"S'hab la zup", le documentaire

C'est dans un cinéma d'art et d'essai de la ville de Nîmes qu'a été projeté ce samedi à 11h00 du matin le documentaire de Madani Marzuk et Tarek kawtari, S'hab LA ZUP. Un travail laborieux et au combien précieux de reconstruction d'une mémoire qui ne cesse de voler en éclat.

tour-demolie

 Le film anticipe d'une certaine manière l'entreprise de démolition, d'effraction, de dispersion, d'effacement de la mémoire collective et individuelle, que sont les opérations programmées de l'agence nationale de la rénovation urbaine sur les quartiers « susceptibles » de la ville. Avec ses corollaires de déplacement des populations, de désaffiliation, ses simulacres de « consultation citoyenne » et sa manne financière transformée en béton pour les uns et en devises pour les autres. Au fur et à mesure que les images et les témoignages se succèdent et s’interpénètrent la trame du film se tisse et propose une histoire riche et complexe au milieu de la standardisation des constructions et ce malgré les formes d'enfermement qu'elles suggèrent et leur multiples dysfonctionnements. Une vie dense émerge, faites de rires, de fêtes, de musique et de danses, de victoires en coupe Gard Lozère de football, de moments de partages, mais aussi de peines, de double peine, de violences policières, de colères, de légitimes indignations, de désillusions. Des séquences habilement insérées rappellent les déambulations sinistres et opportunistes des politiques, leur discours fallacieux comme d’éternelles impasses. La scène de « l'escalier de Penrose » qui voit l'adjoint à la sécurité Richard Tiberino en contrebas d'une terrasse se confronter aux habitants las des manœuvres dilatoires de l'élu nîmois quant à l’aménagement d'un simple accès reliant deux terrasses est un modèle du genre. C'est un type de rapport, une façon de gouverner certaines populations qui transparaît dans ce passage, ou plutôt ce cul de sac.

 

Loin des stigmates habituels ressassés en permanence, notamment par les médias mainstream, c'est l'Histoire du quartier et par « solidarité » de la ville de Nîmes en chaire, en os et en béton qui prend forme et perfore la chape de plomb que l'on fait peser sur lui. Et même si cette Histoire « périphérique » contient ses singularités, on peut penser qu'il existe une communauté d’expérience propre aux habitants des quartiers populaires et spécifiquement aux descendants de l'immigration postcoloniale. Le film montre en filigrane les moyens dont a usé le pouvoir politique pour juguler la veine émancipatrice que certains habitants tentaient d'alimenter. L'un des garrots fixés sur les multiples canaux creusés par les associations fut le centre social qui ,outre son rôle centralisateur de ressources ; a permis de potentialiser les relations clientélaires habituelles.

 

Dans le n°134 de septembre 2016 du magazine municipal, le maire Jean Paul Fournier déroule sa vision dystopique des futurs aménagements. Les logiques discriminatoires que subissent les habitants de ces quartiers, logements, emplois, éducation, contrôles au faciès pour lequel la Cour de cassation a condamné définitivement l’État français le 9 novembre 2016 n'ont pas droit au chapitre. Elles disparaissent. Il est question, ici comme ailleurs, de requalification des quartiers, d'ouverture sur la ville ou plutôt la pompeuse « cité », le monde, la stratosphère, l'univers, le réseau de caméras de surveillance. L'idéologie rédemptrice de la mixité sociale, largement contestée par de nombreux travaux empiriques en sciences sociales, vient graisser les rouages de la machine à légitimer les programmes de l'Anru 2. En miroir, on interrogera évidement l’homogénéité des quartiers bourgeois, des organes de pouvoirs de la ville, de la métropole, du département......

 

Après 3 mandats, il est devenu urgent de donner de la « Valeur au territoire de Pissevin et Valdegour », d'inoculer « de la fierté aux habitants ». Comme un mantra répété ad nauseam, cette mauvaise musique pourrait être diffusée nuit et jour dans des hauts parleurs pour aller au bout de sa fonction lobotomisante.

 

« Le projet vise à retrouver le sol d’origine et épouser la physionomie du terrain, contribuant à constituer une trame verte et bleue assurant une continuité écologique à travers l’ensemble du quartier ».

 

On comprend que derrière cette réactualisation de l'originel qui pourrait faire penser aux conséquences malheureuses d'une indigestion d’épisodes des télétubbies ; et/ou d'une prise de microdose de LSD, il y a un désir d'effacement de l'existant. Remodeler le visage du quartier ou les visages ? Les politiques ont parfois du mal à dissimuler leur profond mépris pour les quartiers récalcitrants. Faut dire que la ZUP nord est construite sur le modèle d'une forteresse imprenable située en Syrie, le Krak des chevaliers, classé au patrimoine mondial de L’UNESCO. Et qu'elle domine la ville. Elle la surplombe. Elle est visible comme un nez au milieu de la figure. Elle est en ce sens visuellement supérieure à la tour magne, inestimable vestige de l'enceinte Augustéenne symbole de la culture légitime que promeut et privatise les édiles de la colonie romaine. Alors en page 18 du même magazine, le maire se pare des attributs d'un visionnaire. Épithète héréditaire déjà apposé à la personnalité de Jean Bousquet qui mena de 1983 à 1995 une politique ultra libérale laissant la ville encroumée jusqu'à la moelle.

 

Page 18 donc il est question de « reconquête de l'ouest nîmois ». L'imaginaire de la conquête de l'ouest avec tout ce qu'elle contient de violences envers les peuples amérindiens, envers les « sauvages » est convoquée au milieu de la rhétorique prête à l'emploi des cabinets de conseil en communication où il est question de la « centralité apaisée ». Dans objectif Gard du 7 février 2018, on pose même un décor d'un autre temps au sujet d'un quartier populaire de la ville situé plus à l'est, le Mas de Mingue, qui va subir lui aussi une succession d' opérations de rénovation. Il faut dans ce quartier qui semble poser un sérieux problème à l’élu. "Personne ne veut entrer dans ce quartier en passant devant... » Devant qui ? : « retrouver un esprit de village autour de l'église ». Les inconscients sont décidément très puissants.

 

Ce film appelle à la résistance, en proposant la mémoire comme source d'inspiration, comme système racinaire des luttes présentes et à venir, comme frontière à la fragmentation que s’apprête à accomplir une nouvelle fois le pouvoir politique et économique à travers la rénovation des quartiers.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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