Lettre à cœur ouvert à M. Jean-Michel Blanquer: souffrance à l'école et létalité des chances

Comment enseigner, Monsieur le ministre, pour l'enfant précoce, l'enfant en échec, l'enfant présentant des troubles de l'attention, l'enfant sérieux, l'enfant rétif, l'enfant hyperactif, l'enfant qui vit dans la rue ? J'enseigne dans un collège rural du nord de l'Ille-et-Vilaine, et le milieu rural est le grand oublié des réflexions ministérielles sur l'égalité des chances. Belle idée à laquelle je crois moins désormais qu'à celle de létalité des chances. 

Monsieur le ministre,

J'enseigne dans un collège rural du nord de l'Ille-et-Vilaine. Cependant, c'est de l'École que je parlerai en m'autorisant de la majuscule. L'École qui fait la fierté mais aussi la douleur de beaucoup de ceux qui œuvrent en son sein, de la maternelle au supérieur. L'École qu'on ne saurait, donc, réduire au bas de "casse". Et pourtant.

La rentrée dernière a eu lieu le 2 novembre, jour des morts. Tristes auspices. Et triste hasard. Il était demandé aux enseignants de rendre hommage à Samuel Paty et ce, contrairement aux annonces proférées publiquement quelques jours plus tôt, sans même qu'ils aient le temps d'en parler ensemble. Un hommage improvisé devant des jeunes impressionnables et diversement informés. Quelques pelletées de laïcité, une gerbe d'empathie, et hop ! "On sait faire", n'est-ce pas ? Eh bien, non, Monsieur le ministre, on ne sait pas faire, face à un événement aussi exceptionnellement tragique. On ne peut pas toujours faire face.

Et puis le jour des morts est redevenu quotidien avec le décompte macabre, égrené par les médias, des victimes de la COVID 19 dans une France tardivement reconfinée. Enseignants, parents et élèves ont repris le chemin de l'École : il n'y avait aucune crainte à avoir puisque vous aviez prévu un protocole renforcé. Excusez-moi, mais il eût été plus approprié de parler de protocole "sans forcer". Et puisque vous-même vous êtes fait le champion du manque de clarté, je n'en esquisserai pas davantage que les contours. Outre le port du masque obligatoire et le lavage régulier des mains au savon ou au gel hydro-alcoolique, procédures de longtemps actées, quelles mesures nouvelles ? Aucune. Aucune consigne claire. Aux personnels de chaque établissement de tâtonner pour mettre au point des règles communes qui n'entreraient en vigueur qu'une semaine plus tard, au mieux. En attendant, les élèves qui ont bien du mal à tolérer le masque, sont trop nombreux dans la cour, dans les couloirs, parfois aussi dans les classes, ils se touchent, ils se mouchent, eh oui, c'est vivant un élève, Monsieur le ministre, ça ne tient pas en place. Le virus non plus.

Vous qui laissez croire aux parents, à coups de déclarations emphatiques, que vous nous accordez encore quelque crédit, qui vous payez de mots quand les maux de l'École, eux, demandent des actes forts, entendez la colère et le désarroi des enseignants. Sachez que votre mépris, qui ne se manifeste qu'à bas bruit - c'est plus commode, leur est devenu insupportable.

À ce titre, et indépendamment de la crise sanitaire, permettez-moi de vous interpeller, à travers un bref état des lieux dont la gravité exigerait pourtant de l'exhaustivité, sur les problématiques de plus en plus inextricables auxquelles est confrontée l'École, c'est-à-dire aussi chaque enseignant dans sa discipline - car enfin, ne vous déplaise, nous faisons ce métier avant tout pour instruire, plus que pour éduquer : comment enseigner, et quoi, dans une classe qui accueille des élèves de plus en plus hétérogènes, l'enfant précoce, l'enfant en échec, l'enfant présentant des troubles de l'attention, l'enfant sérieux, l'enfant rétif, l'enfant qui relève de la psychiatrie mais il est sur liste d'attente, l'enfant hyperactif, l'enfant en famille d'accueil, l'enfant qui vit dans la rue ?... C'est ça, la réalité du terrain, Monsieur le ministre, du terrain rural en l'occurrence, grand oublié, me semble-t-il, des réflexions ministérielles sur l'égalité des chances. Belle idée à laquelle je crois moins désormais qu'à celle de létalité des chances.

L'École souffre. Ouverte aux quatre vents des violences sociales et psychologiques, l'École d'avant la pandémie n'était déjà plus ce "sanctuaire" dont il vous plaît si souvent de convoquer l'image ; qu'en sera-t-il de l'École d'après ? Les symptômes sont objectifs, le diagnostic est urgent, et les remèdes, Monsieur le ministre, les remèdes sont pressants. Aujourd'hui plus que jamais.

Sophie Tessier

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