Pourquoi j'ai choisi la France Insoumise

Ce n’est pas facile de livrer une part de soi-même publiquement sur un blog et de dévoiler l’intimité de ses convictions profondes ; d’expliquer ses choix et de consigner par écrit la façon dont les idées font leur chemin. Et si un jour je regrettais ces choix ? Quelle crédibilité aurais-je dans mes engagements futurs vis-à-vis des autres ?

Que seraient-ils amenés à penser de la sincérité et de la valeur de mes convictions si elles venaient à changer ? Ce sont des questions qui forcément vous poussent à hésiter avant de saisir son clavier. Mais je crois que mon expérience, mon ressenti des choses et des événements peuvent être utiles dans un moment décisif où l’étau libéral se resserre de plus en plus violemment. Quand on est prêt à faire ce type de démarche, c’est le signe que l’on devient suffisamment mûr idéologiquement et politiquement pour se livrer à cet exercice sans appréhender le jugement des autres. Le moment où l’on se dit, quoi qu’il arrive désormais, le champ de mes idées ne pourra osciller d’un angle supérieur à 10°. C’est le moment de se lancer.

Plus jeune, je n’ai pas abordé la politique de la meilleure façon et dans les meilleures conditions qui soient pour être de ceux qui se conscientisent précocement au point d’affirmer jusque dans leur ADN un engagement ferme et définitif. Étant issu de la classe moyenne supérieure, ayant grandi dans une commune bourgeoise et tranquille de l’Ouest de la France, j’ai davantage été fasciné par les grands orateurs, les grandes joutes des débats télévisés tout en me laissant influencer par les discours « mainstream ». Dans le même temps, je décidai de m’investir de bonne foi dans la vie politique locale, ce qui m’apparaissait comme le plus raisonnable. Je ne regrette rien de ces années qui ont été malgré tout formatrices. J’ai depuis radicalement changé de point de vue, bien que progressivement, en me confrontant à la réalité de la vie notamment lorsqu’il a fallu quitter le nid familial pour l’Ile-de-France. Radicalement pas tout à fait peut-être. Je crois qu’il y avait des prémisses à ce que je suis devenu aujourd’hui. Je n’étais certes pas un militant de gauche mais ma vision très gaulliste d’alors suscitait déjà un esprit critique sur les orientations européennes qui s’esquissaient et qui pour le coup ont constitué chez moi la colonne vertébrale de mon évolution. De là sont parties mes préoccupations en matière de justice sociale, d’environnement, d’indépendance dans ce qu’elle a d’essentiel pour la souveraineté du peuple, c’est-à-dire la possibilité de pouvoir choisir et décider ce qu’il y a de mieux pour servir l’intérêt général de son pays. La nécessité de veiller à ce que les organes de la démocratie restent et demeurent irrigués jusque dans les plus petits vaisseaux face à une oligarchie toujours plus prompte à pratiquer la crossectomie !

La fête à Macron - 5 mai 2018 © © Stéphane Burlot La fête à Macron - 5 mai 2018 © © Stéphane Burlot
Après quelques pérégrinations, n’ayant pas encore ce qu’on pourrait appeler une culture de gauche, je ne trouvais rien dans l’offre politique qui puisse me satisfaire. Il faut attendre les présidentielles de 2012 pour que les choses commencent à basculer. Plus précisément un slogan qui fera mouche : « L’humain d’abord ». Mais quelle évidence, bien sûr ! Le talent oratoire et l’argumentaire solide d’un Jean-Luc Mélenchon feront définitivement le reste plus tard. Une affiche de campagne nous proposait de « prendre le pouvoir ». Effectivement, qu’attend-t-on pour prendre le pouvoir plutôt que de nous laisser nous vider de notre sang par des technocrates invisibles, opérant un véritable hold-up de compétences institutionnelles vers Bruxelles ?

Mélenchon venait donc de donner un premier coup de pied dans la porte. Celle qui tenait encore hermétiquement mon esprit fermé non pas aux idées de gauche mais au militantisme de gauche qui me semblait patiner sur un terrain uniquement contestataire et relevant du témoignage. Je ne souscris pas aux propos de celles et ceux qui voudraient que la politique ne serve à rien si ce n’est que profiter à des profiteurs, professionnels de la politique. Ceux qui disent que c’est surtout l’engagement associatif ou les initiatives individuelles qui peuvent changer la donne se trompent. Non que ce que je viens d’énoncer soit inutile, bien au contraire, mais la politique, selon moi, joue un rôle fondamental et complémentaire pour changer le cours de l’histoire. Siéger dans les institutions, gouverner, c’est le moyen de contraindre par la loi les comportements qui nous poussent dans l’abîme. À gauche, mis à part le P.S. qui n ‘était devenu qu’un ersatz libéral je ne voyais aucun parti, aucun mouvement qui veuille réellement accéder au pouvoir.

