Une semaine de son temps pour faire face au danger d’embrasement des cités en été

L’éventualité d’un embrasement des cités, cet été, n’est pas à écarter. Après une longue période de confinement, les frontières resteront fermées et beaucoup de jeunes issus de l’immigration resteront chez eux dans une forme de désœuvrement. Les capacités d’accueil des structures existantes risquent d’être insuffisantes. Il pourrait être envisagé d’ouvrir les établissements scolaires.

Beaucoup d’acteurs de terrain commencent à percevoir le risque réel d’embrasement des cités cet été. Après une longue période de confinement difficile à supporter pour ceux qui disposent d’un espace de vie restreint et avec des difficultés économiques qui amènent des pertes de revenus des parents, la jeunesse des cités va se retrouver en nombre cet été du fait de la fermeture des frontières et va connaître une forme de désœuvrement. Ces conditions sont propices à la contestation sociale. L’histoire récente montre que l’embrasement d’une cité peut rapidement se propager et se généraliser à tout le territoire. Dans la très grande majorité des cas, le fait déclencheur est un différend avec les forces de l’ordre qui provoque un sentiment d’injustice dans un climat général de stigmatisation. On peut supposer que des consignes seront données en haut lieu pour éviter que les policiers soient dans la provocation mais en l’état actuel des relations très tendues avec les jeunes des cités, on ne peut pas écarter le risque qu’un incident isolé donne naissance à une contestation locale qui ensuite dégénère et se répand à l’ensemble des cités. Il faut cependant aussi rappeler que la police joue un rôle certain de protection des personnes et des biens lors des épisodes d’émeutes sociales.    

Les collectivités locales, municipalités en tête, ont déjà commencé la réflexion pour imaginer des solutions qui permettraient de prévenir le risque social. Il s’agit d’éviter le désœuvrement et de renforcer les liens avec les jeunes. Pour beaucoup d’entre-elles cependant, il apparaît que les moyens qui sont à disposition, en termes de structures d’accueil et de personnels d’accompagnement, risquent d’être insuffisants pour absorber le surplus des jeunes qui n’étaient habituellement pas présents dans les cités en été. L’idée de se tourner vers les établissements scolaires, pour suppléer un service public territorial débordé, vient assez naturellement.

Que s’agit-il de faire ? Un diagnostic approfondi[i], impliquant l’ensemble des acteurs sociaux présents sur le terrain, semble un préalable. L’échelon territorial pertinent paraît être la commune. Il ne faut cependant pas négliger les partenariats avec les autres collectivités locales qui disposent aussi de structures d’accueil. Si le diagnostic fait apparaître un besoin complémentaire, des solutions nouvelles doivent être proposées, en associant l’ensemble des partenaires dont les établissements scolaires qui souhaitent se mettre à disposition sur la période estivale[ii]. Il ne s’agit pas d’une simple ouverture des écoles, des collèges ou des lycées volontaires[iii], l’important est de créer des contenus qui vont rallier les jeunes. Partir sur une logique de poursuite des apprentissages scolaires comporte le risque de ne pas rencontrer une grande adhésion de leur part[iv]. Une approche éprouvée consiste à les mettre en activité sur des projets qui permettent de valoriser un certain nombre de compétences, souvent non scolaires[v], qu’ils maîtrisent déjà et qui peuvent être approfondies. Ces projets sont coconstruits avec les jeunes de façon à obtenir leur pleine adhésion. A supposer que le déconfinement devienne une réalité cet été, ils peuvent contenir un volet conséquent d’ouverture culturelle, d’ouverture vers le monde professionnel ou d’ouverture aux services publics[vi]. Il existe un réel savoir-faire chez les acteurs de l’éducation nationale pour monter ce type de projet[vii].

L’approche serait inédite au sens où les acteurs de l’éducation nationale sont peu habitués à monter des partenariats pour lesquels ils ne sont pas donneurs d’ordre, car en l’état, si de tels projets devaient voir le jour, la coordination se faisant à l’échelon communal, ils ne seraient qu’une des parties prenantes qui apportent de leur temps, de leurs moyens et de leur savoir-faire dans un projet global à l’échelle d’une ville ou d’une agglomération[viii]. Elle serait inédite aussi car cela supposerait que les acteurs de l’éducation nationale, enseignants, CPE, personnels de direction et autres intervenants, soient disposés à consacrer une partie du temps de leurs grandes vacances pour exercer des missions périphériques à celle de leur service public. Avec un nombre suffisant de volontaires, une semaine pour chacun pourrait suffire en assurant des roulements qui couvriraient l’ensemble de la période estivale. Si certains acteurs des zones d’éducation prioritaires semblent déjà disposés à s’engager pendant une semaine sur la période estivale, qu’en est-il des enseignants ou des personnels de direction des établissements de centre-ville ? Seraient-ils prêts, eux-aussi, à s’investir auprès d’un public de jeunes qu’ils n’ont pas l’habitude de côtoyer ?  L’enjeu est d’éviter un embrasement des cités mais aussi de montrer que les approches éducatives, qui permettent de tisser des liens, de faire évoluer les représentations des jeunes et de construire de la confiance en l’avenir, portent réellement leurs effets pour sortir de la stigmatisation et du sentiment d’injustice. Ceci afin d’éviter de tomber dans la spirale du tout répressif. C’est une question de principes et de valeurs morales. Qui sera prêt à donner une semaine de son temps cet été pour tenter d’apporter la démonstration par l’exemple ?

