de leur mère, de leur fille, de leur frère... Leur expliquer que chacun de leurs actes a des conséquences sur eux y compris leurs proches. Ce qui implique donc de la pédagogie et appelle un examen de conscience généralisé à l'heure ou l'individualisme lâche fait autorité. La montée incessante du chômage, la baisse du pouvoir d'achat entraînera inévitablement à terme la perte des plus aisés. Il faut expliquer à chacun, de toute classe sociale qu'il soit, de toute opinion, les répercutions sur sa propre vie pour espérer sensibiliser le plus grand nombre. C'est là où je ne suis pas d'accord avec Frédéric Lordon. La convergence des luttes qu'il appelle de ses voeux sera facilitée si elle permet au plus grand nombre de s'y associer, en décomplexant chacun de ses poncifs et sous condition qu'il veuille bien les remettre cause. Cela nécessite à mon avis de passer outre le clivage gauche-droite qui n'a désormais plus vraiment de sens du point de vue des partis politiques. C'est peut-être -selon moi toujours-, un des seuls point de désaccord avec Lordon. Pédagogie pour redéfinir la place de l'humain au centre du débat et démontrer comment le capitalisme actuel entend lui accorder une place plus que secondaire. Il est d'ailleurs intéressant d'entendre à ce propos monsieur Gattaz rester évasif quand il se plaint du "trop de contraintes" pour faciliter l'accès des handicapés dans l'entreprise. Ce qui n'est pas difficile à comprendre. Pourquoi contraindre à de coûteux investissements pour adapter le poste de travail quand on pourrait se passer de salariés handicapés ? Ne nous trompons pas, profit rime peu souvent avec philanthropie !

Enfin, je terminerai mon propos par dire le rôle essentiel que peut jouer Nuit Debout pour expliquer qu'il faut en finir avec les débats stériles sur l'islam, le terrorisme, le voile (quid des autres religions ?) etc... Le sociologue Raphaël Liogier soulignait avec justesse comment l'État et en particulier l'actuel Premier ministre légitimait insidieusement l'islamophobie notamment en souscrivant aux récents propos d'Élisabeth Badinter qui déclarait "qu'il ne fallait pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe". Ces problèmes identitaires, de terrorisme, même s'ils font des dégâts et causent des traumatismes considérables sont périphériques et engendrés par un système qui exclut et radicalise de parts et d'autres, appauvrit et sème le chaos hors de son périmètre. Un système qui a en grande partie fondé sa richesse sur la colonisation et qui à l'heure de la mondialisation va devoir intégrer et faire des ponts de manière intelligente pour trouver un équilibre. Ces débats constants ne servent que de dérivatifs pour éviter les problèmes de fond essentiels pour comprendre ce qui se passe autour de nous. Comme le préconise Frédéric Lordon, il faut user des seuls moyens de pression dont chacun dispose. La pression économique (grève générale) et redéfinir radicalement le cadre étatique ce qui doit aboutir dans l'idéal à une nouvelle constitution. Il n'est pas interdit de rêver !

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