« Tu mourras à vingt ans » : l’enfant condamné qui a redonné vie au cinéma soudanais

Hussam Hilali, écrivain, journaliste et critique soudanais, nous présente le long-métrage d'Amjad Abu Alala, qui annoncerait la "renaissance" du cinéma soudanais - un cinéma qui, dans les coulisses du soulèvement du pays, vient de faire sa propre révolution.

Un vent nouveau souffle sur le Soudan, que l’on sent parmi les nouvelles qui nous parviennent depuis le début de l’année – comme si tout un univers émergeait des ténèbres et venait aux lumières, sous les slogans et chants des foules qui ont mis fin aux trente ans de pouvoir du président Omar Al-Bashir et son régime islamique. Pendant ce temps, les réalisateurs soudanais faisaient aussi leur révolution derrière la caméra. Après des décennies de contrôle idéologique, durant lesquelles les arts ont été considérés comme une menace pour le pouvoir, de jeunes voix sortent pour proclamer la fin de cette époque.

Affiche du film. Affiche du film.


Ce que nous pourrions appeler la « nouvelle vague » de cinéma soudanais a coïncidé avec le 69ème Festival du film de Berlin de février 2019, pendant lequel le réalisateur Suhaib Qasim Al-Bahri a remporté le Prix du meilleur documentaire et le Prix du public pour son film « Parler des arbres ». Ce film raconte l’histoire de quatre pionniers de la génération pré-numérique, qui luttent pour raviver la culture du cinéma, pour faire comme « renaître de ses cendres » ce phénix dormant du Soudan d’Al-Bashir. A ses côtés, la réalisatrice Marwa Zain, auteure du documentaire « Offside Khartoum », qui raconte le combat féministe d’un groupe de filles qui se bat pour le football, dans un monde qui restreint les femmes en particulier, et tente d’empêcher quiconque tenterait de changer la culture quelque chose dans le pays, plus généralement. Le long métrage de Hajouj Koka, appelé « Akasha », sorti en 2018, les précède de peu; celui-ci a été tourné dans une région du pays qui échappe encore au contrôle de l’Etat, celle des Montagnes Nouba dans le Sud du Kordofan.

Dans la continuité de ce nouveau souffle du cinéma soudanais, le 76ème édition du Festival du Film de Venise a révélé la création d’Amjad Abu Alala, « Tu mourras à vingt ans » (ستموت في العشرين), son premier long métrage qui a remporté le prix du « Lion du Futur », et a été nommé le « film africain le plus influent du festival ». Le film a été coproduit entre le Soudan, la France, l’Égypte, l’Allemagne et la Norvège. Le réalisateur aura mis trois ans à le terminer, et c’est une des plus grosses productions du cinéma soudanais, avec un budget à près d’un million de dollars. 

Avec des années d’expérience accumulée, de préparation minutieuse et de passion infaillible, il est parvenu à réaliser son premier long métrage – et le premier du Soudan depuis deux décennies – malgré de grandes difficultés de tournage, et un contexte dans lequel la population visionne bien sûr des films mais où l’industrie cinématographique est quasiment inexistante.

En cent-deux minutes, Amjad a réussi à présenter un conte soudanais très authentique, dans lequel il croise les histoires personnelles de ses personnages et un décor local; il y explore tous les mondes mystérieux des communautés rurales soudanaises. Ce film est tiré du roman de Hammour Ziada intitulé « Dormir aux pieds de la montagne » (2014), et le script est issu d’une coopération entre Amjad et le scénariste émirati Youssef Ibrahim.

Le réalisme magique d'Amjad Abu Alala

« Fantastique » est un mot-clé pour comprendre le cinéma d’Amjad Abu Alala, et ce depuis ces réalisations précédentes, et notamment son court-métrage « Plumes d’oiseaux » (ريش الطيور). Le réalisateur rend parfaitement, et de manière visuelle, le réalisme magique de la plume de Hammour Ziada, qui l’a fait connaître en littérature, et notamment lorsqu’il évoque les mondes ruraux soudanais, à la fois simples dans leur composition, et très complexes dans leurs dimensions sociales et spirituelles.

Capture d'écran du trailer du film. Capture d'écran du trailer du film.

Amjad Abu Alala nous raconte ici l'histoire d'un enfant maudit, qui s’appelle Muzamil. Au grand malheur de ses parents, un cheikh soufi en visite dans leur village, dans l’état agricole d’Al-Jazira, leur annonce que le garçon mourra à ses vingt ans : en effet, un de ses derviches tombe inconscient après avoir adressé les louanges « Gloire à Dieu, Vingt », ce qui est le signe d'une telle prophétie. 