La porte a été définitivement enfoncée fin 2016 avec le lancement de la France Insoumise. Enfin un programme défini, clair, rassembleur, inclusif, écologique et social. Un programme qui met en relation tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui : le libéralisme économique avec son impact écologique, social et géopolitique. Le refus des rafistolages avec d’autres partis politiques était la garantie supplémentaire qu’on ne changerait pas à l’avenant ce programme me rassurait. Le refus de se perdre dans des débats stériles sur l’identité et l’Islam radical, débats qui ne font qu’ajouter de l’huile sur le feu sans régler les problèmes sur le fond s’apparentait à une bouffée d’oxygène alors qu’on nous avait habitués à des analyses étriquées aux relents nauséabonds. C’est une compréhension large du monde qui permettait et permet encore d’observer que le libéralisme économique se décompose en un fumier fertile pour les replis identitaires de toute nature et la radicalisation.

Sur l’Europe, contrairement à certains qui voudraient uniquement une sortie de l’Union Européenne sans nous dire précisément quelle vision de la société ils auraient une fois sortis, la proposition d’un rapport de force pour contraindre à changer des traités qui nous empoisonnent la vie me semble plus audacieuse, plus réaliste et stratégique. Rapport de force à notre portée compte-tenu de la place occupée par la France, un des plus gros contributeurs, la clé de voûte avec l’Allemagne de l’UE.

Alors que les éditorialistes s’appliquent à faire passer la France Insoumise pour une bande de fous-furieux extrémistes soumis à un gourou, le commun des mortels habitué à des programmes qui tiennent sur un tract de 4 pages passe à côté d’un projet chiffré et développé dans près de 40 livrets thématiques. Quel dommage.

C’est là le talent d’un Jean-Luc Mélenchon. Se réinventer, trouver les mots, adopter un discours limpide, didactique, efficace et persuasif tout en sachant se remettre en question sur des sujets, des situations qui évoluent avec le temps. Il a su me convaincre moi qui étais réticent pour franchir le pas. La gauche n’était plus cantonnée à son rôle de contestation – nécessaire, bien évidemment – en déclinant quelques grands slogans certes justes mais peu susceptibles d’attirer, de politiser, de conscientiser celles et ceux qui avaient tourné le dos à la politique. Si l’on a beaucoup stigmatisé le populisme de gauche de Jean-Luc Mélenchon – un mot-valise pour méconnaître la réalité de ce concept forgé par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau - , y compris au sein même de la gauche, il est incontestable qu’il a permis de mettre un peuple en mouvement, en proposant des analyses claires et précises. Il n’était plus question simplement de s’opposer, en ayant la défaite joyeuse, d’exister comme simple négation, mais de faire advenir quelque chose de radicalement nouveau, à rebours du seul modèle libéral inégalitaire proposé par les gouvernements successifs.

Mai 2017, j’ai eu comme beaucoup le sentiment amer qu’on nous avait volé notre victoire. Les médias avaient depuis longue date œuvré à mettre dans la tête des gens un second tour entre le jeune et brillant Macron et l’épouvantail Le Pen. Avec une bonne dose d’abstention, beaucoup de boue sur Mélenchon dans la presse, nul doute que ça passerait une fois de plus. La peste, ou le choléra ? Le choix entre un parti xénophobe ou un blanc seing libéral dont on voit aujourd’hui la portée avec la loi asile et immigration qui vient d’être votée ? Bref.

Dans ces défis qui sont là devant-nous, je n’ai plus aucun doute de la capacité d’un Mélenchon pour ouvrir la voie vers un avenir plus engageant. Non qu’il faille tout attendre d’un seul homme, mais sa capacité à avancer malgré les écueils, sa culture politique et son expérience constituent la plus précieuse carte à jouer pour faire gagner des idées sur lesquelles la plupart à gauche peuvent se retrouver et qui n’auront de retombées négatives que sur les plus riches : soit 1% de la population française. La gauche dans son ensemble (à l’égard du P.S. qui ne représente plus rien), les syndicats, devraient prendre conscience qu’ils ont tout intérêt à se joindre comme d’un seul homme aux batailles sociales qu’elles soient ou non menées par la France Insoumise. Que c’est de leur responsabilité. Il ne s’agit pas là d’un appel à se renier ou de faire allégeance à Mélenchon, mais plutôt que de cultiver les compétitions puériles à qui aura la meilleure place sur la photo ou donner de l’eau au moulin des journalistes toujours disposés à encourager les divisions, adopter une attitude constructive et mettre toute leur énergie à défendre respectivement leurs propositions. Il y a des attentes fortes et mon souhait pour conclure est que le plus grand nombre participe à la marée populaire du 26 mai prochain.

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