Israël c'est l'Allemagne dans les années 30, nous dit un rescapé du génocide

Saul Friedlander est un historien majeur de l'Holocauste, couvert de prix et de reconnaissances en Israël et dans le monde. Cette interview vient de paraitre dans le quotidien israélien Haaretz (en gros l'équivalent israélien du Monde)

 

 «Le sionisme a été kidnappé par l'extrême droite», dit l'historien de l'Holocauste Friedlander.


Historien de l'Holocauste, Saul Friedlander estime que la gauche israélienne n'a pas d'autre choix que de fonder ses arguments sur les leçons de la Shoah.


Par Anshel Pfeffer | 18 mai 2014 | 02:04 | 26

Haaretz

 

Assis dans le hall d'un hôtel de Tel-Aviv, Saul Friedlander regarde avec indulgence, par la fenêtres, les baigneurs sur la plage. Mais il ne partage pas leur insouciance. Il est préoccupé par ce que dit le journal sur la table en face de lui, et par le sujet de notre entretien. «Pour des raisons personnelles et familiales, je suis heureux de contempler le captivant tissu humain d'Israël» dit-il. «Mais il est important de mettre de côté cette agréable vie de Tel-Aviv, et d'aller à Jérusalem, où les choses sont un peu plus compliquées. Si vous oubliez le quotidien agréable, si vous réfléchissez un peu et lisez le journal, vous entrez dans la colère qui m'habite. Cela me rappelle Leon Roth qui a été le premier professeur de philosophie à l'Université hébraïque, et qui est ensuite parti enseigner [en 1953] à Cambridge. Quelqu'un lui a demandé pourquoi il avait quitté Israël et il a répondu: "quand je suis en Israël, tout dans le journal me met en colère. À Cambridge, ce n'est pas le cas".»

Le professeur Friedlander aurait le droit de s'asseoir et de profiter de ses vacances. Le principal historien de l'Holocauste, vétéran israélien et juif, a écrit et enseigné l'histoire depuis plus de 50 ans en Suisse, en Israël, et depuis 1988, à l'Université de Californie. Il est lauréat du Prix d'Israël (1983) et du Prix Pulitzer pour son apport majeur - "Les années d'extermination: l'Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945"- , qui mêle l'histoire des responsables nazis, celle des victimes juives et celle des spectateurs allemands ordinaires. Et dimanche 18 mai, il vient de recevoir le prestigieux Prix "Dan David" de l'Université de Tel-Aviv. Mais à 81 an, après avoir finalement pris sa retraite d'universitaire, il est inquiet pour l'avenir du pays où il avait choisi d'émigrer à 16 ans, survivant de l'Holocauste, au plus fort de la Guerre d'Indépendance de 1948.

Pas sioniste

«Je suis lié à ce pays. Mon fils aîné et mes petits-enfants vivent ici, mais je ne peux pas me considérer comme un sioniste. Non pas parce que je me sens étranger à Israël, mais parce que le sionisme a été accaparé, kidnappé même, par l'extrême droite. Vous pourriez dire que j'étais un sioniste normal jusqu'en 1968, quand j'ai écrit un petit livre en français à propos de l'avenir d'Israël. Je ne pense pas qu'il était particulièrement audacieux, mais je disais déjà que nous ne pouvions pas continuer à tenir des territoires ayant une population arabe; personne ne les appelait alors les Palestiniens. Je pensais, et je pense encore, que cela ruinerait de l'intérieur les valeurs de la société israélienne».

Friedlander est conscient que de nombreux Israéliens et Juifs ont du mal à comprendre la cohérence entre d'une part ses recherches historiques, dont une grande part est axée sur la nature de l'antisémitisme nazi et la passivité tout au long de l'Holocauste de la société allemande et du Vatican, et d'autre part l'injonction faite à Israël de renoncer à tenir des frontières plus défendables. «Quand j'ai donné une conférence à Hillel à Los Angeles et que j'ai parlé de mes recherches, ainsi que de la politique israélienne, quelqu'un de l'auditoire m'a, déjà en 1974, demandé: "comment un homme qui est si conscient des leçons de l'Holocauste peut avoir de telles opinions pacifistes?" Je répondis que l'apprentissage de l'Holocauste peut conduire certains à des conclusions de droite, mais que cela peut aussi vous pousser dans l'autre sens, et vous conduire à insister davantage sur l'impératif moral d'accepter "l'autre". Mais je ne me suis pas demandé pourquoi tout cela ne m'a jamais rendu paranoïaque ou nationaliste. Pour moi, la question primordiale a toujours été la façon dont l'individu négocie avec sa conscience face à l'injustice et aux crimes».

«La droite excelle dans l'instrumentalisation de l'Holocauste"

En tant que membre fondateur du mouvement "La Paix maintenant", Friedlander regrette que ses collègues de la gauche israélienne préfèrent ne pas appuyer davantage leurs arguments sur les leçons de l'Holocauste. «C'est une erreur de la gauche que de  maintenir à l'écart une telle partie cruciale de notre histoire. Ils ont peur de traîner l'Holocauste dans le jeu politique, mais on ne peut contourner la façon dont la droite, elle, l'utilise.»