Dans la société croyante et le monde rural dans lequel le jeune garçon grandit, celui-ci tente de vivre son enfance et adolescence dans la situation morose de l'attente de sa propre mort. Son père, impuissant face au destin de son fils, décide de quitter le pays pour travailler ailleurs, le laissant avec une mère toujours vêtue de noir, vivant le deuil anticipé de son fils condamné. 

Des sentiments d’isolement et d’aliénation se conjuguent dans l’obsession de la mort qui pèse sur la famille de Muzamil et sur lui-même, soumis à l’envahissante attention de sa mère ; cela ne le protège en rien du harcèlement, des rappels amers et commentaires désolés de la part des habitants du village sur le fait qu’il est un « fils de la mort ». Ce petit héros accablé ne questionne pas ce destin implacable, ni le fait qu’un certain libre arbitre humain puisse lui permettre de changer le cours de son existence entre ses propres mains. Peu à peu, sa seule voie devient la préparation d'une vie dans l’au-delà, en allant prier à la mosquée du village et étudiant le Coran. Cette vie dans l'attente de la mort pourrait être considérée comme l'interprétation visuelle d’un vers du poète et musicien soudanais Mustapha Saïd Ahmed, dans la chanson « L’Oncle Abdelrahim », lorsqu'il dit « la tombe te gouverne ».

Capture d'écran du trailer du film. Capture d'écran du trailer du film.


De grands personnages

Son esprit fataliste nuirait presque à l’attrait des personnages principaux du film, Muzamil, son père Al-Nour (joué par Talal Afifi, le fondateur et directeur du Festival du Film Indépendant Soudanais) et sa mère Sakina (jouée de manière exceptionnelle par Islam Moubarak), s'il n'y avait un renversement et une ellipse, qui nous mène directement à Muzamil quelques mois avant ses vingt ans. Après des années d’absence, son père Al-Nour revient pour participer au choix du cercueil, et c'est à ce moment-là que trois nouveaux personnages extraordinaires viennent animer un sentiment de rejet et de rébellion dans le cœur du garçon. 

Le premier de ces personnages est la fille d’un voisin, appelée Naima (jouée par Bouna Khaled), son amie d’enfance, amoureuse et refuge. La folie amoureuse défie alors la prophétie de mort et l’engage dans une histoire d’amour menée par Naima. Remplie de joie-de-vivre, elle tente d’arracher Muzamil à la fatalité et espère éveiller en lui un instinct de vie, par la promesse de leur amour impossible.

Le second personnage est Sit Al-Nisa (jouée par Amal Mustafa) ; son nom, « la dame de toutes les femmes », vient symboliser le fait qu’elle combine de multiples figures des femmes « marginalisées » du Soudan : l’artiste de henné, l’esthéticienne traditionnelle, la domestique, la chanteuse populaire (al-gouna) et bien sûr la travailleuse du sexe (aamla aj-jins). Amjad Abu Alala dissèque les structures sociales et ethniques, autour de ce personnage, qui habite à Al-Kambo, qui est, pour ainsi dire, un quartier-bidonville où se regroupent des descendants d’esclaves et des travailleurs originaires de l’Ouest et du Sud du Soudan. Ce que montre le film, c'est que le fait qu’ils vivent dans les marges de la société leur permet cependant aussi de se libérer de certaines normes et valeurs traditionnelles. L’alcool y est fabriqué et vendu de manière illégale, et les femmes chantent dans un village voisin, sont plus libres, certaines vivent de la prostitution.

Un grand retournement se produit lorsque revient Suleiman, l’amant de Sit Al-Nisa, qui représente un modèle de rébellion contre l’ordre conservateur du village et ses superstitions. Suleiman avait quitté le village pour la capitale Khartoum dès qu’il en avait eu l’occasion, et revenait, à la fin de sa vie, vers le village. Il avait travaillé dans le cinéma à Khartoum, avait persisté dans son intérêt pour les arts, avait suivi le Nil jusqu’en Egypte, puis était parti en Europe. Le personnage de Suleiman nous rappelle, sans aucun doute, celui de Tayeb Salih dans le roman Une saison de migration vers le Nord (1966), mais sans référence à la rhétorique post-coloniale. Au contraire, ici, Suleiman apparaît rempli de nostalgie pour sa jeunesse dans le Soudan britannique, et montre beaucoup de mépris envers le présent, qui lui paraît paradoxalement prisonnier de temps plus lointains. 

