Overdose

La radicalisation ne touche pas uniquement les intégristes musulmans. Ce processus s’observe aussi chez les politiques et intellectuels en vue. Immigration, terrorisme, identité, Finkielkraut, Onfray, Zemmour… il suffit, à peine réveillé, d’allumer la radio ou la télévision pour que ces sujets, ces noms assaillissent vos oreilles depuis les attentats de janvier 2015.

La radicalisation ne touche pas uniquement les intégristes musulmans. Ce processus s’observe aussi chez les politiques et intellectuels en vue. Immigration, terrorisme, identité, Finkielkraut, Onfray, Zemmour… il suffit, à peine réveillé, d’allumer la radio ou la télévision pour que ces sujets, ces noms assaillissent vos oreilles dès la première heure, inlassablement depuis les attentats de janvier 2015.

Des débats passionnés d’une vacuité affligeante n’apportant aucune réponse pertinente si ce n’est que de pousser chaque jour un peu plus les esprits influençables dans les bras de Marine Le Pen qui désormais prône « l’apaisement », comme une évocation Mitterrandienne pour susciter en chacun de nous, la nostalgie d’une « France tranquille ».

Mais nul besoin de taper sur le FN. Attitude inutile, stérile, la classe politique sait s’y appliquer faute de combats qu’elle a abandonnés depuis longtemps. Et d’ailleurs, si le FN est si haut dans les sondages, ce n’est pas seulement à cause de la situation que nous traversons. Quotidiennement, les médias contribuent de façon non-négligeable à cette montée en lui accordant une large tribune. Marine Le Pen est une "bonne cliente" après tout. En mettant l’accent sur la faiblesse de son programme économique, on ne risquera rien, si l’on en croit, à flatter par procuration les instincts les plus bas pour attirer le chaland.

La prime à la médiocrité semble dans l’air du temps. Journalistes, politiques, intellectuels les plus en vue sont les tenants du titre. Le triste spectacle auquel on assiste jour après jour n’aide pas à se faire une grille de lecture des événements et d’en comprendre leurs causes réelles. Sans chercher à se prétendre plus malin, en attendre davantage de ceux qui font –hélas- l’opinion est le minimum syndical !

Dans une société du tweet, hyper-connectée, les petites phrases et idées à l’emporte-pièce rythment l’information, reprises par les éditorialistes en tout genre qui, faute de temps et de travail se gargarisent de cette actualité prémâchée et exempte de fond. Alors nous assistons indéfiniment aux mêmes débats, aux mêmes tribunes, aux mêmes sujets, aux mêmes discussions de comptoir. On se contorsionne pour expliquer l’islamisation de la société, savoir ce qu’est « être français », notre « identité nationale » etc. La politique est devenue une foire d’empoigne où ce sont les questions de stratégie qui priment sur le fond.

L’ex-président d’une grande chaîne française, un certain Patrick Le Lay, expliquait il y a quelques années: « Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l'information s'accélère, se multiplie et se banalise… ». Il semblerait que les rédactions dans leur ensemble aient bien retenu la leçon. L’information deviendrait-elle pourvoyeuse de temps de cerveau disponible ?

Polémistes et intellectuels de droite (ou apparentés réactionnaires) dont on déplorait il n’y pas si longtemps la censure ont quant à eux su occuper le terrain et surfer sur cette tendance. Ils ont désormais -à l’image du FN-, leur rond de serviette sur tous les plateaux, à l’exception peut-être d’Éric Zemmour, qui rayonne surtout grâce au succès de son livre mais dont la présence dans les débats est un peu plus limitée (probablement en raison de ses prises de position sur le maréchal Pétain plus que de celles sur l’islam).

Une fois ce constat établi, on peut en dégager trois points fondamentaux : le contournement récurrent et systématique des vraies problématiques dans les choix éditoriaux au profit de sujets polémiques et clivant, l’absence de contradicteurs de gauche qui ne nient pas la réalité des faits face aux discours réactionnaires et l’abandon par ceux-ci des classes populaires dans les débats.

Pour répondre au premier point, on peut noter et déplorer dans les médias, les carences sur les sujets de fond et des analyses à la fois pointues et accessibles des grands enjeux géopolitiques. Ce qui a pour effet de livrer une vision erronée et étriquée de l’actualité. En ne mettant en exergue que les symptômes engendrés dans la sphère sociale, on ne fait qu’aggraver un climat anxiogène, cristallisant et radicalisant l’opinion autour de ceux-ci. Et tant que l’on se focalisera dessus de façon obsessionnelle, penser qu’on trouvera la solution adéquate relèvera de l’utopie. Le clash des civilisations théorisé par Samuel Huttington et repris par les néo-réactionnaires, c’est eux qui le créent. Et Alain Finkielkraut en est l’exemple type. L’entend t’on souvent parler des désordres commis par l’occident au proche orient ? De nos rapports avec l’Arabie Saoudite pourtant loin de correspondre à nos standards républicains ? De la très mauvaise gestion de la crise des migrants par les institutions européennes ? De la crise économique, fruit d’une régulation financière et monétaire défaillante ? Ou bien encore du conflit israélo-palestinien, clé de voûte des tensions communautaires entre juifs et musulmans ? Très peu. Mis à part ça on s’entête à parler d’identité française et d’islam. On pratique une laïcité à deux vitesses : les musulmans doivent se faire discrets quand les juifs peuvent arborer fièrement leur kippa. On les y invite même ! Comment ne pas donner le sentiment à une partie de la population d’être laissée sur le bord du chemin ?

