Espagne : l'incurie démocratique au service de l'indépendantisme catalan

(Par BEATRICE RIAND)Une écrasante majorité en faveur de l’inculpation du Président de la Catalogne, de la vice-présidente et de la Conseillère en EducationLe procureur général de l’Etat espagnol, Eduardo Torres-Dulce, a obtenu il y a deux jours une écrasante majorité (22 voix sur 24) pour ouvrir une procédure à l’encontre des membres du gouvernement catalan. Les chefs d’inculpation retenus sont les suivants : « désobéissance, prévarication, malversation et usurpation de fonctions ».

(Par BEATRICE RIAND)

Une écrasante majorité en faveur de l’inculpation du Président de la Catalogne, de la vice-présidente et de la Conseillère en Education

Le procureur général de l’Etat espagnol, Eduardo Torres-Dulce, a obtenu il y a deux jours une écrasante majorité (22 voix sur 24) pour ouvrir une procédure à l’encontre des membres du gouvernement catalan. Les chefs d’inculpation retenus sont les suivants : « désobéissance, prévarication, malversation et usurpation de fonctions ».

Durant les quatre heures de débat qui ont précédé le vote, les assistants ont pris successivement la parole afin de déterminer si oui ou non il existait des bases juridiques pour assoir ces accusations.

Si les deux premières n’ont guère soulevé de doutes parmi l’assemblée, les deux dernières, pense une minorité, ne sont pas justifiées.

En ce qui concerne donc la « désobéissance et la prévarication », le procureur général, soutenu par l’assemblée, a estimé que les actes posés par l’exécutif catalan, « impulsés sur l’initiative et l’activité personnelle des inculpés », constituent un acte de prévarication administrative. Eduardo Torres-Dulce cite en exemple l’engagement d’une entreprise pour distribuer des flyers aux citoyens catalans, les exhortant à voter, le fait que la police catalane soit appelée en renfort le 9 novembre, la décision de laisser ouverte la page web qui donnait des informations sur où et comment voter,  ou encore les résolutions adoptées afin que les établissements scolaires en Catalogne et les bureaux de la Generalitat à l’étranger fonctionnent comme bureaux de vote.

 

 

L’erreur politique de trop

Par cette action judiciaire, qui vise à couper la tête à l’exécutif catalan, l’Espagne espère freiner définitivement le mouvement indépendantiste, qui gagne de plus en plus d’ampleur.

On ne peut que s’interroger sur cette volonté aveugle de soumettre par la force (des tribunaux) un gouvernement catalan qui ne cesse de démontrer qu’aujourd’hui il ne se laissera plus impressionner parce que désormais il ne prend en compte que les seuls intérêts de sa population.

On ne peut que s’étonner de cette erreur absolue qui se répète aujourd’hui, jour anniversaire de la mort de Franco, Franco qui avait condamné Lluis Companys, président de la Generalitat, à être fusillé.

Lluis Companys qui avait proclamé en son temps la République catalane, Artur Mas qui maintenant apparaît comme le traître parce qu’il nourrit la même aspiration.

Le premier est devenu un martyre, et les Catalans ont demandé pendant des décennies que l’on révise son procès, et que l’Espagne présente des excuses pour avoir assassiné leur président. En menaçant le second, l’Espagne met le feu aux poudres.

Et enterre définitivement les espoirs que nourrissaient certains fédéralistes : il n’y aura pas de troisième voie. Les unionistes et les indépendantistes se trouvent donc désormais face à face.

 

Autogoal et discrédit

Ainsi donc, pour Rajoy, inculper devient synonyme de dialogue. Poursuivre revient à entamer la discussion. Dénoncer servira à apaiser les esprits.

Si l’Etat espagnol cherchait à dégonfler la bulle indépendantiste, avec cette énième judiciarisation d’un conflit politique, les débats du Parlement catalan, hier, ont démontré le contraire.

Tous les partis indépendantistes (CIU, ERC, ICV-EUiA et la CUP) ont estimé que ces inculpations sont une « erreur ». Loin de les désunir, cet acte agressif les voit s’assembler dans une « auto-inculpation » collective. « Qu’ils soient courageux, et qu’ils agissent contre le Parlement ! », a tonné Jordi Turull, président du groupe parlementaire CIU, le parti d’Artur Mas.

« Si ce qu’ils veulent faire, c’est une persécution politique décorée juridiquement, qu’ils agissent contre le Parlement, contre les députés qui ont exigé du gouvernement qu’il consulte les citoyens à une date déterminée, et sur une question déterminée »,  a-t-il précisé lors d’une conférence de presse qui suivait les débats au Parlement. Selon Turull, l’acte posé par la justice espagnole met en évidence « que cette institution a perdu sa dignité institutionnelle ».

 

Une émancipation anticipée

Si les politiques catalans ne paraissent guère inquiets face à cette nouvelle attaque de la caverne espagnole, c’est certainement parce que, psychiquement, ils n’appartiennent plus à ce pays qui les poursuit pour avoir laissé voter une population qui le réclamait à corps et à cris.

Ce que ne semble pas comprendre l’Etat central, c’est que le 9N a libéré avant l’heure une Catalogne qui ne se sent désormais plus très concernée par les élucubrations et les gesticulations d’une justice espagnole à leurs yeux totalement discréditée, pour avoir accepté d’être ainsi instrumentalisée.

La Catalogne n’est déjà plus espagnole … et après le 9N, a clairement repris le leadership du processus qu’elle a engagé : les lois espagnoles lui importent peu aujourd’hui, alors qu’elle travaille à élaborer sa propre Constitution. Et son propre système judiciaire.

A elle de prévoir, pour tout citoyen catalan, l’impossibilité d’une extradition en terre ibère !

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