9N2014 : Catalonia Independance Day

(Par BEATRICE RIAND)

Alors que la Catalogne a officiellement annoncé qu’elle organiserait un référendum afin de pouvoir exercer librement son choix à l’autodétermination, et déterminer ainsi si elle souhaite, ou non, se lancer dans l’aventure de l’indépendance, alors que l’Espagne s’entête dans une attitude rigide et rigoriste qui n’envisage que le déni comme solution à une crise constitutionnelle sans précédent, et ne dresse entre sa grandeur décatie et cette province remuante que des murs toujours plus fragiles sans les cimenter par un dialogue autre  qu’un « non » désespérément stérile, apparaissent et pullulent les sondages.

Et commence la guerre de l’opinion.

Lundi 10 février, chacun pouvait consulter la dernière enquête du CEO (Centre d’Etude d’Opinions).

 

Une enquête expérimentale et pas forcément représentative

Le CEO avertit d’emblée que l’objectif de ce sondage expérimental est de savoir si le soutien à l’indépendance est conditionné par les conséquences inhérentes à la Constitution d’une Catalogne indépendante dans le contexte politique actuel. Pour déterminer quels sont les facteurs influençant le vote, le CEO a travaillé à partir de 11 hypothèses différentes.

L’enquête s’est effectuée sur Internet, avec un panel de 1’800 personnes. Toutefois, les résultats sont à prendre avec précaution, puisque l’ensemble des individus ayant participé à ce sondage l’ont fait volontairement et ont de plus été subdivisés en sous-groupes, qui n’ont pas tous répondu à la même question.

La question portait sur le « oui » ou le « non » à l’indépendance, avec bien sûr la possibilité de s’abstenir ou de voter blanc.

 

Le « oui » reste l’option majoritaire dans tous les cas de figure

Dans l’hypothèse qui prend en compte la relation de la Catalogne avec l’Espagne, et dans le contexte actuel, où la situation est peu claire, où l’on ne sait si l’Etat espagnol fera ou non une offre, où l’on ignore encore si le futur Etat catalan fera ou non partie de l’Union européenne, où l’on ne connaît pas l’impact d’un tel vote sur le marché catalan (boycott ?), le « oui » l’emporte avec 53,5 % alors que le « non » stagne à 28,2 %. Dans l’option contraire, c’est-à-dire dans l’hypothèse où l’Etat espagnol se ferme définitivement à toute offre de nouvelles compétences accordées à la Catalogne et ne propose pas un nouveau pacte fiscal, le « oui » grimpe jusqu’à 62,7 %. Par contre, si l’Etat espagnol offre un nouveau statut politique à la Catalogne, le « oui » baisse à 55,6 %.

En ce qui concerne la relation de la Catalogne avec l’Union européenne, on observe que les sondés votent leur  « oui » le plus faible (45,4 % contre 37,6 % de « non ») dans le cas où la Catalogne resterait automatiquement en dehors de l’Union européenne. Par contre, dans le cas où une Catalogne indépendante continuerait de faire partie de l’UE de manière transitoire, jusqu’à ce que se négocie une solution légale permettant sa réintroduction comme nouveau membre de plein droit, le « oui » remonte à 56,6 % contre 25,4 % de « non ».

Les facteurs économiques semblent étonnamment avoir moins d’impact sur le vote. En effet, dans le cas où la Catalogne obtiendrait de grands bénéfices économiques grâce à l’indépendance, notamment par le biais de la suppression du déficit fiscal, le « oui » s’élève à 60,2 % des voix, contre 25,2 % de « non ». Par contre, si la Catalogne, suite à son indépendance, devait souffrir de graves problèmes économiques et d’un boycott de ses produits, le « oui » ne chute que de 5 points, à 55 %, alors que le « non » s’élève de 6 points, pour se situer à 31, 7 %.

