À la recherche des Européens : L'Europe doit répondre aux aspirations des citoyens

Après une décennie d’affrontements conflictuels sur la crise économique et financière et la manière de traiter les migrations, les querelles politiques autour du principe du « Spitzenkandidat » montrent que l’UE est plus fragmentée et instable que jamais. Plutôt que de se focaliser sur leurs divisions, les institutions européennes doivent répondre aux aspirations des citoyens.

 

Le 2019 restera peut-être dans les mémoires comme l’année au cours de laquelle, après une décennie d’affrontements conflictuels aussi vains que douloureux sur la crise économique et financière et la manière de traiter les migrations, l’Union européenne est devenue adulte. Beaucoup, dont le parti du Rassemblement national de Marine Le Pen, avait prédit que les élections législatives européennes sonneraient le glas du projet européen et seraient submergées par la vague nationaliste qui ne cessait de croître. Or elles semblent plutôt avoir montré que le projet politique européen a atteint l’âge de la maturité. Peut-être pouvons-nous maintenant pour la première fois commencer à parler d’un électorat européen.

Il était déjà manifeste avant les élections que l’identité européenne occupait une place croissante par rapport à l’identité nationale. Cela a paradoxalement alimenté un certain europessimisme parmi les électeurs : alors que selon les chiffres de l’Eurobaromètre, 68 % des Européens estimaient que l’appartenance de leur pays à l’UE est une bonne chose, dans la plupart des États membres, la majorité de la population pensait que l’UE pourrait s’effondrer dans les 20 prochaines années. On le remarque particulièrement en France, où 69 % des électeurs pensent que le cadre politique européen est cassé, tout en continuant à considérer les institutions européennes comme des partenaires essentiels et équitables pour s’occuper de leurs préoccupations. Conscients de cette évolution, les partis nationalistes comme le Rassemblement national ont cessé d’évoquer une sortie de l’UE pour travailler sur la formation d’une alliance internationale en faveur d’une « Europe du bon sens » – la poursuite du projet européen mais selon leur propre vision. Les partis écologistes et d’autres militants progressistes ont également exploité cette peur de l’avenir et cette aspiration au changement et réussi à concilier protestations contre le statu quo et votes.

Peut-être la manière dont les Européens envisagent les choses a-t-elle été comprise cette fois à un niveau plus émotionnel, donnant au débat sur les élections européennes un tour plus politique. Bien que l’importance des questions nationales n’ait pas diminué dans les 28 États participant aux élections, l’on a observé des caractéristiques communes dans la façon dont les électeurs ont considéré ces élections. Ils ont finalement estimé qu’ils avaient là l’occasion de montrer quelle Europe ils veulent, et 51 % d’entre eux, soit un taux de participation en nette hausse, ont commencé à s’exprimer.

Dans un sondage réalisé par l’ECFR/YouGov après les élections dans les six plus grands États membres, nous avons demandé aux personnes interrogées à quelles menaces elles pensaient en allant voter. Pour plus de 170 millions d’entre elles, soit environ 43 % des électeurs, le changement climatique et l’environnement sont des questions fondamentales – plus de 50 % des électeurs de La République En Marche!, de Place publique, de La France insoumise et des Verts considérant ces deux thèmes comme des sujets de mobilisation essentiels. Une proportion d’électeurs équivalente a indiqué que la protection de la démocratie et de l’État de droit avait motivé leur vote et les migrations sont une question importante pour 120 millions (30 %) d’Européens.

Les électeurs attendent plus ou moins des institutions européennes qu’elles créent une « Europe qui protège ». En ce qui concerne le niveau d’autorité qui devrait selon eux s’employer à résoudre ces menaces, c’est la proposition « à la fois les autorités nationales et européennes » qui arrive en tête, avec 45 % des réponses. La deuxième, avec 24 % des réponses, est celle qui affirme que la coopération européenne est la façon la plus adaptée de traiter ces questions, et le niveau national obtient 22 % des réponses, soit le taux le plus faible.

Cette diversité des peurs ressenties par les Européens et des moyens envisagés pour les résoudre reflète le nouveau paysage politique ambiant. Maintenant que les élections européennes sont passées, plutôt que de se focaliser sur leurs divisions, les institutions européennes doivent trouver le moyen de répondre aux messages que leur ont envoyés les électeurs. L’une des possibilités est de travailler sur les questions qui intéressent les électeurs de tous les partis. Le changement climatique est par exemple très important aux yeux de tous les électeurs – et pas uniquement de ceux qui ont soutenu les partis écologistes. Nous avons aussi demandé dans notre sondage s’il faudrait faire davantage en ce qui concerne le changement climatique malgré le problème du coût. Une très forte majorité des personnes interrogées s’y est déclarée favorable, tous âges et tous partis confondus. Les programmes de campagne des partis qui ont remporté des sièges aux élections montrent aussi qu’ils sont majoritairement favorables à l’instauration d’une économie plus équitable et d’une coopération européenne en matière de sécurité et de défense, mais qu’ils sont très peu à défendre une Europe qui serait un acteur mondial dans l’environnement concurrentiel international.

2019 n’est pas encore l’année d’une Europe radicalement différente. L’UE apparaît plus fragmentée et en équilibre instable que jamais. Les institutions doivent maintenant intégrer la volonté de changement que leur ont signifiée les électeurs et les querelles politiques autour du principe du « Spitzenkandidat » montrent que l’on est encore loin d’une évolution suffisamment importante pour que les électeurs estiment avoir été entendus. Cependant, les optimistes – après le stress et la peur, l’optimisme est le troisième sentiment identifié parmi les électeurs– peuvent espérer que dans 10 ans, nous pourrons dire que 2019 a bel et bien été l’année du virage opéré par l’UE.

Susi Dennison est Senior policy fellow à l’European Council on Foreign Relations (ECFR) et directrice du programme « Europe Puissance ». Elle travaille plus particulièrement sur les questions des droits de l’homme, de l’État de droit et de la justice et la réponse de l’UE à la crise des réfugiés en 2015.

@sd270

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