Odessa : baignade interdite pour cause d’escroquerie

Les vacanciers de la station balnéaire ukrainienne peuvent remercier le magnat de la construction Ruslan Tarpan et sa clique.

Rangez les maillots de bain. Les plages d’Odessa, l’une des stations balnéaires les plus populaires d’Ukraine, deviennent de plus en plus souvent impropres à la baignade : « 93 échantillons d'eau de mer ont été prélevés pour des mesures sanitaires et microbiologiques sur 22 plages d'Odessa et de la région. Parmi eux, 4 échantillons d'eau de mer ne répondaient pas aux normes d'hygiène », pouvait-on ainsi lire dans un communiqué publié par le Centre régional d'Odessa pour le contrôle et la prévention des maladies du ministère de la Santé de l'Ukraine, le 13 août dernier.

Une annonce qui est intervenue à peine quelques semaines après que la Mairie d’Odessa a appelé les vacanciers à ne pas se baigner, temporairement, dans la mer Noire. En cause, les fortes averses ayant eu lieu la veille, et qui ont entraîné le déversement des eaux usées de la ville dans ses eaux côtières.

Si, à travers le monde, la pollution maritime ne cesse de croître et a de multiples origines, à Odessa, elle s’explique en grande partie par la non-mise en service d’un réseau de canaux d’évacuation des eaux usées, après traitement, dans la baie d'Odessa - à plusieurs kilomètres des côtes et à une quinzaine de mètres de profondeur - dont la construction a pourtant débuté il y a plus de 10 ans. Estimé à un coût avoisinant les 22 millions de dollars, le projet Deepwater Release a en effet démarré en 2010, dans le but « d'arrêter le rejet d’effluents non traités dans la mer Noire et de sécuriser le rejet d’effluents traités ».

Considérations environnementales donc, mais pas que : cette pose de canalisations nouvelles devait également permettre à la ville ukrainienne de résoudre le problème, récurrent, de débordement de l'estuaire de Khadjibeï et ainsi réduire les risques de rupture du barrage Khadzhibeyskaya, et avec eux les possibles inondations des zones environnantes. Mais c’était sans compter sur la corruption galopante et autres malversations auxquelles a été en proie le projet, et ce à presque tous les niveaux.

Ruslan Tarpan, chef d’orchestre

Surestimations des coûts, falsifications de documents, détournements de fonds, sociétés fictives… les différentes parties prenantes ont redoublé d’imagination dans ce dossier. A la baguette, un homme : Ruslan Tarpan.

Businessman aguerri, ex-député d’Odessa et bien connu du milieu de la construction ukrainienne, Ruslan Tarpan est un habitué de la création d’entreprises. Pour mener à bien ses différentes opérations, le fondateur et dirigeant du spécialiste de la construction Incor Group, a en effet, à travers cette dernière, donné naissance à un florilège de petites sociétés, la plupart étant aujourd’hui soupçonnées d’être fictives. Parmi elles : Grand Hotel company, Albatross City, Odessa Restoration Workshops, Kvartal Russova, Grandstyle ou encore Remertsentr, Build-Pro LLC[1]

Les deux dernières ont ainsi « œuvré » dans le cadre du projet Deepwater Release : en 2010, Build-Pro LLC remporte l’appel d’offres (pipé ?) émis par le Département de la sécurité environnementale du conseil municipal d'Odessa pour le projet. Non seulement la société alors nouvellement créée n’avait aucune compétence en la matière – elle a simulé son expertise et son ancienneté par la falsification de documents officiels, de plans, etc. –, mais elle était alors dirigée par un député de la ville ukrainienne et ironiquement membre de la faction « Confiance dans les affaires », Vadym Teplytsky[2], un proche de l’oligarque.

C’est alors que Remertsentr entre dans la danse : la société, profitant de la victoire de sa consœur et des liens tissés avec certains membres de l’administration d’Odessa, passe un contrat, toujours dans le cadre de la construction de Deeptwater Release, avec le Département principal de la construction d'immobilisations de l'Administration régionale de l'État d'Odessa. La société en profite alors pour modifier certains éléments de l’appel d’offres victorieux : surestimations, modifications des plans de conception, ajouts de travaux supplémentaires… L’objectif ici étant de s’arroger un maximum de fonds publics. Et l’affaire a été si rondement menée qu’entre 2010 et 2012, Ruslan Tarpan s’est octroyé la modique somme de 14 millions de dollars.

