En défense d'Emmanuel Todd

Réponse à Hubert Huertas

Ainsi donc, M. Huertas, je serais coupable. Coupable d’être "resté les bras croisés", "calfeutré chez moi" le 11 janvier 2015. Ainsi donc, le démographe et historien Emmanuel Todd, serait, à vos yeux, également coupable. Coupable de "participer à la justification des attentats de janvier". Coupable de "prêter main forte  à un courant qui relativise à voix de plus en plus décomplexée les assassinats de janvier". Il est triste de culpabiliser et de stigmatiser des gens qui pensent, qui réfléchissent, qui tentent de poser un regard critique aussi bien sur les assassinats de janvier que sur les manifestations populaires qui ont suivi. Et de les faire passer honteusement pour ce qu’ils ne sont évidemment pas.

Si je parle de stigmatisation, c’est que l’atmosphère depuis les événements de janvier est devenue irrespirable en France. Voici un pays qui, suite à un attentat inqualifiable, a sombré dans l’hystérie. Voici un pays qui classe désormais ses citoyens en 2 catégories : ceux qui sont Charlie et ceux qui ne le sont pas. Voici un pays où une journaliste du service public nous somme à une heure de grande écoute de traquer "ceux qui ne sont pas Charlie". Voici un pays qui n’hésite pas à traîner des enfants de 8 ans dans des commissariats ou à poursuivre en justice un prof de philo parce qu’il tente de faire réfléchir ses élèves par eux-mêmes (ce qui est, jusqu’à preuve du contraire, le métier d’un prof de philo). Voici donc un pays qui sombre dans des pratiques dignes d’un pays totalitaire, pratiques cautionnées par les représentants de l’Etat et par la ministre de l’Education Nationale en particulier. Et voici désormais un pays qui, en réponse à ces attentats, s’apprête à adopter quatre mois plus tard, l’une des lois les plus liberticides de toute l’histoire de la Vème République.

M. Huertas, ce n’est pas dans ce pays que j’ai envie de vivre. Que cesse une bonne fois pour toute cette chasse aux sorcières, cette culpabilisation constante de ceux qui refusent de se soumettre à l’hypocrisie collective, aux bons sentiments de façade, et qui préfèrent raisonner, dépasser l’émotion que suscite forcément un tel événement. Je n’ai donc pas à me positionner en tant que "Charlie" ou "pas Charlie", je laisse cette dialectique aux débiles légers qui sévissent dans nos médias et sur Facebook ou Twitter. Je n’ai pas non plus à me justifier de mon absence à la manifestation du 11 Janvier. Quelques mois auparavant, j’avais participé à l’hommage rendu à Rémi Fraisse, ce jeune écologiste de 21 ans tué par les flics. Nous étions peu nombreux, environ 800 ou 1000. Pourtant, il ne me semble pas avoir lu dans Mediapart que tous les absents à cet hommage étaient restés calfeutrés chez eux, les bras croisés. Ni qu’ils cautionnaient les bavures policières et les crimes d’Etat. Je semblais ainsi être le seul ému en voyant Cécile Duflot en larmes dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale, après avoir essuyé le refus de Claude Bartolone à sa demande de minute de silence en hommage au jeune botaniste. "Il est de tradition de saluer par une minute de silence les décès survenus parmi nos forces armées ou parmi les otages" se justifiait ainsi Bartolone. Visiblement pour les morts de Charlie Hebdo, on a fait une exception à la tradition. http://www.youtube.com/watch?v=DIZV9lJVFnU

Toutes les manifestations auxquelles nous participons nous engagent. Comme le dit Emmanuel Todd dans cet entretien accordé à l’Obs : "Nul n’est censé ignorer pour quoi il manifeste". Si chacun a des raisons personnelles de participer à une manifestation, c’est un acte collectif où nous nous mêlons à d’autres. Toute manifestation a donc un sens collectif que nous ne pouvons ignorer. En l’espèce, ce que vous affirmez est faux : non, la manifestation du 11 Janvier n’était pas un rassemblement spontané contrairement à celui qui a eu lieu place de la République au soir de la tuerie qui a frappé la rédaction de Charlie Hebdo. Certes si cet appel à marcher vient d’abord d’une initiative populaire, le chef de l’Etat et le chef de gouvernement ont assez vite repris la main, plusieurs jours avant le 11 Janvier. Ce sont eux qui l’ont cadré, en ont fixé le déroulement. Et dès l’avant-veille, nous connaissions en détail la liste des invités. Tous les médias ne parlaient que de ça. Personne donc ne pouvait ignorer qu’il allait participer à une manifestation organisée par le sommet de l’Etat Français (une première depuis la marche contre-révolutionnaire gaulliste de juin 68), rassemblant la crème de l’oligarchie mondiale (dont quelques dictateurs assez carabinés) et à laquelle participait une foule confuse qui ne rassemblait pas que des progressistes, c’est le moins qu’on puisse dire. La veille de la marche, je lisais les commentaires d’un internaute particulièrement haineux et réactionnaire sous un article publié dans un journal en ligne. Devinez quel était son avatar ? "Je suis Charlie" !

