Charlottesville: narration, dissonance et vie précaire

Attaque contre Deandre Harris © Zach Roberts Attaque contre Deandre Harris © Zach Roberts

Voilà dix jours que la manifestation nazie de Charlottesville a débouché sur un acte terroriste menant à la mort de la jeune Heather Heyer. Il y a dix jours, des néo-nazis marchaient à découvert, torches à la main au slogan de la jeunesse hitlérienne, "sang et sol" (blood and soil) dans la ville de l’un des fondateurs –quoiqu’esclavagiste-- de la nation américaine, Thomas Jefferson. Et j'ai passé toute cette semaine à regarder les médias américains, y compris Fox News pour examiner les différents points de vue. Un point commun se détache, une absence criante dans les temps d’antenne qui ont tourné en boucle et ressassé le choc et le désarroi face à la mort brutale de Heather d’abord, puis la réaction apathique de Trump le jour même, avant de virer vers la pleine dénonciation du président qui a officiellement révélé ses tendances suprémacistes.

L’absence donc, fut la mention du combat noir américain. Alors bien sûr, les grands médias y consacrent quelques minutes tout de même sur différentes émissions, les panels sont majoritairement composés d'Africain-Américains, la représentation y est mais sans le message. On ignore savamment l'éléphant dans la pièce qui est la violence subie par les Africains-Américains et cette même violence qui jouit à présent d'un blanc-seing de la part de la plus haute instance du pays: la présidence.  Certes, on les laisse s’exprimer et constater leur absence de surprise : le Ku Klux Klan, ils le subissent depuis des décennies ainsi que la violence policière. Les journalistes sont outrés --et à juste titre-- du crime commis contre Heather mais font état d'une dissonance cognitive quand on en vient à un autre crime : la violence gratuite subie par Deandre Harris, âgé de 20 ans. Deandre, comme Heather, a manifesté Samedi après-midi parmi les groupes antifascistes plus connus sous le nom « antifa » et qui regroupent notamment le Black Lives Matter (les vies des Noirs comptent). Vers la fin de la marche, Deandre et quelques amis furent rapidement encerclés par des néo-nazis. Se trouvant près d’une station de police, Deandre a vite couru s’abriter dans le parking de la station avant d’être rattrapé par les néo-nazis armés de batte de baseball, barres métalliques et poings américains. Les insultes racistes ont fusé et les coups avec : Deandre a été battu à terre par six d’entre eux tandis que le reste montait la garde. Un journaliste qui est tombé sur la scène a pris la violence manifeste en photo. Une vidéo de l’attaque a aussi circulé sur certains réseaux sociaux et on y voit Deandre tentant de s’échapper pour aussitôt retomber, quasi inconscient et être assailli de nouveau à coups de pieds et barres. Ces images parlent d’elles-mêmes.

Deandre Harris blessé Deandre Harris blessé

Deandre a été hospitalisé : fractures du bras et des côtes, huit agrafes sur le crâne. Pas un seul grand média n’a mentionné l’incident. Les seuls à avoir fait bruit de l’affaire après le photoreporter Zach Roberts, sont les réseaux sociaux grâce au post Facebook et Twitter de Shaun King, leader du mouvement Black Lives Matter. La seule interview de Deandre Harris a été réalisée quant à elle par le magazine africain-américain The Root. Et Shaun King a promis $10 000 de récompense à tous ceux qui reconnaîtraient les suspects sur les photos de Zach Reynolds désormais postées en ligne, faisant ainsi le travail de la police. Cependant la narration du crime subi par Harris n'a pas transcendé le cadre communautaire. 

En quoi cet incident révèle-t-il un racisme institutionnalisé ?

Premièrement le traitement de cette attaque par les autorités : la police n’a rien fait ni pour intervenir pendant le crime, ni après. Zach Roberts s’est rendu à la station, photos du crime en main, les policiers n’ont manifesté aucun intérêt dira-t-il plus tard au Washington Post.  

A ce jour, aucune poursuite judiciaire n’a été lancée : Harris et sa famille se font trimballer d’une autorité locale à une autre en passant par les autorités fédérales, chacun renvoyant la balle à l’autre jusqu’à ce que le plaignant se lasse.