Deuxième point : « Où sont les intellectuels de gauche ? ». Libération, Le nouvel Obs, Le Monde etc. tous se sont interrogés de concert sans reconnaître qu’ils cèdent eux aussi à l’extrême droitisation.

Alors que Foucault intégrait la Pléiade, Nicolas Demorand sur France Inter s’interrogeait aussi. Mais quand certains préconisent à la fois de refuser tout débat avec des « idéologues » de droite et de bannir les sujets imposés comme l’identité, la souveraineté, la nation, le peuple… ils leur laissent le champ libre. Par leur mépris assumé et le refus d’occuper un espace qui leur donnerait une visibilité plus large, ils se disqualifient eux-mêmes, ne touchant finalement qu’un petit segment : les lecteurs du Monde ou les auditeurs de France Inter. Pèsent-ils tant dans la sphère médiatique pour qu’on les attende ?

Nulle envie pour ma part de brocarder les Finkielkraut, Zemmour, Debray et consorts. Même si j'en déplore les obsessions, je peux entendre certains de leurs arguments. De la même façon qu’il ne peut y avoir de laïcité à deux vitesses, il ne peut y avoir de liberté d’expression à géométrie variable. Puisque la démocratie impose à chacun le droit de s’exprimer, il revient à chaque individu d'opposer ses arguments, de convaincre et même de faire botter en touche. On ne peut se mobiliser dans les rues pour cette liberté sans qu’il s’en suive un minimum de cohérence. Si les choix éditoriaux évoqués plus haut sont malheureusement inévitables, refuser d’aller débattre, d’entendre des arguments divergents, de les contrer et faire bouger les lignes, sonne comme un aveu de faiblesse. C’est laisser tout un pan de la population acquise à la cause des extrémistes illustrant par la même, et on en arrive au troisième point, un mépris pour les classes modestes.

Des classes modestes qui se sentent lésées et oubliées. Persuadées que leurs difficultés sont principalement causées par l’immigration. Ne faut-il pas leur expliquer qu’ils se trompent peut-être ? N’est-il pas là le rôle des intellectuels ? Ramener à la raison ceux qui succombent aux appels à la haine et à l’intolérance ? Leur expliquer les enjeux géopolitiques qui s’esquissent à leur insu et constituent la racine des crises qui nous frappent ?

Il ne s’agit pas d’excuser mais d’expliquer, de comprendre comment avons-nous pu en arriver là. Malheureusement, il semble plus séduisant pour ces intellectuels de gauche de se satisfaire d’expliquer tous les bienfaits d’une immigration massive, la France étant une terre d’accueil, le pays des droits de l’homme… tout comme de mépriser le prolétaire blanc, chômeur, raciste et homophobe en lui faisant implicitement comprendre qu’il doit accepter sans broncher et subir. D’une révolution conservatrice, comment les intellectuels de gauche se sont-ils droitisés tout en abandonnant les critiques authentiques de gauche ? Il y a là un vrai malaise.

Il faut certes dénoncer la violence et la domination qui s’abat sur tous. Mais plutôt que d’oublier les classes prolétariennes, renouer avec elles. Établir une hiérarchie des souffrances n’est pas une solution. Plutôt que de culpabiliser leur xénophobie, leur homophobie, leur racisme, reconnaître leur souffrance réelle, la dénoncer, et leur donner d’autres éléments d’explication. Et justement retrouver le contact entre les intellectuels et celles-ci. Il est trop facile de lancer de grandes déclarations pleines de bons sentiments, sans entreprendre ce travail sur le terrain. C’est retrouver cette solidarité, la bataille ne se gagnera pas en rivalisant uniquement à la télévision mais en allant vers eux. Pour essayer de dépasser, jamais complètement, ce serait illusoire, cette division du travail, manuel et intellectuel.

Soyons à la recherche d’une véritable universalité inclusive qui n’exclut personne, que la laïcité ne soit plus une arme stratégique pour justifier l’islamophobie ambiante et comme le disait justement Étienne Balibar, donnons-nous les moyens enfin de laïciser la laïcité.

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