La loi martiale : une manoeuvre politique de la part de Porochenko?

Suite à l’arraisonnement des navires Ukrainiens en mer d’Azov, le dirigeant du pays, Petro Porochenko, a promulgué 28 novembre dernier la loi martiale. Nous nous demanderons ce qu’implique cette loi dans un pays, puis nous nous questionnerons sur sa légitimité.

Il faut commencer par rappeler le caractère inédit de l’incident en mer d’Azov du 25 novembre dernier. En effet il représente le premier affrontement ouvert ukraino-russe depuis le début de cette crise. Suite à cette altercation, le dirigeant Petro Porochenko convoque un « conseil de guerre » et prononce (suite à l’accord du Parlement) la loi martiale. Cette loi sera en place pendant trente jours dans les zones frontalières (dites zones de conflits). Cette loi entraînera la restriction de certaines libertés civiles, un contrôle pointilleux des médias ainsi que la limitation de certaines manifestations. Beaucoup ont soupçonné le dirigeant ukrainien en insinuant que celui-ci tentait de repousser les élections présidentielles prévues le 31 mars prochain. Cependant,  cela parait peu plausible dans la mesure où la période de 30 jours ne pourra que retarder le début de la campagne, mais certainement pas repousser la date des élections.. En proposant la loi martiale, le président ukrainien s’assure une place de « défenseur de la nation » et cela pourrait redorer sa popularité.

Cependant, n’est-ce pas ce que n’importe quel dirigeant aurait fait? Après quatre ans de crise, le dirigeant ukrainien ne pouvait continuer à ignorer les provocations russes. De plus, on a pu remarquer une « imprévisibilité » russe dans ce conflit, puisqu’au moment où la situation est jugée « gelée » dans l’est de l’Ukraine, l’incident en mer d’Azov ravive cette crise. Le président Petro Porochenko sait qu’en cas d’une nouvelle offensive russe, il risque de perdre plus que trois navires. Aussi, l’OTAN a affirmé ne pas compter intervenir malgré le soutien que cette organisation apporte à l’Ukraine et son ultimatum adressé à la Russie. N’est-ce pas normal que, dans une situation de crise, avec peu d’espoir d’une aide militaire,  le président ukrainien décide de promulguer une loi si intransigeante ? Si on parle de « mobilisation sans guerre » en Ukraine ainsi que d’une faible réponse de la part de Kiev, pourquoi l’instauration d’une loi si ferme divise-t-elle tant le pays ?

             Je pense que lors de situations complexes comme celle-ci, on ne peut se permettre d’uniquement pointer la Russie responsable sans même chercher de « fautifs » en Ukraine. Il ne faut pas voir la situation sans recul: est-il vraiment légitime d'appliquer la loi martiale en Ukraine? Il est vrai que l’Ukraine est en crise et que le pays se devait de répondre de façon ferme à l’offensive Russe. Cependant, il me semble que cette loi est bien plus « politique » que « défensive ». Auparavant, nous avons affirmé que la loi ne reportera pas le début de la campagne présidentielle. Néanmoins, le président Ukrainien avait bien l’intention au départ de promulguer cette loi pour 60 jours, non pas 30, ainsi que dans l’ensemble du pays. Si ces conditions avaient été validées par le parlement ukrainien, il y aurait eu effectivement un  report de la campagne présidentielle et bien plus de restrictions civiles.

Si le parlement a réfuté cette proposition, cela n’empêche pas, et ce de façon légitime, de se questionner sur les intentions réelles du dirigeant. Que pourrait tirer le président Ukrainien de la loi martiale ? Premièrement, cette loi permet de rassembler un certain électorat pour le président Petro Porochenko. La loi martiale qui par exemple empêche les hommes russes d’entrer sur le territoire ukrainien, pourrait apporter les votes de nationalistes ou de personnes se sentant en danger par les offensives russes. De plus, le président Ukrainien sait qu’il a peu de chances de remporter les prochaines élections, sa popularité n’est pas au plus haut et la seule façon de redorer son blason est peut-être de promulguer cette loi.

La loi martiale permet à Porochenko de se poser en « figure centrale de la défense du pays ». Cependant, la course aux présidentielles n’est pas la seule raison de questionner la légitimité de la loi martiale. La question posée par beaucoup est la suivante : Pourquoi promulguer une loi si sévère après quatre années de crise que le pays vient de traverser? L'incident en mer d’Azov ravive certes la tension dans l’Est Ukrainien, mais peut-on dire qu’il s’agit de l’épisode le plus critique que le pays a connu ?

Non, l’annexion de la Crimée en 2014 ou encore la guerre du Dombass sont des événements bien plus graves. La décision de Porochenko rappelle aussi la profonde division qui partage le pays puisque,  même si la loi a été votée par le parlement, la séance fut chaotique et depuis le 28 novembre, trois anciens présidents ukrainiens ont questionné la décision du chef d’État. Cette loi a une connotation très guerrière, elle n’est promulguée qu’en cas de situations extrêmes. Toutefois, le président ukrainien ne compte pas déclarer la guerre aux russes. Il est nécessaire de questionner l’intention de Kiev sans quoi nous tombons dans une impartialité visant à déclarer coupable inéluctablement Moscou.

         Si dans un premier temps, la loi martiale semble légitime en Ukraine, plusieurs arguments permettent de réfuter cela. Cela fait maintenant quatre ans que l’Ukraine est en crise et jamais cette loi ne fut promulguée. Qu'il s'agisse de la course aux présidentielles ainsi que de floues intentions de la part du dirigeant Ukrainien, cette loi peut être vue comme une «loi de circonstance ». Selon moi, il est peu probable que cette mesure permette d’apaiser les tensions Ukraino-Russe. Il serait pertinent de la part du gouvernement de Kiev de prôner la désescalade du conflit et d’attendre que Moscou respecte l’ultimatum que l’OTAN lui a adressé. On ne peut affirmer de façon absolue que la proposition de cette loi par le chef d’État Ukrainien ait pour unique but la course aux élections, mais il est légitime de se demander quelles sont ses motivations. Pour le maintien d’une démocratie, il est capital de ne jamais cesser d'interroger de près les décisions prises par les chefs d’États. Enfin, le traitement quant à la loi martiale dans les médias Occidentaux me semble peu critique. On prone la loi martiale en l’affirmant nécessaire sans réellement se demander ce qu’elle pourrait dissimuler.

Suzanne Vallejo-Gomez.

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