La veille du 11 Janvier, en réponse à un mail collectif de mes amis organisant le déroulé de leur journée du lendemain (lieu et heure de rendez-vous, etc.), je leur ai fait comprendre que je ne me joindrai pas à eux pour défiler. Ils ont tous été extrêmement surpris. Etrangement, c’était à moi de justifier les raisons pour lesquelles je refusais de manifester mais pas à eux de justifier les raisons pour lesquelles ils participaient à cette marche. Comme si c’était une évidence. Comme si manifester derrière des crapules, des traîtres, ou à côté de réacs pur jus, ne posait pas de problème. Franchement, penser une seule seconde que manifester derrière de tels pourris qui humilient depuis des années les déclassés, les chômeurs, les salariés, les intermittents et j’en passe, qui imposent une purge sociale d’une violence inouïe, qui piétinent la démocratie (le résultat du référendum de 2005 jeté à la poubelle), qui stigmatisent les minorités ou qui jouent les va-t-en guerre dans les pays du Moyen Orient et d'Afrique pour remonter leur côte de popularité, bref penser que marcher au garde-à-vous, le doigt sur la couture du pantalon, derrière de tels personnages allait produire un miracle démocratique, relève de l’hallucination collective. Relisez "The Shock Doctrine", cet essai décidément si fondamental de Naomi Klein. Ni le 11 Septembre, ni le drame de Katrina n’ont produit autre chose qu’un tour de vis sécuritaire de plus et une accentuation de la purge néo-libérale.

Tout ce qui a suivi cette marche était donc tristement prévisible. De la convocation de "l’esprit du 11 Janvier" par Manuel Valls pour resserrer les rangs autour de la loi Macron d’inspiration thatchérienne jusqu’à l’invocation de la lutte contre le terrorisme pour justifier cette sinistre loi ultra-sécuritaire dite "sur le Renseignement". Vous affirmez que personne n’est capable de manipuler 4 millions de manifestants. En revanche l’Histoire a montré que des millions de personnes pouvaient suivre comme des moutons de dangereux personnages. Car il faudra bien le dire clairement un jour : oui ces gens-là, ces idéologues néo-libéraux hallucinés qui s’appellent Merkel, Valls ou Hollande sont dangereux. Il suffit de voir comment ils se comportent avec la Grèce, un pays en pleine crise humanitaire dont une partie de la population crève la bouche ouverte. Il suffit de voir comment ils se sont comportés à la mort de Rémi Fraisse : 48 heures de silence radio alors qu’ils avaient les infos le soir-même. Quand on est un progressiste, on n'a pas le droit d’aller marcher avec ces gens-là. Il y avait des milliers de manières de rendre hommage aux morts de Charlie Hebdo et de l’Hyper-Casher, plutôt que de répondre à l’appel officiel de ce pouvoir qui nous dégoûte. Ce jour-là, le professeur Choron a du se retourner dans sa tombe.

