Nos corps effacés (2/2)

Vision d'Ezéchiel Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Charles Laplante. Planche hors texte imprimée dans La Sainte Bible selon la Vulgate. Traduction nouvelle de l'abbé Jean-Jacques Bourassé avec les dessins de Gustave Doré. A. Mame et fils (Tours), 1866, 2 vol. Tome II : Ancien testament, p. 76. BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6283 © Bibliothèque nationale de France Vision d'Ezéchiel Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Charles Laplante. Planche hors texte imprimée dans La Sainte Bible selon la Vulgate. Traduction nouvelle de l'abbé Jean-Jacques Bourassé avec les dessins de Gustave Doré. A. Mame et fils (Tours), 1866, 2 vol. Tome II : Ancien testament, p. 76. BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6283 © Bibliothèque nationale de France

Le trafic sourd au loin sur la départementale. Il reprend progressivement sa cadence. Lui succède seulement les bruissements nocturnes où rapaces, gryllidés et amphibiens se partagent la primeur suivant l’humidité de l’air. Le corps regrette la disparition de ce vrombissement qui avait laissé place à des sonorités inconnues jusqu’alors. Parfois, ces vagues océans mécaniques lui ont accordé quelques échappées lyriques. Il faudra s’y habituer de nouveaux. Y reprendre goût ? Rien n’est moins sûr. Les corps reviennent aussi à leur cohue, petit à petit, dans le supermarché à l’enseigne bleue et orange. Ils sont fliqués grâce aux services de sécurité assermentés par une direction au mieux de son désir de contrôle. Les corporations sécuritaires expérimentent là une jouissance qui leur procure enfin la légitimité d’un pouvoir tant fantasmé : le monitoring des corps, en les soumettant à un triage qui permet une supervision de proximité, et ce dans le but de les domestiquer vers les produits autorisés et les plus rentables. Comme si rien ne s’était passé. Ou presque.

Mais les corps sont intenables. Le corps est sans appel. Toute action par laquelle on catégorise et encadre ses épreuves est vouée à l’échec. C’est dire si la trilogie privilégiée de la biopolitique du marché : médecine-sociologie-psychologie comportementale et cognitive, rate sans cesse sa cible. Même avec les outils technologiques les plus développés. La dynamique de la vie est, ou toujours plus rapide, ou toujours plus lente que les calculs prévisionnels, précisément les plus comblés par le prélèvement ininterrompu des donnés sur le corps. La vie, c’est cet écart de vitesse incommensurable entre les tentatives de la déterminer et la routine exponentielle de son développement. C’est un essai sans cesse désavoué, une expérience réussie de sa fuite.

Nul besoin, alors, de se faire le héraut boursoufflé des filiations conceptuelles, plus ou moins directes, de cette béquille trop gourmande et ressassée d’une pensée politique du corps qui se voudrait pourtant audacieuse en nos circonstances partagées. Au mieux pourra-t-on constater, pour la première fois peut-être avec une telle ampleur, que les sciences humaines ont l’occasion de prouver par une expérience immanente qui n’admet aucune réfutation, la validité de leurs théories les plus récentes. Seule compte l’existence, l’épreuve que le corps vie et partage hors de l’immobilité dans laquelle ont tente de le circonscrire. À même la capillarité de la peau, les nerfs tuméfiés, les synapses désarticulés. Écrire le corps, avec, ce n’est pas le dire, dire sur. On a, de toute façon, déjà trop dit sur le corps.

Car toujours, la mort rôde, résonne, s’infiltre, se fait écho. Entre la disparition et l’apparition, ce cycle révoltant qui assure la contamination de la vie, il y a au moins un témoin. Pas de disparition-apparition sans un second pour enregistrer l’évènement qui s’y déroule. Toujours déjà deux, comme le confiait il y a peu le camarade Pierre, dont l’esprit et la poésie quasi quotidienne maintiennent le corps dans l’élégance de la vie. Pourtant, depuis le début de la pandémie, il y a comme un défaut dans la transcription. Toujours aucun nom, aucune histoire, aucun corps, aucune vie. Rien.

