L’islamologie «est un sport de combat»

L'islamologie et ses chercheurs ne font pas assez connaître leur travaux auprès d'un public plus large que leurs étudiants et c'est bien dommage car dans un contexte où l'islam devient un marronnier médiatico-politique il est nécessaire d'avoir un discours non manichéen et complexe sur des sujets aussi inflammables et cruciaux pour le vivre-ensemble de nos sociétés.

La référence à Pierre Bourdieu à travers le titre était une évidence, chercheur dont l’œuvre demeure régulièrement citée, admirée, critiquée aussi mais, quoi qu’on en dise, elle constitue toujours un passage obligé ; ultime consécration du chercheur inscrivant son travail dans le temps long. À l’opposé de cette grandeur se situe la décadence d’une pensée low cost, incapable de complexité car soumise au court terme le plus éphémère, incarnée entre autres par la figure contemporaine du chroniqueur-polémiste, du “toutologue”. Il s’agit d’un profil type au narcissisme pétri de certitudes, capable de disserter doctement sur la physique nucléaire, en passant par le voile islamique et, why not, la vie sexuelle de Louis XIV ; à ce stade ce serait presque une forme d’art, néanmoins, lorsque cette parole devient l’étalon des discussions sérieuses d’un pays, l’on peut à bon droit s’inquiéter.

Et il serait trop facile de mettre sur le dos des seuls réseaux sociaux une supposée baisse du niveau intellectuel et des théories complotistes qu’ils charrient. En effet, il arrive de plus en plus souvent que certaines émissions grand public charrient les théories complotistes les plus farfelues qu’on aurait du mal à hiérarchiser par rapport à celles tout aussi absurdes véhiculées effectivement sur les réseaux sociaux. Mais peut-être y a-t-il un complotisme acceptable et un complotisme méprisable ? « Quelle est la différence entre un bon » complotisme et un mauvais complotisme ? Visualisez à cet instant le sketch cultissime des Inconnus et vous vous trouverez au bon niveau pour estimer nombre de débats auxquels nous sommes confrontés régulièrement sur des sujets pourtant sérieux.

À contre-courant de ce flux ininterrompu, où tout va tellement vite que les escroqueries intellectuelles les plus grossières sont déjà oubliées la semaine suivante pour faire place au buzz du moment, l’université poursuit sa difficile et ingrate mission de construire de la cohérence et de la complexité ; car c’est ce que le monde est, complexe. Toutefois, la force d’attraction du « quart d’heure de célébrité » prophétisé par Andy Warhol parvient quelquefois à dérouter aussi de brillants chercheurs qui se mettent à singer de manière pathétique nos ayatollahs médiatiques aux avis tranchants ; la pandémie aura été décidément un révélateur de crises structurelles. Par la force des choses, « je ne sais pas » est devenu politiquement incorrect, dont acte, brandissons-le alors avec fierté car c’est ainsi que nos étudiants apprennent la différence entre des charlatans qui prostituent leurs certitudes et des scientifiques qui savent d’expérience que leur savoir, bien que précieux, reste limité. Les maximes telles que « Je sais que je ne sais rien » (Socrate) ou « Il ne vous a été révélé que peu de science » (Coran) resteront encore longtemps donc d’actualité.

Est-ce notre faute à nous, universitaires, et particulièrement à nous, islamologues, en ces temps où l’islam est justement invité partout ad nauseam, qu’autant de néophytes d’un sujet aussi vaste se permettent de lancer leurs théories de bistrot dès qu’une question d’actualité touche à cette religion ? Verrait-on la même désinvolture si les buzz médiatiques concernaient d’autres traditions religieuses ? Assisterait-on au triste spectacle de voir des demi (voire des dixièmes) de sachants affirmer de manière péremptoire des thèses sur l’histoire du judaïsme ou du catholicisme car ils auraient lu cinq chapitres en français du Talmud ou des Évangiles ? ou parce qu’ils auraient dans leur entourage proche des amis-prétextes issus de ces religions ?  

Sans auto-flagellation, je pense que oui, nous, islamologues, avons une part de responsabilité, la « vulgarisation » du savoir est encore entachée dans nos milieux d’une connotation relevant du “vulgaire” / de la “populace” (en arabe ces termes péjoratifs existent bien sûr : رعاع / أوباش / عامّة). L’islamologie doit se faire connaître du plus grand nombre, il va donc nous falloir réagir et investir des lieux où nous pourrons transmettre nos précieuses recherches, sans brader notre expertise, et ce, vers le plus grand public : YouTube par exemple est une voie possible nécessaire désormais. Peut-être ainsi nos catégories auront-elles plus de chance d’irriguer l’intelligence collective plutôt que de voir des prénotions médiatiques abreuver parfois nos sillons académiques.

Certains collègues affirment que le travail de vulgarisation trahit nécessairement la complexité de nos travaux. La critique n’est pas à écarter d’un revers de main mais il existe désormais nombre de lieux réels et virtuels où il est possible de transmettre une parole non-manichéenne. D’autres encore pensent que le grand public n’est pas assez mûr ou curieux pour être intéressé par le discours scientifique, cette critique-là en revanche est datée et dénote bien plus un mépris de classe qu’un constat objectif ; transmettre un savoir complexe avec humour et simplicité ne comporte aucune contradiction dans les termes.

L’islamologie est l’étude scientifique du fait religieux de l’islam, d’une période donnée, à l’aide des outils variés des sciences humaines et sociales. Il est toujours utile de rappeler que cette discipline et ses spécialistes n’ont pas attendu les attentats terroristes ou les harangues de matamores des plateaux TV pour agir, cette discipline lutte avec ses armes pacifiques contre tous les dogmatismes (religieux ou non) et elle le fait silencieusement – trop certainement. Les enseignants-chercheurs de cette discipline sont tous les jours sur le terrain à transmettre aux jeunes générations d’étudiants des sujets hautement inflammables que les médias mainstream traitent superficiellement ou mal car de façon souvent binaire. Nous sommes des chevilles ouvrières de la cohésion sociale pendant que d’autres la détruisent à vil prix, nous sommes par la force des choses des nouveaux hussards noirs de la République.

J’ai parlé de sport de combat, en effet, un certain manichéisme ambiant charrie désormais des attaques en suspicion que l’institution universitaire subit crescendo. Quand des représentants du peuple commencent à vouloir se faire évaluateurs de la production scientifique, on peut craindre pour l’avenir. Le monde de la recherche détient ses propres instances et outils pour évaluer la production de ses pairs et que l’on soit en accord ou non avec certaines théories, leur dénier le droit d’exister ou les accuser de proximité avec des groupes haineux, est une ligne jaune dont on ne revient plus jamais indemnes. Les libertés académiques ne se négocient pas, sans elles, c’est la société démocratique qui s’effondre. Cela étant dit, notre discipline ne gagnera en légitimité et en cohérence que si elle sait se tenir à bonne distance de son objet d’étude : nous ne sommes ni des « Superman » dotés de la mission de « défendre les musulmans », ni des « chiens de garde » d’idéologies sécuritaires en panne de projet émancipateur. C’est en maintenant fermement cette position délicate que nous récoltons le suc de notre beau métier : la confiance de nos étudiants et le respect à l’égard de notre expertise non partisane.

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