Friedlander est au fond opposé à faire un usage politique de l'Holocauste, mais il pense  que la gauche n'a pas le choix, parce que la droite le fait depuis plus de 30 ans. «Depuis les années 1970, quand Menahem Begin décrit Yasser Arafat comme "un deuxième Hitler", nous avons vu comment la droite politique en Israël a utilisé l'Holocauste et sa mémoire pour justifier des positions de plus en plus radicales. Cela a empêché la Gauche de même seulement mentionner la Shoah. Personnellement, j'ai connu un dilemme quand j'ai vu comment le sujet auquel j'ai consacré ma vie a été instrumentalisé  pour soutenir les attitudes politiques les plus répugnantes.»

Les premiers livres de Friedlander publiés à la fin des années 1960, sur le pape Pie XII accusé d'être resté silencieux sur l'extermination des Juifs, et sur l'officier SS Kurt Gerstein, qui a transmis à des diplomates occidentaux des informations sur les camps de la mort, marquent le début de son étude de la conduite des civils allemands et des responsables religieux au cours de la guerre, un thème sur lequel il reviendra plus tard pendant ses recherches. Et ce sont les leçons qu'il veut que les Israéliens apprennent aujourd'hui.

«Ce qui m'a fasciné était la façon dont les gens peuvent choisir d'ignorer ce qui se passe autour d'eux - et cela nous arrive aujourd'hui encore. Nous sommes dans une situation où la vie ici parait bonne. Malgré les problèmes sociaux difficiles, l'Israélien moyen peut profiter de la vie et ignorer la situation politique qui s'aggrave, il peut ignorer la violence et l'impunité.»

Friedlander est conscient de ce qui attend quelqu'un qui compare ce qui se passe aujourd'hui entre Israël et les Palestiniens, avec la période sombre en Europe. Mais peu de gens en savent autant que lui sur cette période. «Les choses qui sont dites aujourd'hui rappellent la sombre période des années 1930, mais pas celles des années 1940», dit-il en faisant une distinction claire. «Mais il est dangereux de comparer parce que le lecteur ordinaire ne fait pas de distinction entre les années trente et les années quarante. Dès que quelqu'un parle de l'Allemagne on pense immédiatement à l'extermination, c'est une pente très glissante. Mais le messianisme politique et sa connexion avec la religion et le nationalisme extrême, que nous voyons aujourd'hui en Israël, est semblable à la principale composante des mouvements européens extrémistes.»

Tout au long de sa carrière, Friedlander a été fasciné par ce qu'il appelle «le choc entre un calcul politique d'une part et les impératifs moraux d'autres part. C'est pourquoi j'ai écrit sur le pape Pie XII, parce que, dans mon enfance, c'est un autre visage de l'église que j'avais vu.» Les parents de Friedlanders ont été capturés par la police française et envoyés à Auschwitz, où ils ont été assassinés. Il a été sauvé parce qu'il a été caché dans un pensionnat catholique et il envisageait de devenir prêtre quand il a découvert, en 1946, quel avait été le sort de ses parents, il a alors adopté le judaïsme et il est devenu un jeune sioniste.

En tant qu'historien, il est en désaccord avec les écoles de pensée en vigueur à la fois en Allemagne et en Israël concernant les racines de l'Holocauste et la haine des nazis pour les Juifs. Il voit une motivation "rédemptrice" derrière l'antisémitisme de Hitler, un culte de la mort particulier, mettant l'accent sur le fait de débarrasser le monde des Juifs, ce qui est différent de ce qu' était l'antisémitisme traditionnel européen. Cette interprétation qui le distingue de beaucoup d'historiens allemands, qui cherchaient à situer l'Holocauste dans le contexte plus large des processus sociaux et politiques en Allemagne, et des historiens israéliens, qui voient le génocide comme l'aboutissement des longs siècles de persécutions remontant jusqu'à l'Inquisition espagnole. L'un des principaux partisans de ce point de vue était Benzion Netanyahu, défunt père du premier ministre. «Nous avons correspondu bien que nous n'étions pas d'accord; il était un idéologue extrémiste», dit Friedlander de Netanyahu senior.

Un message pour Netanyahu

Benjamin Netanyahu, qui mentionne à plusieurs reprises l'Holocauste ainsi que d'autres événements de l'histoire juive dans ses discours, est très au fait de l'histoire. «Si je pouvais parler à Netanyahu, je lui dirais, en tant qu'historien, que si cette période actuelle peut sembler bonne - Israël est fort, nous ne sommes pas face à une guerre ou une crise - on s'en souviendra dans l'avenir comme d'une mauvaise période dans l'histoire juive, car nous nous sommes laissés endormir par le confort quotidien et le sentiment de sécurité. Un historien sait qu'un leader doit oser, et prendre des décisions qui peuvent être très impopulaires. Je ne sais pas si Netanyahu se rend compte que c'est ce qu'il a à faire, et qu'il est tout simplement trop faible, ou s'il est réellement un idéologue. Talleyrand a dit une fois d'un ordre donné par Napoléon que "c'était pire qu'un crime; c'était une erreur". Et chaque enfant peut voir l'erreur stupide que le gouvernement fait en continuant à s'opposer la division de ce pays en deux Etats. »

 

 

http://www.haaretz.com/jewish-world/jewish-world-features/.premium-1.591193

 

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