Contre-don et contre-champ, à la limite

 Notes à propos du film Élève libre de Joachim Lafosse.
Elève Libre - Film Annonce © Haut et Court

 

Notes à propos du film Élève libre de Joachim Lafosse.

Le dernier film de Joachim Lafosse « Élève libre » raconte l’histoire d’une initiation intellectuelle et sexuelle, celle de Jonas (dont on suppose qu’il doit avoir au moins 20 ans en 2009,). Élève en échec scolaire qui a redoublé plusieurs fois, il est passionné de tennis et se rêve en joueur professionnel. Parents absents et séparés, il est pris en considération, de manière très amicale, par trois adultes (un couple et un célibataire) qui décident de s’occuper de son éducation. Pierre, personnage cultivé et bourgeois prend à cœur sa nouvelle fonction de précepteur et encourage sans cesse Jonas à dépasser ses doutes, à éprouver l’expérience via la découverte du langage littéraire et philosophique sans quoi la plénitude du réel échapperait toujours. Si le réalisateur dédie justement le film « à nos limites » c’est qu’il met en scène de manière clinique et distanciée ce difficile apprentissage du souci de soi qui passe par la vie de l’esprit, les joies du corps et par la difficile conquête de l’autonomie.

 

Pierre convainc ainsi Jonas de passer son baccalauréat en candidat libre et, pour ce faire, va s’engager entièrement dansune fonction de pédagogue qui finira par excéder largement les limites allouées habituellement à celle-là. Pierre donne ainsi de son temps et de son espace (puisque Jonas vient habiter chez lui) au jeune homme, sans aucune réserve et dans un esprit de dépense pure.

 

Le film construit à certains égards une critique clinique de la dette ; et pose de façon indirecte des questions du type : est-ce que le don suppose toujours une dette ? La mise en scène y répond en jouant du don, contre-don versus champ contre-champ. Le contre-champ qu’offre le trio adulte fait pourtant face difficilement à l’imaginaire de Jonas. À l’instar des séquences de tennis (la caméra ne montre en effet jamais l’adversaire), il n’y a peu de contre-champ. Jonas joue seul, est seul. Le partenaire reste invisible, une figure de l’autre dont la spécificité est de se dérober justement à l’emprise du moi. Le seul moment où on voit un adversaire de jeu est lorsqu’il joue avec Pierre qui s’avère être un piètre joueur absolument incapable de lui renvoyer la balle correctement. Si l’adversité reste diffuse, elle est pourtant le lieu commun dans lequel baigne Jonas en échec scolaire, familial et amoureux. Or, le trio adulte essaie sans cesse d’avoir une emprise sur Jonas, ils sont libérés et fiers de l’être. L’allusion à 68, à la libération des mœurs est justement soulignée à propos du film par J. F Rauger in Le Monde (04-02-09) :

 

« L'intelligence du film de Joachim Lafosse réside dans la manière dont il pose les bases urticantes mais actuelles, en ces temps de commémorations soixante-huitardes, d'un questionnement éthique et politique. Un questionnement sur les significations de ce que l'on a appelé la libération des moeurs. À quoi ont finalement servi les discours libertaires qui ont, après Mai 68, imprégné les sociétés industrielles ? Comment l'exaltation de l'émancipation individuelle peut-elle se transformer en rhétorique manipulatrice ? Comment la recherche de la liberté peut-elle muter en asservissement ? ».

 

Savoir et pouvoir

 

Convaincus naïvement par des formules toutes faites du type « Y’a qu’un mec pour savoir bien sucer », « tu peux pas savoir si tu aimes, si t’as jamais essayer »… La médiocrité du discours et la prévenance forcée avec laquelle le trio se donne en disent beaucoup sur la manière dont le lieu commun, la doxa circulent ; et les idées toutes faites (mises en parallèle avec des actes que la caméra a l’élégance d’ignorer) sont d’une platitude exemplaire. Si les personnages adultes sont médiocres c’est surtout qu’ils restent sans cesse collés à eux-mêmes, incapables de se décentrer, d’envisager l’expérience et la différence de l’autre, soit des adultes vraiment trop adultes… Tandis que Jonas, au contraire, prend tout ce qu’on lui donne sans frilosité. Il reste en éveil et comprend peu à peu de manière intuitive ce qu’avoir un esprit critique signifie. Et puis Jonas a du courage. Il devient lucide. Lorsqu’il assume son rôle de "pute" en acceptant de se faire "enculer" par Pierre (on ne « voit » pas si Jonas y prend du plaisir ou pas), il sait bien que grâce à cela, il n’aura plus aucune dette. Il est d’ailleurs remarquable que la cette séquence suive celle où Pierre refuse l’argent que la mère de Jonas vient apporter en échange de l’hébergement. Il y a révolte et libération quand Jonas peut enfin mettre des mots sur l’expérience qu‘il vient de vivre en utilisant à son tour la manipulation : « tu as abusé de moi » dit-il à Pierre (en sachant très bien que ce n’est pas si simple) mais ce qui compte là c’est le langage, c’est le pouvoir de dire que vient de conquérir Jonas. Il se fait "enculer" certes ; mais tue le maître en même temps. Grâce à ce potlatch générique, Jonas augmente en hiérarchie, il n’est plus l’élève car il vient à ce moment là « d’atteindre aux limites » de son apprentissage. Pour le meilleur.

