Harcèlement. "J'aurais préféré Baudelaire heureux*. Tout est là

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(PAR STEPHANE ALBELDA [Enseignant, dramaturge, metteur en scène et musicien])

 

Tout est là

 

 

Chère Béatrice,

 

Je ne t’écris pas comme si je ne te connaissais pas.

 

Il n’y aura pas de théorie littéraire. Tu es une voix. Alors, laissons le livre et la poésie parler « le langage secret des choses muettes », comme le dirait celui que tu convoques dans le titre de ton ouvrage. Tiens, j’imagine son fantôme,  interrogeant la couverture de ton roman, par delà la mort.  Malgré la faucheuse, il demeure Don Juan aux enfers, ce dandy, un brin crispé dans la pose, un peu comme il le fut, de son vivant, face à l’appareil photographique de Nadar… Bravo ! En lui souhaitant le bonheur, tu l’as sans doute entraîné dans une nouvelle crise neurasthénique…. D’où tirera-t-il maintenant l’essence de son alchimie poétique ? Tu les as vus, je le sais, ces portraits photographiques. Le poète y a un regard touchant de chien, de ces regards qui voient l’humain mieux que l’homme lui-même. Il fixe l’objectif. Il est peut-être inquiet de deviner le passage des ombres au revers des visages humains. Ces images sont parlantes, tu ne trouves pas ? Elles nous disent, au-delà du temps, et malgré les postures affectées, que Baudelaire vit la tragédie des irrémédiables innocents qui ne pourront jamais se départir d’un cœur d’enfant, même lorsque leur intelligence se sera acérée comme une lame au contact du monde. Bien sûr que tu aurais préféré Baudelaire heureux… Mais tu le sais trop bien : sans les épreuves endurées, sa poésie n’aurait pas existé. De plus, si l’art pour l’art avait rendu son auteur au bonheur ou pire à l’accomplissement, ses poèmes auraient eu le vilain goût bourgeois de la cuisine  mijotée des parvenus.

 

Tu aurais préféré Baudelaire heureux… Je voulais te le dire : c’est un très beau titre, vraiment… Ce n’est pas uniquement  en raison de son élégance stylistique et de sa profondeur littéraire… C’est parce que les mots parlent en ajours. Entends-tu la jeune fille, l’étudiante, la prof de lettres qui aurait pu les murmurer, comme une rengaine secrète  entre nos trop hautes montagnes ? J’aurais préféré Baudelaire heureux. Ton vœu innocent révèle en filigrane un cœur d’enfance et une fêlure de femme.  La voix de la fille entre les montagnes est une musique douloureuse qui pleure tout bas. Cela est triste, mais il faut le regarder : sans irréparable, il n’y a ni littérature, ni réconciliation. Cela est heureux, car les poètes écrivent.

 

Je ne crois pas qu’on prenne la plume contre le harcèlement ou contre quoi que ce soit. Primo Levi qui revient de si loin nous en parle. Face à l’injustice, la littérature est infiniment plus précieuse que la justice illusoire des hommes et des tribunaux. Le passé blessé est irréparable. Face à cette réalité, le livre fragile est plus qu’une arme. Il est réconciliation possible, car le mot, lorsqu’il est juste, s’inscrit toujours dans le courant de la vie et de l’amour du monde.

 

Tu m’excuseras  encore de ne pas jouer au commentateur, de ne pas relever la beauté sensuelle de l’écriture, des impressions douces ou fulgurantes ou de la lumière aimée du littoral. Celui qui lira vivra, comme il se doit, l’expérience intense des paysages et de la rencontre.

 

A Florence, face à la beauté de jardins qu’il contemple, Albert Camus, le révolté, affirmait : « Au fond de ma révolte dormait un consentement ».  Ton livre parle de colère et d’accord avec le monde. C’est peut-être le secret douloureux, solaire des écrivains tragiques et heureux.

 

Alors, hermana, j’aimerais, après la lecture de ton si beau livre, te souhaiter encore une chose… Puisses-tu, loin de Baudelaire, ne danser sur aucune tombe, car tu as su placer ta blessure, dans des pages éclatantes de lumière, au cœur de ta mémoire de gamine méditerranéenne. Eulalia, ton arrière grand-mère et Maria, ta grand-mère, te sourient sur le rivage. Ton amour est près de toi. Femme aimée et aimante, tu souris à tes filles qui marchent sur le sable.

 

Tout est là.

 

Gracias por el mar, el sol y la memoria de los exilios lejanos.

 

Con cariño,

 

Esteban

 

 

Béatrice Riand, J'aurais préféré Baudelaire heureux, Editions Baudelaire, Lyon, Octobre 2018, 240 pages

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