Enfin, dans tout ce qui se rapporte à la langue catalane, l’attitude de l’Espagne  semble déterminante. Dans le cas où le futur de la langue catalane serait complètement garanti par l’Etat espagnol, le « oui » enregistre un faible score de 47,1 % contre 30,4 % de « non ». Mais dans le cas contraire, c’est-à-dire si le futur de la langue catalane se voyait très menacé par l’Espagne, le « oui » grimperait aussitôt à 56,9 % contre 22,5 % de « non ».

 

Une conclusion s’impose après la lecture de ces résultats : l’Espagne fabrique de façon récurrente des indépendantistes !

L`Espagne est sa meilleure ennemie.

Sur le plan politique, l’attitude de son Premier Ministre, Mariano Rajoy, est incompréhensible : en lieu et place de dialoguer, ce qui conduirait à une baisse significative des résultats positifs au référendum, ainsi que le démontre cette enquête, il s’entête dans une attitude d’un autre âge, traitant de ce fait la Catalogne comme l’une de ses anciennes colonies qui, toutes, ce doit être un détail qui lui échappe, se sont tout de même émancipées. Dans une Union européenne qui se veut démocratique, comment comprendre, accepter que l’Espagne, la vieille Espagne, interdise à une partie de sa population de voter ? Et ce alors que 80 % des Catalans souhaitent s’exprimer démocratiquement sur leur futur politique ? L’argument de l’inviolabilité du territoire, invoqué ad nauseam par les politiques ibères,  argument basé sur une Constitution vieille de bientôt 30 ans, que les ministres du Partido Popular modifient par contre à l’envi, et sans aucun état d’âme, quand il s’agit de plaire à la sévère Allemagne, ne tient pas. Les lois, et la Constitution, doivent servir le peuple, et non l’opprimer. Et déjà des voix s’élèvent, timides comme la lettonne, qui demande à ce que l’on respecte le droit d’autodétermination du peuple catalan.

Quant à l’Europe, trop pressée, ou mise sous pression par l’Espagne, elle ne semble pas prendre en considération tous les aspects juridiques de la situation. La position officielle de Barroso est sans équivoque : en cas de sécession, la Catalogne sera ipso facto exclue de l’UE. Vraiment ? Elle éjectera de son sein un territoire qui en faisait initialement partie mais qui choisit de faire sécession d’un pays membre, avec des millions de citoyens qui jouissent actuellement de la citoyenneté européenne, et  fournissent de plus un apport financier conséquent ? Cette attitude formaliste se heurtera très vite aux écueils du droit européen, qui n’a encore jamais envisagé cette situation, à savoir une refonte de la carte intérieure européenne,  mais doit se pencher sur cet épineux problème sans tarder puisque l’Ecosse se presse également au portillon de la liberté. Le journal écossais Herald Scotland assure d’ailleurs que le Parlement européen publiera d’ici quelques semaines sa position officielle sur le cas d’une possible indépendance de l’Ecosse et de la Catalogne, et sur le fait que ces deux pays puissent adopter, ou non, une voie rapide d’accès à l’Union européenne si elles devaient en sortir pour sécession. Ejecter la Catalogne de l’Union européenne ? Vraiment ? Les juristes européens vont plancher sur le sujet. Et ils ne seront pas les seuls. La si pragmatique et économe Allemagne, qui ne souhaitera sans doute pas perdre actuellement de précieux contribuables, veillera à faire entendre sa voix. Sur le plan économique, chacun sait que l’Espagne est un poids (lourd), alors que la très dynamique Catalogne se révèlera sans nul doute un précieux atout.

EsceladaEn étudiant les résultats de l’enquête du CEO, l’on constate que les facteurs économiques ne sont pas le moteur premier du désir d’indépendance qui motive les Catalans. Par contre, le rapport à la langue semble avoir un impact certain. Et dans ce domaine, comment comprendre l’entêtement espagnol à gommer ce désir légitime d’un peuple de préserver sa langue, et donc sa culture ? La loi Wert, du nom du ministre espagnol en charge de l’éducation,  secoue le pays catalan parce qu’elle empiète sur les compétences accordées aux provinces autonomes.  Les tribunaux aujourd’hui veulent contraindre la Catalogne, accessoirement bilingue parfaite, à modifier son système scolaire basé sur l’immersion, un système scolaire qui a fait ses preuves depuis 35 ans, qui est un ciment pour la cohésion sociale dans une région qui compte un fort pourcentage d’immigration (extérieure comme intérieure), un système scolaire choisi, voulu, voté par le Parlement catalan … comment comprendre que l’Espagne ne lâche pas un peu de lest, face aux milliers de manifestants qui protestaient ce lundi devant le Tribunal Supérieur de Justice contre ces atteintes à leurs droits ?