Le dénombrement, le classement, le triage, la hiérarchisation, sont les opérations de l’effacement. Telle est l’action nécrophile du management qui biffe les corps, leur ôte toute histoire, dans le but exacte de les remplacer par des fonctions comptables et malléables. Le corps docile doit entrer par tous les moyens dans la composition pharmacologique par laquelle le management simule la vie à obsolescence programmée. Or, tout corps n’est pas compatible avec ce simulacre. Certains corps sont toxiques. Ils enrayent le processus. Ils ne sont pas adaptables, consommables, car tout en faisant l’expérience de la mort de leur vivant, ils résistent dans cette épreuve par des rayonnements inadaptés au modèle qui les enjoint de se taire. C’est ici qu’opère le nœud indispensable à cette entreprise d’anéantissement : le triage. Le management est le nom de cette organisation des corps qui a remplacé la politique. Il ne réunie pas, il sépare. Il trie. Son premier objet est le contrôle de la validité et de la valeur du corps face à la mort.


Dans les allées redistribuées et balisées de la grande surface, les corps isolés jouent un ballet d’évitements, de déviations suspectes. Les molosses vêtus de noir circulent en nombre, toute face aux aguets, féroce ; dressés en vue d’instituer une peur et un sentiment de culpabilité diffus au moindre pas et mouvement des corps. Ils interpellent, réprimandent, imposent les bons comportements à adopter, les produits autorisés. Le corps doit s’effacer au profit du corporate. Lieu habituel de contacts et d’échange de paroles, place du marché industrialisée et dataifiée de la commune, l’enseigne de distribution agro-alimentaire finalise ici son programme de phagocytage culturel, elle incorpore les chairs à son algorithme pharmaceutique. Les résidus psychiques, déliés de leur chimie organique, incorporent à leur tour ses calculs infinitésimaux.

Voir la mort, écouter les morts, écrire les morts, est le rituel qui hante la vie depuis la planification et l’industrialisation du cadavre en nombre. Cette organisation de la vie distancée de la mort en tant qu’inéluctable repousse la putréfaction et la prosopopée. Planifié, dénombré, listé, trié, hiérarchisé, le corps incorporé au calcul et à la statistique a autorisé son anéantissement. Les corps ne disparaissent plus simplement, on peut désormais les extraire totalement du témoignage qu’instaure habituellement le cycle de la disparition et de l’apparition. Le management de la mort, en même temps qu'il a donné lieu à un esprit corporate docile, a radicalisé l'organisation de la désintégration psychique des corps résiduels dans l'effacement programmé. L’entreprise totalitaire a ainsi initié une nouvelle ère où la discipline autoritaire du soma a succombé au contrôle aimable de la psyché. Moins sanglante, moins spectaculaire que la destruction physique, l'effondrement psychique déculpabilise la pulsion de mort. Si l’effacement de la chair ne peut s’écrire car il est incorporé au nombre dont le calcul se réalise sans la moindre incarnation, machine abstraite autosuffisante, la dévastation de la psyché, quant à elle, repose sur la fabrication d’une valeur négative naturalisée : la faiblesse, et sur un avantage d’exploitation : sa moindre apparence. L’effacement de la chair, en passant par le management nécrophage de la psyché, a mis à jour un nouveaux corps : le mort-vivant. L’indicible s’est apparié à l’invisible.

Comme un retour du refoulé, afin de compenser le mutisme insurmontable face au corps meurtri jusqu’à la frontière de son extinction totale, cette nouveauté corporelle n’a pas empêché que l’on érige comme absolu de l’horreur, de l’innommable, la seule destruction de la chair. Paradoxalement, l’indicible ajouté à l’invisible aura fait place à la moraline du gagnant et d’une résilience dévoyée de sa valeur empirique par les porte-paroles lénifiants des monuments et des commémorations. Il fallait inscrire les noms des corps, les extraire de leur effacement par la quantité. Donner vie au calcul sur des monolithes interminables qui n’ont rien à envier aux registres de la planification. Or, inscrire n’est pas écrire. Les histoires des corps ne s’inscrivent pas, leurs noms ne suffisent pas, elles se racontent, elles circulent. La liste commémorative fut la dernière offense aux corps effacés. Le traumatisme psychique des corps a, lui, été invisibilisé. Témoin gênant qu’est ce résidu mort-vivant, témoin impensable que l’affirmation de la vie puisse encore rayonner à travers un psychisme désarticulé, au bord du suicide, ce négatif du manifeste de la vie dit-on, interdit de toute respectabilité dans la mort. Pourtant, c’est bien ce corps vivant qui fait l’expérience interminable de la mort qui est à même de témoigner de ce que fut celle de l’effacement en acte.