L’ironie réside dans la relation enter le jeune Muzamil et le vieux Suleiman, ce dernier représentant des valeurs de modernité et de libération, et le premier semblant empêtré dans de vieilles coutumes et traditions. Dans sa quête pour le sortir de son monde "aveugle", Suleiman ouvre une fenêtre sur un autre monde magique, dans lequel Muzamil s'immisce, celui des cassettes de film et des projecteurs. Le cinéma ici fait office de havre de paix éternel pour l’imagination, un refuge permettant l’évasion d'une réalité oppressive : c’est là l’idée essentielle qu’Amjad Abu Alala tente de mettre en avant, non seulement en réalisant son film dans ce contexte politique et social complexe, mais aussi à travers la relation paradoxale entre les deux personnages, le jeune croyant et le vieux réalisateur.

Capture d'écran du trailer du film. Capture d'écran du trailer du film.

Le film d’Abu Alala est rempli d’hommages et de références : en tant que cinéaste qui a lutté pour développer ses idées artistiques depuis la fin de ses études et s'est toujours nourri de films, il emprunte de nombreux plans, thèmes et choix artistiques, parfois des scènes, à des oeuvres qui l’ont influencé et inspiré. On peut par exemple voir les plans du film-documentaire de Jadallah Jubara sur le Khartoum d’avant la charia, lorsque Suleiman parle à Muzamil de la capitale. 

Le talent du réalisateur, combiné à la qualité de production, fait naître de grandes conquêtes artistiques, qui n’étaient jusque là pas visibles dans les œuvres soudanaises. Le sens du détail est évident, tant sur les vêtements, décors et accessoires, et le spectacle des rituels flokloriques soudanais que l'on voit à l'écran est remarquable, comme le zaar (exorcismes), les chants soufis, ou encore le henné des mariages - même si certaines scènes semblent parfois un peu longues ou exagérées. Les percussions jouent également un grand rôle pour compléter cet imaginaire, avec le talent du Tunisien Amine Bouhafa, qui a gagné un césar pour son travail avec le directeur mauritanien Abderrahmane Sissako dans Timbuktu (2014). Le film ne manque pas aussi d’insérer la chanson « Ya Shaaban, Lahbat Thawreitak » ("Ô peuple, ta révolution s’enflamme"), un hommage direct à la révolution soudanaise, qui a débuté pendant que l’équipe de tournage était occupée à sa propre révolution dans les champs de la région de Gezira. […]

« Tu mourras à vingt ans » est donc un chant cinématographique qui célèbre les composantes culturelles du Soudan, avec une perspective critique ; un chant qui incite à la rébellion, à échapper aux contraintes de la tradition et aux royaumes invisibles (les superstitions) ; un chant qui provoque les spectateurs et les exhorte à rejeter l’idée d’un destin prédéterminé ; un chant qui parle aussi de la migration comme une option ultime lorsque les individus ne peuvent plus façonner leur vie comme ils le souhaitent dans leurs pays d’origine. Même si le film contient aussi de la tristesse, et l’obsession de la mort et du deuil, il est comme un baiser qui réveille le cinéma soudanais, qui était absent des écrans depuis vingt ans – comme si l’année de fin de vie de Muzamil était aussi l’année symbolique de la renaissance du cinéma, et de cette « nouvelle vague » qui vivra, espérons-le longtemps encore, ses vingt ans.

Capture d'écran du trailer du film. Capture d'écran du trailer du film.

 

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Hussam HILALI حسام هلالي est un écrivain soudanais, passionné de cinéma et diplômé de l'Université du Caire. Il évolue entre le théâtre, le journalisme et la production télévisuelle. Il a publié deux collections de nouvelles: "Après le départ et Avant le retour" (2008) et "Les Derniers Jours à Khartoum" (2019). La version arabe de son article, qu'il nous a très aimablement proposé de publier, est disponible sur le site de madamasr. / Traduction en français de la version courte de l'article par l'équipe du blog Sudfa. Titre original de la version longue en arabe : "Tu mourras à vingt ans: le fils de la mort qui a redonné vie au cinéma soudanais". 

Deux bande-annonces du film disponibles ici :

https://www.youtube.com/watch?v=sViMzKC32A8&frags=pl%2Cwn

https://www.youtube.com/watch?time_continue=24&v=4GQtrMV-_1o

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