MiHechoOui, l’Espagne est sa meilleure ennemie quand elle prétend défendre en Catalogne les intérêts d’une supposée majorité silencieuse, composée d’Espagnols et de Catalans qui n’oseraient prendre la parole, interdits qu’ils seraient de parler librement dans la langue de la vieille Castille, lobotomisés par une presse indépendantiste décadente et élevés par une école qui dévoie l’histoire. La seule, la grande. Celle des vainqueurs, donc. Quelle meilleure réponse que celle d’un « castillanoparlante » qui s’insurge publiquement, et toujours ironiquement,  dans La Vanguardia (peu indépendantiste, je vous l’assure), le 9 février en ces termes : « L’immersion linguistique m’a converti en un martyr de la langue castillane et, à la différence du reste des habitants de l’Espagne, j’ai besoin qu’on me mette sous tutelle parce que je ne me suis pas rendu compte de la persécution dont je suis la victime ».

Elle l’est encore quand, selon une information de l’agence de presse catalane ACN,  elle envoie la Guardia Civil espagnole en Catalogne, qui possède sa propre police nationale (les Mossos d’Esquadra), à San Celoni, afin de compter les drapeaux indépendantistes catalans (esteladas) qui fleurissent sur la place centrale de la ville, et prendre les adresses des propriétaires des balcons concernés. A ce sujet, les représentants du parti politique d’ERC (la gauche républicaine catalane) demandent à la déléguée du gouvernement espagnol Catalogne, Maria de los Llanos de Luna, de s’exprimer à ce sujet. En effet, si les faits sont avérés, ils constitueraient, d’après le porte-parole de l’ERC, Oriol  Amoros, « une grave violation des droits fondamentaux et l’échec à la normalisation démocratique ». De plus, et il le souligne, les responsabilités en matière de sécurité sont « l’exclusivité » de la Catalogne ». La colère des Catalans, qui ont appris cette incursion de la Guardia Civil sur leur territoire par le biais d’un tweet de l’ANC (Assemblée nationale catalane) de San Celoni, s’est manifestée sur les réseaux sociaux, et notamment Twitter avec le hashtag « #GuadiaCivilTincEstelada », tweeté 15’600 fois en 24 heures. A noter que, comme à leur habitude, les Catalans ont fait preuve d’un humour dévastateur. Ainsi, Maxwell qui interroge ses amis sur Tweeter : « Savez-vous  à quelle heure passera la Guardia Civil à la maison pour voir l’estelada ? Parce que nous sommes nous endimanchés sur le balcon, pour être beaux sur la photo ».

Oui, l’Espagne est sa meilleure ennemie quand la Police nationale espagnole interdit les drapeaux catalans lors de la finale de basket pour la Coupe du Roi, qui se jouait à Malaga le 9 février, finale opposant Madrid à Barcelone. Selon ElPuntAvui, des journalistes de TV3 ont dénoncé le fait que, avant même que commence le match, les policiers ont confisqué les esteladas, le drapeau indépendantiste catalan, puis ont contraint les spectateurs qui portaient les senyeres, le drapeau officiel catalan, à les cacher sous les drapeaux espagnols. Et Kònik, sur Tweeter, d’ironiser : « Si les autorités espagnoles ont peur d’un drapeau jaune et rouge avec une étoile, cela veut dire que nous sommes bien, très bien ».

L’Espagne doit grandir si elle veut conserver les Catalans en son sein, en lieu et place de s’automutiler si benoîtement. Les scarifications qu’elle inflige à la Catalogne lui vaudront de se vider de son sang.

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