Aujourd’hui, c’est cette progéniture du management et du registre, cette idéologie de la planification de la mort qui sélectionne dorénavant les corps vivants en vue d’afficher le triomphe d’une vie économique toute puissante, nouvelle transcendance spéculative qui anéantit toute trace de la mort en la pétrifiant dans un tabou aseptisé, et en la diluant jusqu’à l’effacement dans la statistique. Ajouté au trauma, l’exclusion et le mépris des corps traversés de leur vivant par l’expérience intensive de la mort, et pour lesquels la résistance physique et psychique est moins triomphaliste que vitale et vibratile, inaugurent le tri entre les corps valorisables et les corps sans valeurs. Ceux qui sont en mesure de vivre une vie vivable et de mourir dignement, promus comme exemples valides et normatifs de l’affirmation de la vie économique, et ceux précarisés dont l’expérience immanente et imminente de la disparition les exclue d’une vivabilité et d’un accès digne à la mort.

Le délire des paroles qui témoignent de la disparition des corps doit être oublié, au mieux archivé dans les décombres d’une mémoire administrée et policée. Il faut se souvenir de la décision du maire du troisième arrondissement de Paris, Pierre Aidenbaum, de nettoyer la statue de la République devenue autel vivant en mémoire des attentats de janvier et novembre 2015. Initiative spontanée de la population, elle accumulait photographies, objets, textes, tags, banderoles, etc., véritable sculpture informe, entropique, ouverte aux intempéries, au cycle même de la vie. Il n’y eut pas plus incandescent témoignage des évènements qui rendit à La République pompeuse de Léopold Morice son humanité et son rôle, là où elle campait dans une hyperbole de la droiture. Devenue « dépôt » sporadique de propos racistes et autres contre-emplois, le maire en décidât autrement. N’espérant pas que la population elle-même aurait pu entretenir le lieu et le rendre à son dessein initial, quand bien même quelques « outrages » s’infiltreraient. La vie va ainsi, outrageante, scandaleuse. À l’éparpillement responsable du scandale, on a préféré l’effacement total. Muséifiant méticuleusement les restes des reliques et les photos de l’autel dans le mouroir des Archives Nationales, laissant l’arbre et la plaque, constituant le monument officiel, comme seuls éléments de souvenir directement visibles, la place fraichement rénovée revint enfin à sa gloire siliconée. L’arbre, ce symbole éculé et infantilisant. La plaque, cet objet mourant d’un hommage fondu qui viendra rejoindre les milliers d’autres qui disparaissent dans le paysage touristique de la curiosité monumentale.

Depuis quelques semaines, Hart Island, au large des côtes du Bronx, reprend du service. Fosse commune des anonymes et des pauvres, de la grippe espagnole jusqu’au sida, plus d’un million de corps y furent ensevelis. Les corps décédés suite au Covid-19 à New-York y sont amoncelés au creux d'une ligne interminable, dans des caisses en bois numérotées, et attendent, éventuellement, qu’on viennent un jour les récupérer pour leur offrir une sépulture et une histoire. En 2018, l’érosion d'une partie de l’île a mis à jour des centaines d'os de squelettes humains. Combien de corps encore, seront ainsi effacés de l’histoire ?

Ce matin, le soleil levant chauffe déjà le crâne tout juste apprêté dans son dénuement. La verticale de l’été qui vient s’annonce outrancière comme à son habitude. Le corps n’y survivra pas. La lumière en son zénith écrase les corps, estompe les reliefs, assoiffe les âmes. Il profite de la fraîcheur encore pénétrante de ce printemps sévère, au cœur duquel alternent orages et éclats solaires qui stimulent une faune résistante tant bien que mal. La nuit sera enfin son domaine. Le ballet ondoyant, silencieux et précis d’une chouette effraie attise son plaisir de la chasse. La proie n’échappera pas à cette reine de la nuit dont le krûh signale la menace de son vol mystérieux. Étendue interminable qui éveille l’angoisse. Sublime travestissement qui démystifie la mort en sa plus éclatante vivacité.

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