Nucléaire: passé ce seuil, vous pourrez mourir

En septembre dernier, un projet de décret était soumis à consultation publique, il fixait les seuils d'exposition aux radiations admissibles en cas d'accident nucléaire. Il doit être promulgué au premier semestre 2017. Mais pourquoi diable promulguer un décret pour un risque qui n'existe pas?

Une directive européenne (2013-59-Euratom), à l'origine du projet de consultation publique a fixé un minimum et un maximum de niveau d'exposition aux radiations durant la phase d'urgence d'un accident nucléaire et durant sa phase post-accidentelle. A charge pour chaque état membre de définir le sien dans cette fourchette. Sans surprise, le gouvernement français va opter pour les seuils[1] les plus dangereux:

  • 100 mSv retenu pour la phase d'urgence (pour un choix entre 20mSv et 100mSv).
  • 20 mSv/an retenu pour la phase post-accidentelle (pour un choix entre 1mSv/an et 20 mSv/an).

Que signifient ces doses?

Une dose de 100 mSv, c'est ce qu'un travailleur d'une centrale est autorisé à recevoir en 5 ans de labeur dans les zones radioactives des centrales nucléaires. 20mSv c'est donc ce qu'il peut recevoir en moyenne durant une année. Que risque-t-on si on reçoit cette dose? Officiellement rien. En réalité, il existe quand même un mode de calcul[2] qui permet de déterminer le nombre probable de cancers induits dans la population pour une telle dose.

    Plusieurs scientifiques (Roger Belbéoch par exemple) ont montré qu'il n'y a pas de seuil en dessous duquel il n'y a aucun risque. Nous ne sommes pas égaux devant les radiations, suivant l'âge ou la forme physique le risque sera plus ou moins grand. Il a été prouvé par exemple qu'habiter dans un rayon de 5km d'une centrale augmente le risque pour un nourrisson d'avoir une leucémie alors que les doses qu'il reçoit sont nettement inférieures à 100mSv/an. Il y a par ailleurs d'autres effets que les cancers observables par exemple sur les témoins ou descendants de témoins des essais nucléaires.


Un accident nucléaire à la centrale du Bugey
Imaginons un accident similaire à Fukushima à la centrale du Bugey (à 35km du centre de Lyon), 500 000 personnes habitent dans un rayon de 35km autour de cette centrale. A titre de comparaison, la zone d'évacuation lors de l'accident de Fukushima était de 30km autour de la centrale[3]. Lors de la phase d'urgence les 500 000 habitants reçoivent 100mSv: en utilisant le mode de calcul[1] de la CIPR (la Commission Internationale de Protection Radiologique) qui ne sont pas spécialement connu pour avoir des positions anti-nucléaires, il y aura 2500 cancers induits. Puis si ces habitants reçoivent chaque année 20msV, ce sera 500 cancers supplémentaires chaque année, soit pendant 50 ans: 25000 cancers. Au total un cancer pour 5,5% de la population sur 50ans, 1 habitant sur 20.

Le lecteur attentif a remarqué que mon scénario catastrophe est biaisé car connaissant le risque combien des 500000 personnes resteront effectivement dans ce périmètre? Peu. Seule la population la plus défavorisée restera et une grande proportion de la population fuira en laissant derrière elle une zone contaminée et quasi-déserte. Les 2500 cancers induits par la phase d'urgence sont, eux, inévitables et seront considérés au même titre que les maladies sans accident nucléaire.

La protection des intérêts économiques, avant la protection de la population
Ce qui est sûr dans ce scénario, c'est que ni l'Etat ni EDF ne seront juridiquement ou économiquement mis en cause  par de tels niveaux de radioactivité étant donné qu'ils sont, par avance, considérés comme légaux par le projet de décret. On se demande d'ailleurs pourquoi, étant donné que nous avons les centrales les plus sûres au monde... Le risque économique de l'exploitant EDF prime donc sur le risque pris par la population qui habite autour de la centrale. La seule solution pour que les populations ne soient pas des victimes, pour qu'il n'y ait pas d'accident nucléaire, c'est d'arrêter le nucléaire avant qu'un accident ne survienne.

Quelles conséquences pour la présidentielle?
L'arrêt du nucléaire semble un point qui n'est pas décisif dans le choix du bulletin de vote (peu visible dans les médias, peu débattu par les candidats) mais quand l'accident nucléaire aura eu lieu, il sera trop tard. Avec votre bulletin de vote vous pouvez arrêter le nucléaire. Notre démocratie bien qu'imparfaite nous permet ce choix: il y a un candidat qui veut arrêter le nucléaire et qui peut être élu c'est Jean-Luc Mélenchon. 

 

J'ai découvert l'existence de ce projet de décret en lisant la revue Atomes crochus n°5 éditée par la coordination "Arrêt du nucléaire": http://journeesdetudes.org/atomescrochus/revue/atomescrochus5.pdf

Pour approfondir le projet de décret: http://www.criirad.org/euratom/euratom2013-59-niveaux-exposition.html

[1] Ce ne sont pas à proprement parler des "seuils" mais des "niveaux de référence", ce qui implique que ce ne sont pas des limites strictes. En gros, on ne va pas chipoter pour 10 mSv en plus, hein? Accessoirement, l'absence de limite au sens strict implique une moins grande vigilance de l'opérateur à limiter la radioactivité puisqu'il n'a pas de contrainte stricte.

[2] Le modèle linéaire sans seuil: Mortalité = Taux * Dose moyenne * population (Taux standard = 0,05 / sievert (retenu par CIPR)) https://fr.wikipedia.org/wiki/Lin%C3%A9aire_sans_seuil

[3] J'ai clairement utilisé 35km plutôt que 30km pour que mon calcul s'applique à 500 000 personnes. En réalité, une zone de contamination ne sera pas en cercle, elle dépendra de plein de paramètres. En l'occurrence, cela reste une hypothèse basse: plus de 6 millions de personnes habitent dans un rayon de 100km autour de la centrale du  Bugey.

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