Mais l’oligarque, trop gourmand, a fini par attirer l’attention. En cause notamment, l’écart entre le budget dépensé par l’Etat – environ 22 millions de dollars – et celui déclaré par le constructeur comme versé au titre des travaux entrepris, à savoir amputé des deux tiers. Les agissements de Tarpan deviennent si visibles qu’en 2012, le président alors en exercice, Viktor Ianoukovytch, prend position : « la construction de Deepwater Release, pour laquelle près de 600 millions d’hryvnias (22 millions de dollars) ont été dépensés, n'est pas terminée et nécessite des fonds supplémentaires ».

Aucun nouveau fonds n’ayant été alloué au projet depuis, les travaux n’ont jamais repris. Et le parquet de la ville ukrainienne d’ouvrir une enquête concernant Ruslan Tarpan et ses comparses. Mais cinq ans plus tard, ne disposant d’aucun résultat probant – faute de volonté d’en obtenir ? -, le parquet d’Odessa annonce le lancement d’une opération spéciale dont les conclusions rendues en 2018 sont formelles : « un groupe criminel, usant de faux de documents et d’abus de pouvoir, a surestimé le coût des matériaux et le volume de travail pendant la construction ».

A noter par ailleurs que, dans le même temps, un groupe d’experts ayant évalué la réalisation des différents travaux concluait qu’aucun tuyau alors posé n’était à même de fonctionner correctement. Raison pour laquelle une partie du barrage Khadzhibeyskaya est aujourd’hui en partie effondré, et ce malgré les considérables fonds alloués à sa rénovation.

Crime impuni

Sentant le vent tourner, Ruslan Tarpan quitte l’Ukraine en 2017. Pour autant, rien n’indique que ce dernier risque de véritable condamnation. Car si certains membres de son réseau font en ce moment l’objet de poursuites pénales, le doute est permis. Pour rappel, Valentina Datsyuk, responsable d’une surestimation des coûts des travaux de 4 millions de dollars dans le cadre de Deepwater Release, a été relaxée en 2018 - la justice ayant conclu à la prescription des faits - et occupe aujourd’hui le poste de Directrice adjointe du département de l'écologie et du développement des zones de loisirs de la ville d'Odessa. Sans parler des différentes décisions judiciaires douteuses prononcées en faveur de certaines sociétés de Tarpan ces dernières années, comme le refus du juge Gontard, en 2018, de saisir les biens et comptes des sociétés de l’oligarque malgré les résultats – criants – de l’enquête.

Par ailleurs, en dépit des soupçons qui pèsent sur ses activités depuis plus d’une décennie, de l’enquête judiciaire menée à son encontre depuis 2012 et malgré son exil, Ruslan Tarpan n’a eu aucun mal à engranger les contrats. En 2019, Remertsentr revendiquait par exemple avoir remporté plusieurs appels d’offres, émis par la ville d’Odessa en personne, pour un montant total d’environ 8 millions d’euros. Même constat du côté des autres sociétés pilotées par Incor group. Ces travaux concernent aussi bien des monuments historiques de la ville que des bâtiments de fonction publique. Leur point commun ? Chacun d’entre eux souffre d’irrégularités et de malfaçons.

Le tableau de chasse de l’oligarque est en effet garni : la rénovation de l’hôpital des maladies infectieuses de la ville d'Odessa, par TT-Bud LLC et Remertsentr, a par exemple été abandonnée en 2011, soit un an à peine après l’obtention du contrat par les deux sociétés, sous prétexte d’une cessation de paiement de la part de la ville. Mais là encore, les fonds versés par cette dernière sont largement supérieurs à ceux injectés dans les travaux par TT-Bud LLC et Remertsentr. Résultat, en pleine pandémie mondiale, les habitants d’Odessa voient leur hôpital s’effondrer.

Plus récemment, en 2017, Restorator-1946, l’un des autres outils de Tarpan, a reçu près d’un million de dollars pour la rénovation du Centre administratif et culturel d’Odessa. Mais à l’automne, les autorités s’apercevaient qu’une partie du budget alloué par l’Etat avait été transféré à l’une des filiales de la société, et que les travaux n’avaient pas été achevés. 

Plages et sable fin 

Bien que recherché au niveau international par la justice ukrainienne, Ruslan Tarpan reste aujourd’hui introuvable. Adepte de la falsification de documents officiels, il navigue de pays en pays. Passé par Monaco - ville dans laquelle l’homme d’affaires, avec la complicité de son épouse, Oksana Shishovskaya (placée sous contrôle judiciaire par la justice monégasque en 2018), avait mis en place un réseau de blanchiment, et Moscou – où sa voiture de luxe, qui appartenait auparavant à Staline, a été déclarée volée en 2019 – l’oligarque ne semble pas à plaindre.

[1] https://scanbe.io/cases/5201506017/court_decisions/74261563

[2] https://cripo.com.ua/scandals/?p=246359/

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