 

[i] Le diagnostic cherche à savoir combien de jeunes seront présents afin de les mettre en regard des activités qui sont habituellement proposées. Il peut comprendre un baromètre social ainsi que les déclarations d’intentions des jeunes sur la participation aux activités. 

[ii] L’ouverture d’un établissement sur la période estivale suppose de mettre en place des permanences avec la présence d’agents de maintenance et de personnels de direction, en plus des enseignants.

[iii] Il paraît important d’insister sur le volontariat. Dans le contexte actuel où beaucoup de salariés du secteur privé sont en chômage partiel et ne perçoivent qu’une partie de leurs revenus, il serait déplacé de prévoir une rémunération supplémentaire pour des enseignants. Nombre d’acteurs de la lutte contre le coronavirus ont donné de leur temps sans compter. Une partie de l’opinion publique ne comprend déjà pas certains enseignants, qui rechignent à reprendre le travail, déclarant ne pas vouloir être les futurs héros. https://blogs.mediapart.fr/pascale-fourier/blog/130420/covid-19-les-enseignants-ne-seront-pas-les-futurs-heros

[iv] Les dispositifs préconstruits remportent rarement l’adhésion des acteurs (élèves comme enseignants). Le dernier en date, le programme 2S2C pour « Sport, santé, civisme et culture », qui ne verra peut-être pas le jour, ne semble pas emporter l’adhésion du Sénat. http://www.senat.fr/fileadmin/Fichiers/Images/commission/affaires_culturelles/documents/GT_enseignement_scolaire_retour_des_eleves_en_classe_synthese.pdf?fbclid=IwAR2XF5Jl5GEdIgEl_uEhzf7wsO4gAqpxls6is6r5-T0ve8dKmH9TTMkClvA page 3

[v] La conception deweyenne de l’éducation repose sur une approche globale des contenus de formation qui propose d’intégrer l’ensemble des compétences en articulant les apprentissages scolaires avec ceux de l’éducation non formelle. Il s’agit de reconnaître que les compétences acquises par les enfants reposent aussi sur des apprentissages non scolaires qui se font à l’extérieur de l’école. Dans la même logique globale, l'Organisation Mondiale de la Santé a identifié 10 compétences psychosociales qui permettent à une personne de « répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne » : savoir résoudre des problèmes, savoir prendre des décisions, avoir une pensée créative, avoir une pensée critique, savoir communiquer efficacement, être habile dans les relations interpersonnelles, avoir confiance en soi, avoir de l'empathie pour les autres, savoir gérer son stress, savoir gérer ses émotions. Une approche issue du monde professionnel consiste à distinguer les compétences techniques nécessaires à l’exercice d’une profession des soft skills, qui expriment la façon dont on agit, réagit, interagit, et apprend face à une situation professionnelle donnée. Il s’agit de compétences comportementales (s’organiser, s’adapter, être autonome, gérer son stress, prendre des responsabilités, etc.), de compétences cognitives (être curieux, savoir gérer l’information, apprendre à apprendre, savoir prêter attention, se concentrer, pouvoir mémoriser,  être créatif, avoir l’esprit critique, savoir se remettre en cause, etc.) et de compétences relationnelles (faire preuve d’intelligence émotionnelle, savoir communiquer, travailler en équipe, négocier, résoudre des conflits, avoir confiance en soi, etc.).

[vi] L’ouverture aux services publics consiste à mettre les élèves en position d’acteurs de la découverte des services publics : pompiers, hôpital, police, centre social, etc. Il ne s’agit pas d’un simple déplacement sous forme de visite mais de projets construits avec des objectifs pédagogiques de compréhension du rôle des services publics et de leur fonctionnement. La réussite de ces projets repose en partie sur l’implication des personnes qui les portent.

[vii] Le savoir-faire existe chez les enseignants du primaire et du secondaire des réseaux d’éducation prioritaire, mais aussi dans les établissements qui ont mis en place des dispositifs de lutte contre le décrochage scolaire et qui ont construit des modules de valorisation de soi autour des compétences personnelles ou qui disposent d’un réseau de partenaires pour l’ouverture sur l’extérieur. Le savoir-faire existe aussi chez les enseignants du secondaire qui se sont investis dans des parcours d’excellence, des cordées de la réussite, https://eduscol.education.fr/cid76305/cordees-de-la-reussite-et-parcours-d-excellence.html, etc.

[viii] Ce type de projet se fait sur une durée longue afin de disposer du temps nécessaire pour poser le diagnostic, impliquer les jeunes dans la coconstruction des contenus, cordonner les parties prenantes, planifier les activités, répartir les actions entre les partenaires, etc. Pour des actions prévues en juillet, il semble raisonnable de commencer au début du mois de mai.

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