 

Dans La Part Maudite, « Georges Bataille énonce la proposition selon laquelle tout organisme vivant reçoit plus d’énergie que n’en nécessite sa survie. Cette énergie sert à la croissance de l’organisme. Mais, une fois atteintes les limites de la croissance, l’organisme est obligé de perdre sans profit, de consumer en pure perte l’énergie excédentaire. (...) Le jeu, la fête, le sacrifice, l’érotisme, comme la valeur accordée à un bijou, sont des attitudes, des comportements qui, envisagés sous l’angle économique, entrent dans cette catégorie. »

 

La seule figure ontologiquement libre dans le film est celle de la jeune fille nommée Delphine, l’amoureuse avec qui Jonas connaît sa première expérience sexuelle, elle est capable de dire non et de refuser le système d’aliénation et de supériorité, d’échapper à l’emprise du trio. Sexuellement, elle en aurait peut-être beaucoup à apprendre à Nathalie (l’adulte trentenaire qui se targue de tout savoir sur le sexe et qui dit « qu’elle pourra lui expliquer, si Delphine veut »). Albert Camus est cité à différentes reprises dans le film, à propos de la notion d’engagement par exemple, lorsque Pierre explique à Jonas pourquoi Camus renonce à l’engagement aveugle et criminel. Le Premier Homme est le livrequ’offre en cadeau Jonas à Delphine. La lettre de Camus à son instituteur Monsieur Germain pourrait être l’envers du film (son idéal), un monde ou le don, la gratuité n’impliqueraient pas d’échanges marchands et échapperait ainsi aux lois de la consommation : là où la reconnaissance infinie et le remerciement suffisent.

 

Une des forces du film tient à ce rapprochement intempestif entre la pédagogie et l’apprentissage sexuel en insinuant que l’un ne va pas sans l’autre, que la connaissance de l’autre et de soi-même passe aussi par la sexualité. Cependant quelque chose de cette connaissance demeure inconciliable.La mécanique perverse élaborée par Pierre maintient séparé les deux mondes et en appelle à une certaine critique de la séparation. Le goût du sexe semble artificiel, l’intensité manque. Le plaisir est ailleurs, peut-être plus dans le discours, le savoir que dans le corps. On est très loin de la pensée de Catherine Breillat et de sa belle formule sur le sexe comme un lieu de fracas entre le trivial et le divin, ou bien de l’univers joyeux de Monteiro. C’eût été quand même autre chose si Jonas avait pu être initié aux divagations érotiques métaphysiques d’un Jean de Dieu ! Très loin aussi de l’univers littéraire de Gabriel Matzneff :

 

« lors de leur parution, Les moins de seize ans firent scandale. Nul doute qu'ils ne suscitent à nouveau quelques réactions car ils narrent un amour fou - et, on le sait, les sentiments absolus sont socialement si ce n'est inacceptables, du moins non acceptés. Citons la préface rédigée par l'auteur: "Les moins de seize ans constituaient le bulletin de ma victoire sur le désespoir et la mort. D'où ce ton allègre, provocateur, qui a tant choqué. J'aurais confessé mon amour de l'extrême jeunesse en pleurnichant, en me frappant la poitrine, onme l'eût pardonné. Ce qu'à droite comme à gauche les bien-pensants ne supportèrent pas, ce fut l'insolente atmosphère de bonheur et de liberté dans laquelle baigne mon livre...". (in plaquetteLéo Scheer, janvier 2005).

 

Il n’y a pas dans « Élève libre » l’insolente atmosphère de bonheur et de liberté car il y a trop de séparation et peu de réciprocité. La passion amoureuse et l’éducation ne se joignent pas. Les quelques moments de jouissance n’offrent qu’un contre-point fragile et bref au difficile apprentissage du métier de vivre.

 

C’est que le réalisateur critique justement cette séparation symbolisée par le discours stéréotypé du trio qui énonce fièrement (comme s’il venait de pondre un œuf) que le sexe et l’amour, ça n’est pas pareil, que l’on peut vivre les deux ensemble ou de manière dissociée, sans conséquences… La justesse du film tient à une remise en question continue de n’importe quel type de discours, qu’il soit libérateur ou pas. Il est une proposition cinématographique qui tente de refléter avec les moyens qui lui sont propres, la posture critique prônée par Pierre tout au long du film. Le spectateur est mal à l’aise, voire insulté et c’est tant mieux. Maintenu dans un écart réflexif, il lui est impossible d’adhérer. Un des mérites d’ « Elève libre » est justement de lutter contre le figé, l’assurance arrogante et vulgaire. C’est peut–être aussi un bel éloge à la jeunesse, à sa force, à ses valeurs secrètes, celles qu’aucun discours ne pourra jamais récupérer. À la puissance des corps. Au visage de Jonas.

 

 

 

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