S’il n’y avait pas grand danger à manifester ce 11 Janvier (forcément quand on marche main dans la main avec le pouvoir en place, on ne craint pas grand chose, moins qu’un zadiste de Sivens, qu’un manifestant nantais anti-aéroport ou qu’un jeune émeutier de banlieue), il y avait pourtant une responsabilité politique et morale que plus grand-monde n’assume aujourd’hui. On y défendait tellement la liberté d’expression que depuis qu’elle est concrètement menacée aujourd’hui avec la Loi sur le Renseignement, ces manifestants semblent invisibles. On y défendait tellement les principes républicains que personne n’a bougé le petit doigt lorsque Valls et Macron ont utilisé le 49-3 pour faire passer en force une loi qui donne comme jamais le pouvoir au capital et fragilise de plus en plus les salariés. Voilà donc cette grande imposture que dénonce Todd : une apathie de la classe moyenne supérieure, éduquée qui – aussi progressiste se targue-t-elle d’être - n’en reste pas moins insensible à toutes les injustices sociales qui frappent les plus fragiles de notre pays depuis plus de 20 ans, indifférente à ces lois néo-libérales régressives qui passent comme dans du beurre, et qui se réveille uniquement quand son petit intérêt est en danger : quand le Pen fait 30% et quand une attaque terroriste frappe la capitale. En bon historien, Todd sait qu’il n’y aura aucun changement social sans l’alliance entre cette classe sociale-là, bourgeoise et instruite et les classes populaires. Son entretien est donc avant tout un appel au réveil. En Espagne ou en Grèce, les marches contre l’austérité entraînent des millions de personnes : Ils appellent ça des "marées". En France, il n’y pas eu de révolte sociale d’ampleur depuis 1995. L’imposture est d’avoir paré de toutes les intentions les plus nobles cette marche (défense de la laïcité, de la liberté d’expression, de la République) alors qu’elle trahissait avant tout la peur collective d’une classe sociale toute entière.

Il n’est d’ailleurs pas si innocent que cette manifestation se soit cristallisée autour d’un mot d’ordre aussi confus que ce "Je suis Charlie". Quand je l’ai découverte pour la première fois, cette expression m’a immédiatement fait penser au "Nous sommes tous Américains" de sinistre mémoire, expression lancée par Jean-Marie Colombani du Monde, journal ultra-libéral et atlantiste, qui a soutenu par la suite et au nom des attentats du 11 Septembre, toute la politique impérialiste et néo-conservatrice de George W Bush. Ma première impression était d’ailleurs la bonne : le créateur du hashtag #JeSuisCharlie a affirmé s’être inspiré de ce fameux "Nous sommes tous Américains". Heureusement pour nous, à l’époque, Twitter n’existait pas. Il nous a donc été épargné une séquence hallucinante de crétinerie collective. Mais cette fois-ci, ça n’a pas loupé. Comme le remarquait Frédéric Lordon, "Je suis Charlie" est une métonymie (http://blog.mondediplo.net/2015-01-13-Charlie-a-tout-prix). Dans ce cas précis, un problème se pose : pour un même contenant, chacun y met le contenu qu’il veut. Charlie est-il un républicain ? Un défenseur de la liberté d’expression ? Un lecteur de Charlie Hebdo ? Un islamophobe ? La réalité est que ce mot d’ordre dépolitise volontairement le débat, regroupant artificiellement des convictions politiques totalement hétérogènes. Et scinde de manière tout aussi artificielle la société en deux. Ce mot d’ordre est un coup de force rhétorique et sémantique de la classe dominante, celle qui a manifesté le 11 Janvier. Il permet de stigmatiser à peu de frais ceux qui ne pensent pas comme elle. Comme à l’époque du référendum sur le TCE : quand vous aviez le malheur de ne pas vous soumettre à la constitutionnalisation de l’ordo-libéralisme, vous étiez immédiatement traité de réactionnaire, de fasciste et parfois même d’antisémite. J’ai l’impression de revivre ça aujourd’hui. Interdit de réfléchir, de débattre, d’argumenter. Silence dans les rangs et gar(d)e à vous.

Emmanuel Todd n’est pas le premier intellectuel à dénoncer l’hypocrisie de cette République de guingois. Alain Badiou a publié un remarquable article quelques jours après cette marche du 11 janvier : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/290115/le-rouge-et-le-tricolore. Foulés au pied par ceux qui sont censés en être les garants, ces principes républicains sont devenus des mots creux, des mots qui n’ont jamais sonné aussi faux dans une France pulvérisée par l’injustice et l’individualisme, des mots qui servent d’alibi à une classe dominante en lévitation pour stigmatiser les plus faibles de notre société. J’ai été terrassé par la mort des journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo et je suis autant attaché que les manifestants du 11 Janvier - sinon plus - aux principes républicains. Mais défendre la République et la liberté d’expression et défiler derrière Valls, Hollande et leurs affreux amis, est purement incompatible. Il est donc temps que ma classe sociale – éduquée et éclairée - arrête de se regarder dans un miroir. Il est temps d’arrêter de pleurer les conséquences en en chérissant les causes. Il est temps d’arrêter de s’indigner. Il faut désormais se révolter. 

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