Soutenir les épiciers de Tarnac

(Chronique de ce mercredi 19 novembre sur Fréquence Protestante)

 

 

Il y a des silences assourdissants. Une vingtaine de jeunes ont été arrêtés il y a une semaine, accusés de terrorisme, soupçonnés d'avoir saboté des lignes de la SNCF.

Depuis, on n'entend que très peu de voix pour les soutenir. Les parents des inculpés, les gens du village où ils avaient ouvert une épicerie, faisaient des animations culturelles.

On entend les soutiens de ceux qui les aiment.

 

Qu'est-ce qui nous empécherait de les soutenir ?

Ce pourrait être le désaccord sur les méthodes.

Je suis partisan de la non-violence et de la desobeïssance civile,

à la lecture des évangiles, à la suite de Martin Luther King et de Gandhi.

Le sabotage, la destruction de matériel est-elle une violence ?

Quand José Bové démonte un Mac Do, quand les anti-OGM coupent des champs de plantes transgéniques, quand les anti-pub barbouillent des panneaux publicitaires,

ce sont des destructions matérielles.

Mais elles sont faites à visage découvert, et même médiatisées, car elles veulent mettre publiquement en procés les lois ou les pouvoirs injustes.

Elles en appellent à la conscience, elles tentent de débloquer, de faire progresser le débat démocratique.

Les sabotages de la SNCF sont eux faits de manière clandestine.

Le raisonnement est diamétralement opposé : des micro-actions qui fissurent l'ordre commercial et technique, pour faire exister des zones autonomes, autonomes des logiques commerciales et techniques. Une micro-action, une zone autonome, ça peut être une épicerie alternative ou un rail qui ne voit plus passer de train. Une fissure dans le réseau. Ceux qui les mettent en oeuvre n'ont plus confiance dans la démocratie et dans la conscience, dominés selon eux, et ils n'ont pas complétement tort, par les médias et les soporifiques de la consommation.

 

Qu'est-ce qui nous empécherait de les soutenir ?

Le fait qu'on nous présente des preuves,

des indices qui nous convainquent,

qu'ils soient pris la main dans le sac.

 

Nous voilà donc invité à réfléchir si nous sommes d'accord avec leurs méthodes.

Nous voilà invités à étudier les indices.

Mais penser notre soutien en fonction de savoir si on est d'accord ou non avec ces méthodes, c'est faire comme si on avait déjà tranché leur culpabilité. Comme si c'était effectivement eux les auteurs des sabotages.

Etudier les preuves, celles qu'on veut bien communiquer à la presse, c'est nous faire juge d'un dossier dont nous n'avons pas toutes les pièces, et de plus, nous ne sommes pas juges.

 

Tout cela oublie une chose : la présomption d'innocence.

Monnayer son soutien en fonction de ces critères, c'est faire comme s'il n'y allait pas y avoir maintenant un juge, une enquête, un procés contradictoire avec une accusation et une défense.

Faire comme si dans le passé, des Irlandais de Vincennes à l'affaire du RER B,

les procés déjà joués, apparaissaient d'un coup, parfois très vite, comme des affabulations ou des montages grossiers.

 

Qu'est-ce qui ni nous empêche de les soutenir...

Mais qu'est-ce qui nous pousserait à les soutenir, qu'est-ce qui me pousse à chercher deséspérement du côté des défenseurs habituels des droits de l'homme un comité de soutien ?

La défense de leur présomption d'innocence.

Et avec cela, le refus du lynchage médiatique, de la construction, une fois de plus, de figures de monstres, d'ennemis publics par les pouvoirs politiques et des médias audio-visuels qui mettent une semaine à devenir critique.

 

Refuser l'enfermement de personnes dans des figures de monstres, de parias, d'ennemis publics menaçant l'ordre de la répartition des places, du pur et de l'impur, refuser cela, c'est un des points fort de l'évangile de Jésus-Christ.

Lui qui fut condamné avant son procès parce qu'il menaçait l'ordre en place,

lui qui faisait craindre la destruction du temple et de tout l'ordre social qui va avec.

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