Sapiens de Yuval Noah Harari : l'idéologie déguisée en vulgarisation

Franchement, le lecteur prend du plaisir à lire Sapiens, une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari. Cette tentative de vulgariser la science doit cependant être prise avec précautions : elle n’est pas neutre. Au fil du livre, le plaisir intellectuel devient doute et finalement un goût amer s'insinue.

Franchement, le lecteur prend du plaisir à lire Sapiens, une brève histoire de l'humanité de Yuval Noah Harari, une visite épique des derniers résultats de recherche scientifique stimulants. Le champ intellectuel couvert est très riche : de la préhistoire à l'agriculture, des religions à la politique, des sciences à la morale. Cette tentative de vulgariser la science doit cependant être prise avec précautions : elle n'est pas neutre. Au fil du livre, on perd le plaisir intellectuel, on est pris de doute et finalement un goût amer de rejet des idées exprimées s'insinue.

Sapiens égrène une multitude de faits, de nombreux résultats de la recherche scientifique qui pris indépendamment sont intéressants. En les choisissant et en intégrant des réflexions pour les relier entre eux, M. Harari raconte une vision de l' histoire de l'humanité. Cette vision est simplifiée et par là-même séduisante. Le lecteur a sous les yeux une pierre philosophale qui transforme des milliers d'années d'histoire en un schéma clair et compréhensible.

La pierre philosophale de l'Histoire n'existe pas. Dans le chapitre "La découverte de l'ignorance", "Savoir, c'est pouvoir", l'auteur dit "un bon historien trouve des précédents à tout" et il ajoute "Mais un meilleur historien sait quand ces précédents ne sont que des curiosités qui brouillent l'essentiel". Appliquer ces deux maximes à l'historien Harari nous révèle soit que son livre est bidon, soit qu'il "sait" reconnaître les broutilles et qu'il nous livre là son travail de "meilleur historien".

Plus le lecteur avance dans le livre et plus il accumule des doutes

Or plus le lecteur avance dans le livre et plus il accumule des doutes : l'auteur oublie des pans de l'Histoire qui ne sont pas des broutilles. L'explication selon laquelle les Européens ont conquis le monde parce qu'il voulait combler des blancs sur une carte paraît un peu simpliste. Et si c'était parce que l'Europe à cette époque-là était la plus peuplée ? Des historiens ont relevé des anomalies (Denis Blondin, « Une (trop) brève histoire de l’humanité, Une critique anthropologique de Yuval Noah Harari », Revue du MAUSS permanente, 5 décembre 2017 [en ligne]. http://www.journaldumauss.net/./?Une-trop-breve-histoire-de-l-humanite).

Page après page, le lecteur curieux commence à voir les théories de M. Harari comme un très beau mythe empreint d'idéologies (https://www.monde-diplomatique.fr/2019/01/PIEILLER/59436). Pour faire court :
- individualisme et néo-libéralisme
- le progrès comme réponse à tout

Et ce n'est donc pas un hasard si les "croyances" sont un point central de sa réflexion, par un effet de mise en abyme, il construit sa propre croyance en une Histoire de l'humanité. Il s'attache à nous donner des éléments intellectuels pour le suivre dans sa voie : croire qu'il y a une évolution logique, croire que le monde actuel est un aboutissement linéaire.

Au fond, ce qui rend caduque la réflexion globale de Sapiens, c'est bien l'objet même du livre. Considérer l'humanité comme une espèce vivante isolée qui n'est que réactions chimiques plutôt que de considérer aussi les interactions qui la façonnent :
- les rapports de domination et de coopération.
- les forces externes qui l'obligent à changer son comportement

Ce livre est un pur produit de notre époque : la consommation de l'Histoire, la légitimation de l'existant.

Ce livre est un pur produit de notre époque : la consommation de l'Histoire, la légitimation de l'existant. L'Histoire n'est pas simple et la raconter sciemment simplement est certes une volonté louable de vulgarisation mais une sorte de tromperie. Non, l'Histoire n'est pas simple, il n'y a pas une vision. Une Histoire populaire de la France de Gérard Noiriel, avec un périmètre plus restreint peut nous donner une idée de la difficulté de la comprendre (https://agone.org/memoiressociales/unehistoirepopulairedelafrance/).

Si on conçoit cette entreprise de vulgarisation comme impossible, le seul véritable but de ce livre se restreint à son versant idéologique : légitimer le monde ultra-libéral, légitimer la science comme seul horizon. Par ironie du sort, c'est dé-légitimer l'humanité. Ce type d'entreprise est quotidienne, elle prend d'habitude l'habit du "journalisme", ici, elle a les oripeaux de la science.

Dans Sapiens, le lecteur touche du doigt le mythe lorsqu'il observe l'auteur dans l'incapacité d'introduire dans sa réflexion le dérèglement climatique et la finitude des ressources. Pour lui, le progrès est la solution ; c'est ça ou la mort.

Quittons Yuval Noah Harari et imaginons autre chose :

Si on regarde l'humanité dans son rapport à l'espace : le progrès est un moyen de se créer de nouveaux espaces (gagner du temps, gagner de l'espace virtuel dans les jeux vidéos par exemple). Le réchauffement est l'expression des limites de son espace, il va obliger l'humanité à vivre différemment : pas seulement sur l'exploitation des ressources mais aussi sur ses rapports internes, sur ses liens de domination et de coopération.

L'humanité a toujours essayé de repousser les limites de son terrain de jeu, si elle essayait plutôt de changer les règles du jeu ? Nous arrivons peut-être à une phase de stabilisation du système Terre-humanité et ce ne sont pas les individus qui sont la clef de l'avenir mais les relations entre les individus. Nous sommes dos au mur et la fuite en avant n'est plus possible : soit nous nous auto-détruisons, soit nous trouvons une façon stable de vivre ensemble.

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