Grâce au travail de Shaun King et quelques internautes volontaires, plusieurs attaquants ont pu être reconnus mais là encore, il faut attendre que la police de Virginie, état dans lequel s’est déroulé le crime, lance un mandat d’arrêt aux polices locales contre les criminels identifiés.

Deuxièmement, les grands médias : CNN, MSNBC, Fox n’ont jamais parlé de la violence subie par Harris et pourtant ce n’est pas faute d’avoir couvert Charlottesville et analysé plusieurs jours de suite les répercussions de la mort tragique de Heather Heyer. 

Troisièmement la violence subie par Harris comporte un degré de préméditation et de crime de haine que ne revêt pas la mort de Heyer qui a été induite des suites de l’utilisation d’une voiture- bélier. Mais il y va de l’histoire des Etats-Unis et de siècles d'un racisme institutionnalisé qui ont servi de terreau au Ku Klux Klan et dont les membres aujourd’hui n’ont plus besoin de se couvrir le visage. Ils soutiennent ouvertement Donald Trump et celui-ci les protège en retour. Là il a obtenu le bon deal. 

La valeur d'une vie

L’absence de mention de Harris démontre enfin que malgré le choc, voire le dégoût national ressenti par nombre d’américains y compris dans les grands médias, une vie noire vaut toujours moins qu’une vie blanche et une victime noire aura toujours plus de mal à se faire entendre qu’une victime blanche. Il s’agit de la précarité de la vie telle que l’analyse la philosophe américaine Judith Butler et l’inégalité absolue qui se manifeste également dans le deuil : on ne pleure pas une vie noire comme on pleure une blanche. Les deux ne se valent pas.

Il est essentiel de souligner ce point et de parler ainsi de la double violence faite à Deandre Harris : dans un reportage fait par Vice News sur les néo-nazis à Charlottesville, Christopher Cantwell, porte-parole du mouvement « Unite the Right » à la base de la manifestation contre le retrait de la statue de Robert E. Lee, déclare que l’élément déclencheur l’ayant incité à rejoindre le mouvement néo-nazi fut les affaires Trayvon Martin, Michael Brown et Tamir Rice:  «des petits cons qui se comportent comme des sauvages ». Il est regrettable que la journaliste n'ait pas enchaîné avec une autre question qui est pourquoi des affaires d’abus de pouvoir proférés par la police étaient responsables de sa radicalisation?En réalité ce que Cantwell révèle de sa pensée, c’est que c’est l’émoi provoqué par ces affaires qui l’a radicalisé. En effet, c’est entre autres des suites de morts d’Africains-Américains aux mains de la police, que le mouvement Black Lives Matter est né. Cantwell a réalisé que le raz-le-bol des Africains-Américains de se voir tuer et déshumaniser par les autorités qui sont censées les protéger, a trouvé un échos social favorable. Et pour les suprémacistes c’est le signe d'une égalité et d'un vivre-ensemble auquel ils ne sont pas prêts. L’autre élément majeur est que Deandre Harris n’était pas une victime choisie par hasard. Harris portait un t-shirt à la mémoire de Trayvon Martin avec marqué dessus « repose au paradis ». En affichant ce message, il a agité le foulard rouge au nez des taureaux du Ku Klux Klan et son tabassage quasi-meurtrier devait servir d’exemple à quiconque oserait les provoquer davantage. 

Cette réalité cruciale, cette équation d’injustices aussi tragiques les unes que les autres furent passées sous silence par les médias. C'est dommage mais cela démontre que tant que la vie des Noirs ne sera pas aussi "pleurable" que toutes les autres, la société américaine ne pourra jamais effectivement se débarrasser du carcan raciste dont le terreau déclenchant le cycle de violence ad infinitum, est la suppression de toute valeur à l'humanité de l'Autre. 

Pour conclure, considérons cette autre équation : nous l'avons dit, aucun des assaillants de Deandre n’a été poursuivi mais le 15 Août, en solidarité avec Charlottesville, Takiyah Thompson, Africaine-Américaine, a participé à faire tomber la statue d’un soldat de la confédération à Durham en Caroline du Nord. Elle a été immédiatement placée en détention et inculpée de divers crimes et délits dont « trouble à l’ordre public en portant préjudice à une statue ». Pour paraphraser Shaun King, une vie noire vaut même moins qu’une statue blanche.

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